Chroniques sur l’art

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Dario Caterina / photo peinture / . Photo Dario Caterina.

…Un site qui fait appel à une forme de witz philosophique...une fiction du réel sublimé

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Chronique la plus récente publiée dans Droitdecites en 2015

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Sculpture  / sculpture / Plâtre & terre crue & cuivre & fer . Photo Dario Caterina.

L’art et la vérité ?

L’art dit-il la vérité ?[i]

L’actualité colle parfois avec précision à un sentiment confus qui nous rappelle parfois de grandes œuvres littéraires. Il ne s’agit ici que d’un emprunt lié aux circonstances de l’actualité, qui fait naître en nous une compassion qui nous accable en ces instants, et que nous vivons à la démesure du flux migratoire et de celui des réfugiés de guerre que bien des politiques n’ont pas anticipé par défaut de prévoyance.

Il faut considérer que recueillir les réfugiés de guerre, c’est un devoir, et répondre aux demandes des hommes et des femmes qui constituent le flot migratoire d’Afrique, du Maghreb et d’une partie du Moyen-Orient, est une réparation de nos fautes coloniales.

Bien sûr nous nous mentons tous… mais dans une moindre mesure par rapport au fait colonial et son histoire qui nous concerne tous. Comme souvent des parallèles peuvent exister entre des faits qui dépeignent la brutalité de la réalité, et l’existence de l’art qui tente à la faveur d’une catharsis artistique, de reformuler la vie pour tenter de la comprendre et d’agir sur la pensée. 

Certains philosophes pessimistes ont abordé depuis longtemps l’absurdité de la vie en ce qu’elle laisse les hommes devant des questions sans réponse, auxquelles on ne peut tenter de répondre que par la métaphysique ou le mensonge du consumérisme de masse. Certains trouvent les mots pour donner de l’espoir et d’autres, a contrario, même s’ils sont matérialistes, plaident pour ce qu’ils pensent être la réalité constructive du bon vouloir pour changer les choses. Beaucoup de bonnes volontés au départ ont permis des avancées spectaculaires du bien-être, à la faveur d’améliorations dans le quotidien des pays privilégiés démocratiques. Bref, la culture à travers les arts en général est constitutive d’un bien-être de l’esprit ou l’expression d’une résistance face aux injustices intolérables à notre cœur. L’art tient lieu de ressourcement dans une appartenance de notre corps à une définition des peuples et de leur culture propre.

 

 

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Dario Caterina / mixed média sur toile / + texte / Peinture sculpture. Photo Dario Caterina.

L’art peut-il venir au secours de nos esprits et œuvrer à la fin des guerres ?[ii]

La guerre en Syrie, comme bien d’autres auparavant, nous apprend que les idéologies réapparaissent plus rapidement avec leurs effets néfastes que ce que tentent de mettre en place les militants de la paix pour sauver le monde. D’une part, le mensonge métaphysique qui induit le fanatisme religieux dans certains pays sévit dans divers pays arabes et a des répercussions terroristes sur notre sécurité en Europe. D’autre part, le fanatisme économique comme idéologie du mensonge matérialiste exploite le monde des travailleurs et nous éloigne d’une certaine vérité pour pouvoir nous asservir. Cette vision, nous la constatons tous au jour le jour. Si nous tentons d’amener ce simple constat dans notre vie quotidienne, nous le retrouvons dans l’analyse de nos efforts pour tenter d’y voir clair dans la compréhension de notre état de consommateurs et de citoyens politiques lambda.

Le mensonge quant à lui est une excroissance du pouvoir. Sans lui, il n’est pas possible de convaincre un nombre suffisant d’indécis. L’art n’échappe pas à la règle, le pouvoir de l’image tient dans la tentative d’incarner une réalité qui repousse le mensonge hors du vécu du sculpteur et ou du peintre quand il tente de découvrir la raison qui le pousse à chercher la sculpture ou la peinture, le vrai art. La vérité du vécu de l’art est une réponse au mensonge. Nous pouvons penser, en ces moments, au grand flux de réfugiés qui fuient légitimement la guerre pour tenter de survivre avec leurs familles, et être solidaires. Constater qu’il existe également un flux migratoire économique qui se joint à ces réfugiés à la faveur de l’aubaine de l’accueil par les populations européennes qui ont ouvert leurs frontières pour les accueillir. Cela n’est pas sans poser quelques difficultés d’organisation, vu le nombre de personnes à accueillir.

Ce point précis conduit certains éléments de nos populations occidentales les plus touchés par la crise économique à laisser le doute s’immiscer dans leur esprit et à se focaliser sur leur propre pauvreté et leurs propres difficultés. Ceux-ci sont amenés à se demander pourquoi une mobilisation d’une telle ampleur ne s’est pas produite pour eux depuis le temps qu’ils l’attendent et ne la voient jamais venir.

L’un n’exclut pas l’autre[iii]. Les politiques seraient très bien inspirés s’ils réussissaient à expliquer très clairement pourquoi certains citoyens se trompent, et tentaient de donner une explication crédible aux difficultés persistantes du quotidien de ceux-ci, et de l’accentuation de la pauvreté.

Et là, c’est un problème sémantique… Patatras ! Le spectre de l’extrême droite pointe son nez, récupère la peur et fige le débat par la crainte des mots. Prenons l’exemple de Michel Onfray[iv] – que l’on ne peut suspecter de dérive droitière –, qui a droit depuis quelque temps à une volée de bois vert dans la presse de gauche. Pourtant, il n’est pas le seul à oser contester le rôle de va-t-en-guerre de Bernard-Henri Levy qui pense avoir contribué positivement au printemps arabe… On sait ce qu’il en est aujourd’hui du désastre des diverses interventions militaires occidentales dans les pays arabes ces dernières années. C’est un échec total, la guerre n’amène que très rarement la vraie démocratie… Il y a deux points de vue : intervenir ou pas… Les deux camps tentent une approche de la paix sans pour autant être de droite.

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Dario Caterina / Sculptures  / peintures / dessins & photos . Photo Dario Caterina.

Les artistes doivent-ils revivre la genèse de l’exploitation intolérable des peuples à la faveur de l’histoire des colonies, et le revivre à travers l’art contemporain pour enfin incarner une part de la vérité que nous vivons aujourd’hui[v]?

Ce point de vue n’est pas partagé par tout le monde, mais les divers désengagements coloniaux des pays occidentaux auraient dû être réalisés sur le long terme, pour pouvoir accompagner les populations vers une émancipation réussie. Il aurait fallu les aider en amont d’une future indépendance en les intégrant à la gestion de cette future indépendance. Il fallait une condition, évidemment : vouloir être à l’origine d’une décolonisation volontaire et anticiper de ce fait le souhait légitime de libération des peuples encore sous le joug occidental et subissant le racisme dans leur propre pays depuis des siècles.

La première étape a rarement été initiée par les pays coloniaux eux-mêmes, – ceux-ci cherchant à résoudre le problème par la force n’ont pas pu empêcher la violence des peuples qui souhaitaient être libres. Nous avons choisi plutôt de maintenir coûte que coûte le colonialisme pur et dur. Ce fut la catastrophe, et les soulèvements des populations ont provoqué le pire. Toute l’histoire de la décolonisation ratée a permis l’installation de dictateurs pratiquement dans tous les cas de figure, d’Idi Amin Dada aux colonels grecs en passant par Saddam Hussein, Kadhafi, le chah d’Iran et bien d’autres. Et certains de dire que la situation est déjà pire que du temps de ces mêmes dictateurs… Le flux migratoire politique et économique est une situation prévisible dont nous sommes responsables à divers niveaux, tout au moins en ce qui concerne certains pays occidentaux. Les artistes tentent d’intégrer le débat avec les moyens qui sont les leurs… L’exemple des SDF exposés tels des œuvres d’art lors de manifestations artistiques est l’exemple d’une prise de conscience qui passe par l’art et va vers le public.

Il y aura certainement un prolongement dans la tête des artistes, et dans les œuvres qu’ils vont faire naître à la lumière des drames résultant de la situation des réfugiés et des événements qu’ils vivent pour sauver leur vie, lors de leurs voyages parfois mortels…

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Dario Caterina / mexid média sur toile/ Peinture photo / + texte. Photo Dario Caterina.

L’art contemporain est-il de droite ou de gauche ?

Le désespoir d’une frange de notre population européenne ne trouve plus de réconfort que dans les thèses d’extrême droite. Certains ont quitté la gauche la plus militante, qui propose pourtant une alternative humaniste de partage et tente de recouvrer la dignité du travail en plaidant pour une répartition des richesses plus équitable. On voit en France avec quelles difficultés Mélenchon tente toutes sortes de modifications de son discours pour emballer le peuple sans y parvenir… Les victoires électorales ne sont pas au rendez-vous… Un zeste d’écologie en plus peut-être ?… Voyons voir… Avons-nous peur des mots ? Certains d’entre nous ne sont pas d’accord pour dire avec d’autres que la gauche glisse à droite avec ses philosophes. La fusion des esprits du centre droit avec ceux des sociaux-démocrates de gauche est seulement un signe d’affaiblissement d’un possible choix clair de société. Du mou de part et d’autre, qui fait le lit du libéralisme, des multinationales et du monde bancaire. Les entrepreneurs qui incarnent par leur créativité leur entreprise et qui ne sont pas les ennemis du monde du travail respectent leurs salariés. Peut-être que le manichéisme d’une certaine gauche est rédhibitoire pour réaliser une synthèse constructive entre différentes tendances (qui peuvent encore collaborer pour sortir de l’impasse politique), avec pour conséquence un faible score électoral de la gauche aux Européennes.

Bref, les discours-mensonges de la droite face aux discours-vérité d’une certaine idée de la gauche libertaire, ceux-ci vont certainement, d’un point de vue électoral, payer pour ceux-là si aucun moyen nouveau de les contrer ne voit le jour dans les esprits éclairés des véritables démocrates.

Pour faire un parallèle avec l’art, il faut comprendre dans quel état nous nous trouvons, à devoir manier sémantiquement des opinions et des mots qui semblent devenus inutilisables pour s’exprimer sur l’actualité. Si vous pensez pouvoir critiquer l’art contemporain sans prendre en compte le sectarisme ambiant des idéologues voués à sa promotion, vous êtes de facto traité de réactionnaire. Le gigantisme de certaines expositions d’art publiques trouve grâce aux yeux des hommes politiques dans ce mélange subtil entre tourisme et actualité culturelle. Ceux-ci financent les projets les plus mégalomanes d’artistes qui semblent s’approcher de plus en plus du parc d’attractions de Walt Disney plutôt que d’incarner une œuvre de civilisation qui avance…Ce n’est certainement pas nous, les artistes, qui allons nous plaindre d’une meilleure visibilité des expositions artistiques qui existent maintenant plus que par le passé. Une démocratisation de l’art est en marche à la faveur de la médiatisation importante autour de l’art en général. Le seul bémol, ce sont évidemment les sommes astronomiques indispensables aux installations d’œuvres gigantesques dans l’espace public, qui de ce fait pompent une part importante des budgets de la culture.

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Dario Caterina / mixed média / photo peinture dessin/ Photo Dario Caterina.

Avons-nous assez d’argent public pour l’enseignement des beaux-arts ? Devons-nous adopter toutes les modifications de la course effrénée aux réformes en tout genre des pédagogues qui se préoccupent peu des exceptions culturelles ? Ceux-ci n’ont pas pris connaissance de la mise en garde de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui constatait que dès lors qu’un chaînon manque dans les liens d’une culture, des savoirs disparaissent, probablement à jamais, pour la population qui suit.

Une des questions est de savoir si nous devons laisser apparaître des œuvres qui sont le seul résultat du paradigme de l’art contemporain actuel. Certes, l’art contemporain actuel est une composante très créative et inspirée, mais il ne doit pas asseoir son hégémonie au détriment de tous les autres paradigmes…, en l’occurrence, ceux de l’art classique contemporain actuel et de l’art moderne contemporain actuel. Tous les artistes doivent dans leur esthétique être considérés comme acteurs du monde contemporain actuel et rester visibles dans les enseignements des beaux-arts européens. Les conservatoires de musique ont sus préserver des pratiques classiques, promouvoir la recherche avec le jazz moderne, et l’avant-garde avec les musiques nouvelles. Ils ont évité dans leur enseignement européen une mise en place d’un minestrone immangeable qui privilégie le résultat avant même de comprendre comment y parvenir, non pas par la seule technique, mais par les sensations de la prise de conscience dans leur corps et leur âme que l’art est le résultat de la recherche de leur vérité pour parvenir par la suite à cheminer vers la liberté.

Bref, quelques questions en utilisant les mots pour le dire doivent pouvoir être utilisées pour convaincre du pluralisme des tendances qui existe réellement actuellement dans le monde de l’art contemporain. Il va falloir faire quelque chose contre l’injure « il est de droite[vi] » qui s’abat comme un déluge sur tous les décapeurs des doxas contemporaines de la gauche caviar ou de la droite bien-pensante – y compris la « bien-pensance » d’une certaine droite nostalgique d’un statu quo stérile. L’extrême droite et l’extrême gauche ne tolèrent aucune similitude dans les mots, même ci ceux-ci ne disent pas la même chose par la manière dont on les emploie. Les mots pour dire la résistance et le courage de contester le monde tel qu’il va actuellement sont l’occasion de visiter un dictionnaire improbable de vérité, et non pas celui d’idéologues ou propriétaires de truismes qui paraissent tellement vrais dans leur simplicité.

Un monde ouvert à la parole pour libérer les peuples de la servitude volontaire vaut mieux qu’un monde souterrain de la parole mis au service de l’exploitation des esprits. L’art n’est ni de droite ni de gauche ni verticale ni horizontale, mais où est-il, alors ? Les vrais artistes qui  rencontrent l’art le savent…

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Dario Caterina /  Mixed médias / Peinture photo  / + Texte .  Photo Dario Caterina.

Comment toucher au plus près la pratique artistique dans notre vie de tous les jours dans les enseignements de l’art en Europe ?

L’esprit de résistance présente l’avantage de déclarer ses erreurs quand la pratique de l’essai en écriture permet de développer des propositions nouvelles qui mettent en lumière des écarts susceptibles de produire des toxicités irréparables. Certains esprits sont toxiques dans leur pratique journalière de la manipulation mise au service d’ambitions personnelles. On en vient parfois à leur ressembler par faiblesse, et on finit par les imiter dans nos actes.

En effet, combien d’entre nous doivent supporter sur leur lieu de travail l’esprit de baronnie de leurs managers ? Ce qui honore notre époque, ce sont les avancées au sujet du harcèlement sur le lieu de travail. Dans le fond, le débat d’idées n’échappe pas aux dérives sectaires qui empêchent une prise de parole libre et sans haine, et ceci est vrai pour n’importe quel type de situation dans laquelle nous sommes confrontés à une hiérarchie…

Le monde de l’art est particulièrement le lieu de toutes les subjectivités. Le monde de l’art contemporain s’éloigne parfois des grands principes de liberté en tentant une hégémonie dans les territoires culturels à la faveur d’un paradigme qui met en place une doxa du résultat. L’art contemporain actuel est parfois prévisible, comme les autres tendances qui le côtoient. Il ne constitue pas plus un progrès que les autres ne constituent un recul à leurs yeux. Petit à petit, une esthétique positive s’installe et devient une tendance ennuyeuse… Il est nécessaire d’accepter un cosmopolitisme des idées qui rejoint celui des difficultés qui occupent actuellement le monde politique, et qui tente de convaincre la population de la chance que constitue l’intégration d’une jeunesse migratoire métissée pour rajeunir une Europe vieillissante. L’art est l’expression d’une multitude d’esprits différents qui constituent une force au service de la vérité d’ailleurs rarement atteinte, mais qui permet d’être soi avant de comprendre l’autre.

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Dario Caterina / mixed média / peinture photo + texte / Photo Dario Caterina.

Certains d’entre nous, dans leur charge d’enseignant, pensent qu’il est impossible d’enseigner l’art. La seule possibilité raisonnable serait de créer les conditions pour que celui-ci apparaisse chez les candidats artistes, et de construire un rempart de savoirs et de recherches artistiques. Pour leur permettre  d’atteindre l’art…et de se construire dans leur volonté de vivre…leur art.

Heureux celui qui se découvre lui-même et honore les autres dans leur singularité… singularité qui le définit lui-même dans sa différence… Ouf !

Dario Caterina

Le 22 septembre 2015 pour Droitdecites.

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[i] Si une certaine vérité de l’art existe, c’est certainement d’abord dans la faculté qu’il a d’apparaître comme un maillon de civilisation. Les plus inspirés des artistes parviennent à nous emmener au-delà de nous-mêmes, certains appellent cette action dans nos esprits la métaphysique et d’autres la poésie. Ont-ils tous raison ?

[ii] La sincérité de certains philosophes n’est pas à remettre en cause. Mais les erreurs de jugement sont parfois difficiles à reconnaître de part et d’autre des sensibilités politiques. Il suffit de se remémorer le mea culpa sur le régime soviétique de Sartre et de Simone de Beauvoir, ou d’un Yves Montand et d’une Simone Signoret, pour comprendre qu’avec la prise de conscience des dérives communistes de l’URSS, seul Raymond Aron à l’époque avait anticipé le désastre à venir. Nous sommes beaucoup de libertaires de gauche à pouvoir nous reconnaître sans difficulté en ceux que nous combattons mais que nous respectons, et à voir en eux des esprits éclairés qui participent à la vérité des événements et qui rétablissent l’équilibre démocratique qui sied à nos démocraties. Pensent-ils la même chose de nous ?

[iii]Sur ce point, nous sommes nombreux à nous étonner de devoir expliquer qu’aider les réfugiés politiques, les personnes poussées à l’immigration économique et les pauvres de tous les pays du monde – y compris les nôtres en Europe –, tombe sous le sens pour qui défend les droits de l’homme et leur corollaire : la dignité humaine. Nous sommes abasourdis par la haine que portent ceux qui se disent de gauche et qui interprètent de travers les propos de philosophes comme Michel Onfray pour les taxer de glissement sémantique vers la droite. Il y a le cas Zemmour que Michel Onfray défend bien qu’il ne partage pas ses opinions, simplement parce qu’il a le droit d’exprimer son point de vue dans les limites des lois qui régissent la diffamation, l’apologie du racisme ou toute autre dérive verbale inadéquate.Nous ne connaissions pas cette nouvelle propension d’une certaine gauche journalistique à se muer en inquisitrice et à dénoncer la mauvaise gauche que représente à leurs yeux le courant libertaire. C’est très commun d’invoquer Voltaire, mais que dire de plus… ?

[iv] Examiner le résultat des interventions des armées occidentales pour soutenir le printemps arabe peut paraître, c’est le moins que l’on puisse dire, très mitigé pour ne pas dire catastrophique. Nous ne doutons pas de la bonne foi des nos dirigeants. Il existe deux points de vue à ce sujet. Le choix est difficile, nous sommes nombreux à l’avoir fait au vu des résultats de l’action instaurée par la droite quand elle était au pouvoir, aidée en cela par l’intervention du très médiatique BHL. C’est simple, BHL avait-il raison de plaider l’intervention ?

[v] La décolonisation est un sujet majeur pour comprendre les enjeux actuels de la prise de conscience de nos responsabilités collectives en Europe et de ses méfaits. Pratiquement aucun pays n’a envisagé à temps un passage des pouvoirs en douceur, pour éviter les catastrophes qui ont suivi. Nous avons un devoir de réparation. Commençons par ne plus soutenir les dictateurs qui ont pris le relais.

[vi] Cette expression va finir par ne plus rien pouvoir dire de la stigmatisation nécessaire sur ce fâcheux penchant nostalgique de l’entre-deux guerres. À force de l’utiliser à tort et à travers pour empêcher le débat d’idées entre les esprits responsables, cela va finir par provoquer le contraire de ce que cette expression comporte de réalité. Est-ce une bonne analyse ?

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Ci-dessous la première chronique sur l’art publiée dans Droitdecites , revue culturelle sur le net dont le comité
de rédaction était basé  principalement à Paris et dirigé par le philosophe Samuel Zarka.

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Première chronique sur l’art / pour Droitdecites en septembre 2009.

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Dario Caterina / Photo / peinture / mixed photo sur papier. Photo Dario Caterina.

Essai sur la difficulté de vénérer – 53ème Biennale de Venise.

« (…) Il y a la culture qui est la règle, et il y a l’exception, qui est de l’art. (…) Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception (…) » J. L. Godard.

L’art contemporain ne cesse de poser de nouvelles bases de création où s’affrontent l’art et la culture. La Biennale de Venise, par la qualité de son organisation, permet une vision assez bonne de l’état de la création mondiale dans le secteur des arts plastiques. Étant entendu que l’art occidental influence, depuis l’après-guerre, l’ensemble des pays intéressés à l’art contemporain, la biennale est le bon endroit pour se faire une opinion sur la vitalité de la création artistique. Et ce y compris en ce qui concerne les pays émergeant dans le secteur ;  je pense ici à la Chine, à l’Inde, au  Brésil, etc. Il apparaît assez clairement que le risque d’une homogénéisation créatrice est de facto en passe de s’installer durablement. L’écologie étant une préoccupation toute contemporaine, il me semble opportun d’appliquer à l’art une analyse prenant en compte les aspects de construction et de déconstruction d’une culture globalisante. C’est donc à travers un choix subjectif que mon parcours au sein de la Biennale va me permettre de réaliser un essai court de dialogue avec les œuvres et leur aura.

Pour peu que l’on s’intéresse à l’art contemporain, la Biennale de Venise est un événement incontournable. L’occasion nous y est donnée de contempler l’ensemble des artistes sélectionnés par leur pays pour représenter la vitalité créatrice de leur action culturelle.

On peut aussi y mesurer les qualités intrinsèques d’artistes authentiques, et a contrario, mesurer l’implication votive de certains créateurs vis-à-vis de l’esthétisation du « nul » érigée en nouvelle culture bourgeoise issue des milieux financiers. Qu’est que la critique si vous l’envisagez sous l’action d’une humeur réactionnaire ? Que devient-elle si vous coupez l’action du dialogue entre l’œuvre et le spectateur ? Si vous ne souhaitez pas recevoir le phénomène « phénoménologiquement artistique » qui s’impose à vous ?

Il y a donc bien là un risque de ne pas recevoir « la force » comme dirait Jacques Derrida, et de valider l’affirmation : l’art c’est l’action, la critique, la réaction. Mais tout de même : il me semble envisageable d’affirmer la possibilité d’exprimer un point de vue sur l’efficacité d’une œuvre, si celle-ci ne provoque pas la récréation de l’âme. En plus, l’implication politique et culturelle des œuvres d’art, surtout si elles sont icônisées en leur nom, mérite une analyse de déconstruction. Surtout quand celles-ci sont instrumentalisées en valeurs de culture pour la cité.

D’ abord, il faut tout de même réaliser un choix, subjectif bien sûr, mais honnête. La reproduction ci-dessus d’une œuvre de Jan Fabre, artiste belge de la Communauté flamande — sans chauvinisme aucun — force le respect. L’arsenal, qui depuis quelques biennales, multiplie les espaces dédiés à la sculpture et aux installations diverses, accueille cet artiste avec bonheur. Les deux installations que Jan Fabre y présente sont remarquables de conception. Pour les connaisseurs, Jan Fabre, homonyme de l’entomologiste célèbre Jean Fabre, n’est pas seulement un artiste plasticien, mais un homme de théâtre. Ses différentes participations au festival d’Avignon ont laissé des traces. Je pense ici notamment à la polémique suscitée par la libération d’urine effectuée sur scène par une actrice, événement qui a bouleversé les convenances cultuelles de certains spectateurs spécialistes. Bref, le caractère transversal de l’œuvre de Jan Fabre s’exprime surtout de mon point de vue, dans la faculté qu’il a à poétiser le corps en acceptant la métaphore des effluves liquides corporels de toutes sortes et son caractère d’énergie créatrice interne-externe. Je ne m’aventurerais pas dans une explication psychanalytique, mais il tente, de mon point de vue de réconcilier — et le mot est faible — l’échange naturel des humeurs (nature-culture) avec l’esprit qui les fortifie (esprit-culture). De mon point de vue, la vraie force de son art réside dans la faculté qu’il a de rêver un dialogue, de plus en plus impossible dans notre société moderne, entre l’état naturel pur et dur et la célébration humaine de l’esprit poétique. Il fait revivre, par l’harmonisation entre esprits contemporains et caractère médiéval du corps, le concept moderne picassien de beauté laide…

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Dario Caterina /Photo / peinture / mixed photo sur papier. Photo Dario Caterina.

Pour ce qui est de savoir si la transversalité des genres artistiques est de bon aloi, chacun fera son choix. Pour ma part, cette manie, depuis une dizaine d’années, de privilégier la mise en scène installatoire, me porte à croire que le tableau peint — spatialement dans la tradition — reste un must. Quand celui-ci est porteur d’un inter-espace : c’est-à-dire réalisant une interface entre l’espace réel, — le lieu ou l’on peut contempler le tableau et où se tient le spectateur — et le tableau — qui crée un espace répondant à la réalité par un autre espace métaphysique. Cette option est toujours de loin la façon la plus efficace pour créer l’œuvre d’art. L’installation minorise, à cause de sa réalité objective, le phénomène et l’icônisation de l’aura.

Les parcs d’attractions et les fêtes foraines sont remplis de petites œuvres édifiantes, monstrueuses et grandiloquentes pour étonner le peuple…

Juste à côté de Jan Fabre, les sculptures de Bernard Venet (photo 3) nous attendent dans un espace encore plus grand. Les œuvres de cet artiste français, un des premiers représentants de l’art conceptuel européen travaillant beaucoup aux États-Unis, ne m’ont pas beaucoup surpris. C’est banal de le dire, mais la première fois c’est la bonne, la centième fois, c’est atone… Malgré tout, je reste – en tant que sculpteur – émerveillé par la présence de ses œuvres et leur adéquation avec l’espace. A contrario des installations spirituellement textuelles, la sculpture se prête bien au dialogue élémentaire « espace – lieux – œuvre ». Cette tripartite contextuelle, Bernard Venet la pratique avec brio depuis des lustres et cela se sent. Nous pourrions envisager son œuvre sous l’angle de l’entreprise, il n’est pas le seul : Tony Grag en est un bon exemple, et Jeff Koons un contre-exemple. Bernard Venet doit l’envisager sous l’angle industriel pour pouvoir réaliser son œuvre. C’est fort bien, étant entendu que pour pouvoir s’approprier l’espace, il faut quitter l’intériorité statuaire, chère à l’art grec. Pour pouvoir dialoguer avec l’espace réel, il est dans la nécessité de déléguer  la réalisation de ses œuvres. Le choix est donc clair: les arcs métalliques de Bernard Venet interrogent la réalité spatiale, en proposant des sculptures qui redessinent le paysage et lui donnent un nouveau poids mental. Ce que je tente d’exprimer ici, c’est la fonction architecturale de la sculpture. Le sculpteur redéfinit l’espace neutre en espace sensibilisé par l’intervention de l’artiste. Le seul inconvénient réside dans la lassitude provoquée par la répétition du propos. 

Bernard Venet me donne l’impression que c‘est fini, la conception à tout dit. Or ce n’est jamais fini, comme le disait justement Alberto Giacometti…

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Dario Caterina / dessin peinture/ mixed média sur papier Canson. Photo Dario Caterina.

Toujours à L’Arsenal, passons maintenant à Michelangelo Pistoletto (photo 4). Celui-ci présente une œuvre très intéressante d’un point de vue philosophique. Les grands miroirs, installés par lui au préalable, puis brisés aléatoirement, questionnent le spectateur en intégrant sa propre image dans l’œuvre. Il me semble intéressant de souligner la volonté de créer de nouveaux espaces dans le sillage d’une tradition issue de la « Renaissance ». C’est peut-être un délire de ma part, mais c’est bien là que je situe l’intérêt de son œuvre. Le spectateur s’introduit dans l’œuvre, certes involontairement, mais c’est un fait. Nous sommes donc confrontés à une ambiguïté. Il n’est pas possible d’appréhender l’œuvre dans une seule et même vision, sauf à rester quelques instants immobiles, constater le résultat,et puis laisser la place à d’autres spectateurs, et  ainsi de suite. C’est bien là parfois la faiblesse de la sculpture, la voir dans sa totalité est impossible. Je suis moi-même sculpteur, et c’est un problème que je connais bien. En effet, pour pouvoir considérer la perception de l’aura, il faut certaines conditions, dont une certaine intimité avec l’œuvre.

Les miroirs provoquent une certaine distraction rétinienne qui induit une jouissance du phénomène « jeu » artistique, plutôt qu’une réelle émotion de l’esprit.

Au Giardini, le premier pavillon est celui de l’Espagne. La peinture de Miguel Barceló (photo 5) me suggère une pensée que j’exprime déjà dans un autre projet écrit. J’y fais allusion à la difficulté d’exprimer un terroir, même si ce mot est particulièrement difficile à utiliser ici, tant il y a des réticences contemporaines à aimer ce mot. Pourtant, il s’applique à merveille à cet artiste profondément ancré dans une expression typiquement catalane. Cette région du nord de l’Espagne a comme particularité de produire, à travers ses artistes, des œuvres d’une grande qualité de matière, comme un sang minéral d’une région. Il suffit d’énumérer Miro, Tapiés et plus récemment le grand sculpteur Jaume Plensa, pour s’en convaincre. Bref, l’on tient ici une œuvre qui se situe dans une certaine tradition tout en prolongeant l’esprit d’un territoire spirituel. La force primitive et moderne exprimée par ses travaux est une synthèse de la vigueur nécessaire à la pratique de la peinture en général. Par contre, même si les poteries artistiques (photo 6) sont séduisantes, le marché n’est pas loin…

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Dario Caterina / photo peinture . Photo Dario Caterina.

Je ne pratique pas l’artisanat, sans pour autant le décrier. Parfois, c’est bien là que la pratique artistique rencontre sa logique contemporaine, et nous éloigne du sens premier du vrai art.

Les peintres ne sont pas nombreux à la Biennale : Sandro Chia, Danièle Galliano, Nicolas Verlato pour le pavillon italien, Adel El Siwi pour l’Égypte, Sherrie Levine pour les États-Unis, Sedaghat Jabbari pour l’Iran, Raffi Lavie pour Israël, etc.

Sur la totalité des médias utilisés, cela représente plus ou moins un dixième des participants. La photographie ; l’art contextuel photographique, vidéographique, sculptural et pictural, et la sculpture plus traditionnelle en général, se partage le reste des interventions. Nous sommes donc devant un fait proverbial : la peinture à l’huile est plus difficile que la…

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Dario Caterina/ dessin/ peinture / photo / mixed médias sur papier Canson. Photo  Dario Caterina.

De ce fait, beaucoup d’œuvres socio-textuelles et vidéos-installations en tous genres animent la Biennale. Elles sont clairement majoritaires. Beaucoup d’œuvres sont assez faibles de mon point de vue : l’impression de déjà-vu est patente. Parfois une bonne surprise arrive : je pense notamment au pavillon danois où l’installation montre un lieu de vie en l’absence des propriétaires, où le mobilier raconte leurs histoires dramatico-comiques. Le pavillon américain est intéressant, avec Bruce Nauman, sculpteur remarquable par son expressionnisme paradoxalement mis au service d’un propos textuel.

Cela n’enlève rien aux risques inhérents à la création artistique, quand l’œuvre est construite par un réel esprit libre. Mais est-ce toujours le cas ?

Pour le reste, beaucoup d’artistes participent à l’évidence à la « grand-messe » contemporaine. En tant qu’artiste, c’est toujours avec un grand intérêt que je découvre le génie d’autres créateurs. Souvent, je me dis qu’il est illusoire de vouloir prendre la parole dans un débat qui est plutôt activé par des spécialistes. Et pourtant d’un point de vue iconoclaste, le débat n’en reste pas moins passionnant. On ne peut pas assister à une transformation des différents médias artistiques, qui nous laisse le plus souvent perplexes, sans donner son point de vue. Même si, en tant qu’artiste, cela est périlleux. Être dans son époque, ce n’est pas céder à toutes les dérives culturelles issues du libéralisme le plus effréné, ni à fortiori les accepter…

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Dario Caterina / mixed média / peinture photo dessin / + texte. Photo Dario Caterina.

Les artistes ne sont pas épargnés par l’attrait de la réussite sociale. Le mythe de l’artiste maudit est un vieux conte. De nos jours, les artistes se muent, grâce à des entrepreneurs en art, en businessmen. Les sommes nécessaires à la réalisation des différentes installations que j’ai pu voir à Venise doivent être considérables. C’est bien là le danger pour l’art. Nous nous souvenons tous du cirque Barnum… Les foires d’arts n’échappent pas à l’ « enfoirement » de la culture. Lors de chaque nouvelle Biennale, les espaces s’agrandissent et les moyens, en vue de l’édification du spectateur vampirisent les énergies. Le parc d’attractions n’est pas loin. Je ne peux m’empêcher de penser à une réflexion de Jean Clair regrettant le huis clos muséal où se réalisait, de son point de vue, l’intimité nécessaire entre le spectateur et l’œuvre, créant par là même la « communion ». Je ne dis pas tout et son contraire : j’aime la Biennale et le monde de l’art contemporain en général, mais on ne peut s’empêcher de ressentir un malaise en constatant le rôle que l’on veut faire jouer à la création artistique. On asservit celle-ci, en la canalisant politiquement dans un discours de sociologie participative. On souhaite lui donner un rôle d’activité culturelle associée, parfois à son insu, au tourisme. Cette nouvelle fonction se met en place au détriment d’une élévation de l’esprit, qui elle,se réalise dans l’élaboration intime d’une œuvre, d’une vie, loin des soubresauts de l’industrie médiatico-publicitaire… Le malaise provoqué par cette débauche de marketing empêche la vénération, mais on s’amuse. Le choix est clair, comme le dit Woody Allen, je le cite : « Je préfère l’avenir au passé, car c’est là que je veux vivre ».

D’ accord, mais pas en file indienne…

Dario Caterina

Le 15 septembre 2009 pour Droitdecites.

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Photo  Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

Gao Xingjian

L’alphabet ultra moderne d’un homme libre

L’approche poétique de la vie, profondément touchante, qui s’exprime dans les romans et les mises en scène de Gao Xingjian donne à son œuvre une valeur universelle. Dans le roman La Montagne de l’âme (prix Nobel de littérature en 2000), c’est avec un sens aigu de l’égalité et du partage qu’il tente, au long d’un voyage poétique,d’éclaircir la relation entre l’homme et la femme. Mais c’est sa peinture qui est, à nos  yeux, le terrain d’élection de son art. Il l’aborde comme un moment privilégié où l’absence totale de littérature lui donne la possibilité d’ouvrir un champ inexploré, enfoui au plus profond de son être. Un travail de peintre qui s’inscrit alors dans le débat de l’art contemporain.

A. L’âme. Dans son roman La Montagne de l’âme [1], Gao Xingjian nous emmène dans un périple chamanique au cours duquel un personnage, condamné à mort et finalement épargné,porte une interrogation sur le propre de l’existence.  L’auteur touche à ce qui mène hommes et femmes à questionner les strates poétiques qui président à l’amour de la vie ou font incliner celle-ci vers le désespoir. Beaucoup d’artistes, d’écrivains et de cinéastes ont ému le public par la portée universelle de leur esprit créatif.

Cependant que Gao Xingjian se méfie des philosophes, même s’il est conscient de la valeur de leurs réflexions. De son point de vue — que je partage — les philosophes ont contribué à rendre les artistes modernes du vingtième siècle dépendants d‘une conception spécifique du monde, affaiblissant par là-même leur créativité. En revanche, l’œuvre de Gao Xingjian possède un pur mystère.

Sans qu’il ne contredise sa position, qui me paraît exacte, s’agissant de la situation créatrice des artistes du siècle passé, il me semble que Gao Xingjian s’exprime cependant lui-même selon une conception spécifique du monde. Mais celle-ci est libératrice et non castratrice. Elle lui permet de rejoindre une quête humaine qui, somme toute, fait partie de toutes les disciplines dans lesquelles la pensée intervient. La lutte inégale entre l’absurdité de la vie et l’espoir suscité par l’art, y fait balancer nos émotions, parfois confusément.

Le constat premier, dont tout être humain imprégné de lucidité contemporaine fait l’expérience sur la question de l’essence de l’être, pousse certains artistes à parier sur l’art. Sa pratique, et à la recherche poétique qui lui est inhérente, permet d’espérer quelque chose d’indéfinissable. Chacun  nommera ce sentiment avec ses propres mots.

M. Multidisciplinaire. L’œuvre de Gao Xingjian doit aussi beaucoup à la faculté qu’a ce dernier d’employer différents médias artistiques. Dans la peinture, il excelle dans le maniement traditionnel des encres, même s’il se défend d’être un spécialiste, car il n’ignore pas les années nécessaires à la maîtrise d’une pratique ancestrale, qu’il ne tente d’ailleurs pas d’atteindre. Son objectif est différent : il s’agit de découvrir la créativité en temps réel, enfouie dans son être le plus intime, et de tenter d’atteindre l’art… Par cette pratique, son esprit se construit, en même temps qu’il explore une part de lui-même, ignorée avant de peindre.

Acinéma [2]. Après le déluge [3]. Ce film fut projeté le 18 décembre 2009, lors du vernissage de l’exposition consacrée à Gao Xingjian au Musée d’Art moderne de Liège. Une œuvre d’acinéma somme toute simple et directe. C’est que l’esthétique de fin du monde, touchant les consciences actuelles, perturbées par la problématique du réchauffement climatique, fait mouche. Gao Xingjian prouve par ce film que le cinéma, ici l’acinéma, lorsque celui-ci est créé sans les faiblesses du cinéma commercial, est porteur d’une force insoupçonnée.

La Silhouette sinon l’ombre[4], un film réalisé en 2003, comporte une approche documentaire qui permet une synthèse des thèmes de prédilection de Gao Xingjian. Il y regroupe, par le biais du montage  (peintures, opéra, pièces de théâtre) les extraits de ses différentes créations. Il dialogue alors avec lui-même. Il relie les médias utilisés, dont le croisement confère un sens supplémentaire. La résistance du cinéma d’auteur à l’américanisation du septième art trouve ici un de ses représentants le plus complet.

C. Le corps. Dans l’œuvre théâtrale — je pense ici notamment à Au bord de la vie [5] — il donne la mesure de sa modernité. Le théâtre lui permet de participer au mouvement anti-naturaliste auquel ont pris part beaucoup de créateurs, notamment Beckett et Artaud. Dans cette pièce, il a la volonté, comme eux, de produire la dramaturgie sur le moment. L’immanence de la création dramaturgique au  déroulement du jeu des acteurs permet une effusion d’émotions partagées par les spectateurs. Le mélange du théâtre européen et du théâtre traditionnel chinois, qu’il parvient à faire coexister dans une théâtralisation de l’existence, donne à voir notre vie par le biais du mime.

Nous sommes vivants, spectateurs dans la salle, découvrant des acteurs interprétant la vie sur scène : celle du comédien qui interprète un texte de théâtre. Nous sommes en réalité intégrés dans la dramaturgie qui se déroule sous nos yeux. La mise en scène est instantanée, la vie coule sur la scène, la nôtre s’écoule dans la salle comme un miroir sans reflet. Deux univers ensemble, qui parlent de nous, l’un sur scène et l’autre en nous… L’actrice principale est prise dans l’instantanéité de sa propre créativité dramaturgique. Le comédien qui l’accompagne mime la pièce, servant un  texte qui lui permet de s’incarner dans un moment de création pure.

Gao-3Photo Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

Le théâtre comme une seconde vie ; voilà ce qu’il nous propose .  Un élément important de la qualité littéraire de Gao Xingjian est la parole qu’il donne aux femmes. Depuis le profond respect qu’il leur porte, il plaide sans conformisme pour une liberté du monde féminin. La compréhension qu’il a d’un devoir, auquel il consent, de tendre à la réunion des deux pôles humains, lui permet de faire parler, à travers lui, le deuxième sexe. L’érotisme de beaucoup de ses œuvres, fait  apparaître l’essentialité de l’amour. La faculté qu’il possède de nous introduire dans l’intimité d’un discours féminisant nous rapproche considérablement d’une métaphore de l’être unique, né de l’amour charnel.

Aussi la préoccupation égalitaire, moderniste, ne se trouve pas réduite à une formulation sociologique. Il s’agit davantage d’approfondir l’âme féminine que de défendre uniquement la nécessité d’établir une égalité formelle. Il n’est pas sûr que cette approche soit représentative de l’état d’avancement de la société chinoise. Constat que l’on peut étendre à l’ensemble des pays plus ou moins développés où ne règne pas, loin sans faut, un respect mutuel entre les hommes et les femmes. La peur ancestrale portée par les hommes vis-à-vis des femmes s’achèvera-t-elle bientôt? Freud et la psychologie moderne qui l’a suivi ont permis plusieurs avancées dans la compréhension des tensions entre hommes et femmes. Cela a-t-il apaisé la métaphore du dominant ? Qui domine ? L’esprit de conquête, le constructivisme scientifique des hommes ? Non bien sûr,ce n’est pas là le lien défait entre les hommes et les femmes de notre époque moderne, mais plutôt la validité de l’esprit féminin, vu comme une essence qui parcourt son corps et lui donne l’immense générosité de l’amour. L’homme retrouve les profondeurs de cette huile humaine essentielle quand son esprit s’ouvre au partage amoureux. Gao Xingjian nous fait toucher des doigts, dans son écriture, la peau de l’amour féminin. La culpabilité, l’abandon, le don de soi, la simplicité des actes charnels commis dans une découverte narrative d’événements sensoriels subtils. Toute sa littérature nous englobe finement, et le mélange esthétique dans lequel se joint  l’interprétation, le chant et le théâtre traditionnel chinois, donne à son œuvre une atmosphère ultra-moderne, mais sans rupture avec le passé.

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Photo  Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

P. La peinture. Son exposition à la Galerie Bastien de Bruxelles et celle organisée au Musée des Beaux-arts de Liège regroupent des encres sur papiers et d’immenses encres sur toiles. Il est clair dans l’esprit de Gao Xingjian que la littérature n’est pas la peinture ; et que son approche de celle-ci est une recherche esthétique pure. Sa vision est somme toute dictée par une volonté de clarifier un espace créatif qu’il situe entre l’abstraction et la figuration. Champs créatifs qui, pour lui, donnent encore actuellement un merveilleux terrain d’exploration esthétique. Nous avons écrit qu’il ne tente pas de réaliser des œuvres dans la tradition chinoise. Cependant, il utilise le noir, le blanc et l’encre comme matières privilégiées. Sa modestie, par rapport au métier ancestral des encreurs chinois, n’est pas non plus pour lui un refus de la tradition.Il est conscient de la nécessité d’acquérir une certaine maîtrise des moyens pour parvenir à mettre au jour un résultat esthétique concluant. Ce discours, il le tient d’ailleurs avec un certain courage. C’est bien la raison qui le  poussa à croire, lorsqu’il découvrit l’art européen quand il s’installa définitivement en Europe, qu’un savoir-faire qu’il ne connaissait pas dans sa jeunesse chinoise était nécessaire à la pratique artistique.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.acquérir une certaine maîtrise des moyens pour parvenir à mettre au jour un résultat esthétique concluant. Ce discours, il le tient d’ailleurs avec un certain courage. C’est bien la raison qui le  poussa à croire, lorsqu’il découvrit l’art européen quand il s’installa définitivement en Europe, qu’un savoir-faire qu’il ne connaissait pas dans sa jeunesse chinoise était nécessaire à la pratique artistique.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.acquérir une certaine maîtrise des moyens pour parvenir à mettre au jour un résultat esthétique concluant. Ce discours,il le tient d’ailleurs avec un certain courage. C’est bien la raison qui le  poussa à croire, lorsqu’il découvrit l’art européen quand il s’installa définitivement en Europe, qu’un savoir-faire qu’il ne connaissait pas dans sa jeunesse chinoise était nécessaire à la pratique artistique.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.C’est bien la raison qui le  poussa à croire, lorsqu’il découvrit l’art européen quand il s’installa définitivement en Europe, qu’un savoir-faire qu’il ne connaissait pas dans sa jeunesse chinoise était nécessaire à la pratique artistique.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.C’est bien la raison qui le  poussa à croire, lorsqu’il découvrit l’art européen quand il s’installa définitivement en Europe, qu’un savoir-faire qu’il ne connaissait pas dans sa jeunesse chinoise était nécessaire à la pratique artistique.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration,lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.

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Photo  Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

L’opéra. La Neige en août[6], opéra créé à Taipei puis repris à Marseille en 2003, est audacieux dans son mélange esthétique. Servi par la musique de Xu ShuYa [7], compositeur de musiques nouvelles, cet opéra intègre la tradition chinoise dans  l’espace contemporain. Gao parvient à déjouer la technique traditionnelle de jeu des acteurs grâce à la musique, ce qui libère la dramaturgie ancestrale de sa forme narrative sans la détruire pour l’arrimer à l’esthétique ultra moderne actuelle.

La première impression que j’ai ressentie lors de la vision de cet opéra est la flamboyante beauté du monde chinois du passé. L’art chinois et la langue chinoise possèdent des vertus d’exaltation sonore et rétinienne exceptionnelles. Car il y a un paradoxe : les sonorités utilisées par Xu ShuYa sont totalement imprégnées par la connaissance des compositeurs européens. Cependant, la conscience du fait que la musique chinoise traditionnelle porte déjà en elle des aspects contemporains n’est pas absente de son esprit.

Ici, le mélange esthétique réalisé autour de l’histoire de Chan Zen Huineng [8] permet à Gao Xingjian de proposer une réflexion sur la confrontation du passé avec notre mode de penser actuel. Dans le fond, la pensée occidentale moderne, refusant pour une partie de ses grands représentants, Dieu et l’au-delà, permet à Gao Xingjian de relier des spiritualités distantes dans le temps, mais qui se prolongent les unes les autres dans leur universalité et dialoguent avec notre monde.

P. La philosophie. Cioran, empreint de pessimisme très occidental, fut un défenseur de la vie en tant qu’incertitude de vivre, et de la mort comme unique certitude objective. Il ne voyait le salut que dans l’esthétique et l’art en général, seul espoir face à l’absurde…

Cioran d’écrire…

« …Ce n’est pas la peine de se tuer puisqu’on se tue toujours trop tard… »

Faut-il se détruire, tout saccager… ? Perdre l’espoir… ?

Dans une de ses pièces, Gao Xingjian met les phrases suivantes dans la bouche d’un comédien, je cite de mémoire…

« … Une vie, si fragile, si minuscule… Lorsque c’est fini, elle ne vaut tout au plus que quelques gouttes de larmes… s’il reste des liens sentimentaux… Sinon une vie c’est quoi ?… Menue monnaie, une petite pièce parmi d’innombrables autres… Et qui ne coûte plus rien … Et comment une pièce peut-elle se faire importante ?… Se faire entendre ?… Tu devras la lancer le plus loin possible… Ce qui compte pour toi, c’est ce geste-là… Tu ne te suicides pas, mais tu te tues… La différence est que le suicide résulte toujours de l’abandon dans le désespoir total… »

« …L’auto-assassinat provient d’une clairvoyance… C’est comme prendre sa mort dans ses propres mains… Et l’examiner avec lucidité… C’est toi qui manipule ta mort… tu arranges à l’avance cette saloperie et tu la mets en scène comme un spectacle… Ou plutôt comme une farce… Tu grimpes pour la dernière fois  au sommet de ta vie pour dominer ce monde misérable… Et tu montes ce spectacle burlesque pour toi tout seul… Une farce stupide… Mais plus belle que la vie elle-même… Qui en fait n’est qu’un immense marécage… »

Mais il faut la vivre, cette vie, malgré tout. La vivre le plus intensément possible et réveiller le sens du beau en nous. Accepter l’illumination de l’art.

Dario CATERINA.

 Le 10 janvier 2010 pour Droitdecites.

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[1] GAO XINGJIAN – La montagne de l’âme – Paris, Éditions de l’Aube, 2007.

[2] JEAN–MICHEL DURAFOUR – Jean-François Lyotard : questions au cinéma – Paris, Presses Universitaires de France, coll. Intervention philosophique, 2009.

[3] APRES LE DELUGE – Film de Gao Xingjian- Avec Yo Xakabé, Marion Arnaud, Geoffroy Rondeau, Marjolaine Louveau, Francesca Domenichini, Sylvain Ollivier. Mise en scène et réalisation des tableaux : Gao Xingjian / Création sonore : Thierry Bertomeu / Image et montage : Corinne Dardé / Etalonnage : Didier Feldmann / Assistante à la réalisation : Ana Maria Ghisalberti / Eclairage : Yves Bernard / Production : Nova Pista, 2008. Durée : 0 :28 :20

[4] LA  SILHOUETTE SINON L’OMBRE – Scénario : Gao Xingjian / Réalisation : Gao Xingjian,  Melka Alain,  Darmyn Jean-Louis. / Images : Darmyn Jean-Louis, Melka Alain, Public Télévision Service Taiwan. / Coproduction : Théâtre Gymnase (Marseille France) / Triangle Méditerranée (Marseille France). Producteur délégué : Triangle Méditerranée (Marseille France), 2003.

[5] GAO XINGJIAN – Au bord de la vie – Bruxelles, éditions Lansman, 2000. Compagnie Sourous – Palais des Beaux-Arts, Bruxelles, le 17-12-2009.

[6] GAO XINGJIAN – La neige en août– Pièce de théâtre écrite en 1997, et dont fut tirée une adaptation à l’opéra de Taipei en 2002, à l’opéra de Marseille en 2003.

[7] SHUYA XU : compositeur chinois, né en 1961.

[8] CHAN ZEN HUINENG (638-713). Sixième patriarche du Bouddhisme.

« …Habillez-vous, mangez, chiez, c’est tout. Il n’y a pas de [cycle] des morts et des renaissances à craindre, pas de nirvana  à atteindre, pas de bodhi à acquérir. Soyez une personne ordinaire, sans rien à accomplir… »

« …Des philosophes chinois modernes ont reconnu le Chan comme un mouvement tout autant social que religieux, une philosophie individuelle de la vie : Feng Youlan (1895-1990) le voyait comme un mouvement populaire de négativité, une sorte de contre-culture dont l’idéal était transmis par des anecdotes plutôt que par des textes ; Hu Shi (1891-1962) pensait que ses formes extrêmes « n’étaient absolument pas du Chan » (1953), mais une déclaration d’indépendance de la pensée… »

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Dario Caterina  » l’ange des artistes » / techniques mixtes / Plâtre & Plomb  & cuivre. Photo Dario Caterina 

Les nouvelles figurations :

« Transréalité figurative »  et   « nouvelle subjectivité »

Naturalisme de la chair et son écologie artistique, naturalisme de la chair et son écologie synthétique. Un tel titre pourrait servir de point de départ à une réflexion sur ces deux tendances d’un même courant artistique : les nouvelles figurations, communément appelées transréalisme [1] ou nouvelle subjectivité [2], c’est selon. Francis Bacon, sans omettre ce qu’il doit à Picasso [3], est selon moi l’artiste le plus important du XX° siècle en ce qui concerne la poursuite de la peinture figurative historique. Il prolonge la peinture de Velàsquez et celle de Francisco de Goya, Piero Della Francesca, Mantegna et le Caravage. Nous avons ici l’héritier de l’historicité européenne de la douleur peinte et du réalisme naissant. La souffrance de l’âme humaine, métaphore de l’humanité de l’être qui apparaît à l’individualité de chacun, est une vérité auto–révélée par l’absurdité de l’existence. Andy Warhol, pour ce qui le concerne, incarne la rupture avec l’histoire et l’avènement de l’œuvre d’art, objet (chair) synthétique. Dans la même lignée, David Hockney, Roy Liechtenstein et Ronald Brooks Kitaj sont les artistes les plus proches du maître. Tous ces peintres caractérisent la période des années soixante : la création artistique autour du pop art. Ils prolongent le mouvement initié par Andy Warhol.

Puis, suit toute une série d’artistes européens, tels Valerio Adami, Eduardo Arroyo, Robert Combas, Erro, Gérard Fromanger, Leonardo Cremonini, Henri Cueco, Peter Klasen, Jean Le Gac, Bengt Lindström, Jacques Monory, Bernard Rancillac, Roland Topor, Domenico Gnoli et Pat Andréa pour la France cosmopolite. La trans-avant-garde pour nos artistes transalpins. Helmut Midendorf, Lucio Castelli et Georges Basélitz pour l’Allemagne ; Daniel Fourneau, Roger Ravel, Fredy Beunckens, Dario Caterina, Yan De Winter, Franck Mahieux, Karel Diericx pour la Belgique. Il y en a certainement beaucoup d’autres, qu’ils me pardonnent, la liste est déjà  longue.

Dans cet essai, il s’agit pour moi de tenter d’expliquer la substance qui relie ou éloigne esthétiquement certains représentants des deux courants importants de la figuration, respectivement picassien et warholien, à partir de l’œuvre de Bacon et de David Hockney.

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Dario Caterina / portrait / bronze & marbre vert & cuivre. Photo Dario Caterina.

L’occasion m’est donnée ici de tenter de rétablir un certain point de vue sur une tendance artistique, qui eut son heure de gloire. Jean Clair, qui est à la base de l’appellation « Nouvelle subjectivité », n’est pas spécialement apprécié dans les milieux de l’art contemporain, ni dans les milieux littéraires d’ailleurs. En raison de son penchant pour la critique du monde artistique contemporain et de la subjectivité acide de ses propos, il reçoit régulièrement, en réponse à ses réflexions sur l’art, des volées de bois vert de la part de la presse parisienne. Pourtant, il n’a pas renoncé à parler d’une mouvance importante de la créativité artistique des cinquante dernières années. Il a pris, pour ce faire, le contre-pied des défenseurs de la mode de l’art contemporain apparu dans les années soixante-dix,en organisant une exposition importante autour de la peinture figurative à Paris en 1977.

Dans notre approche, le début du pop art, ne sera jamais absent, comme  élément esthétique précurseur de  figurations qui naîtront par la suite.  L’appellation Pop Art fut utilisée la première fois par le critique d’art Lawrence Alloways en 1955. Ce terme fut le résultat d’une synthèse de l’abréviation  » art populaire » et du terme pop music. Les « nouvelles figurations », elles, furent à la base de toutes les avancées futures de l’expression figurative. Avec le recul, on constate l’enlisement progressif de la visibilité de la figuration dans les arts en général, surtout dans le microcosme de l’art contemporain actuel. La figuration n’y a pas bonne presse et les critiques les plus pointus passent à côté des artistes qui tentent de réaliser une œuvre figurative de qualité. Dans l’esprit de beaucoup d’organisateurs d’expositions  et d’opérateurs artistiques, l’idée de la supériorité conceptuelle de l’art en général exclut de facto les figurations historiques. Bien sûr, Andy Warhol échappe à cette sentence ; trop de célébrité ne nuit pas toujours…  Il y a bien eu la trans-avant-garde dans les années quatre-vingt, qui a fait trembler les amateurs d’art qui pensaient, à tort,être définitivement débarrassés de la figuration. Mais depuis la période faste des grandes expositions transalpines, cette mouvance a quelque peu disparu des grands événements artistiques.  La figuration a semblé réapparaître timidement il y a quelque temps : la « peinture chromo[4]» (à ne pas confondre avec la «  Bad painting » [5]), posa question, et apparu comme fondamentale aux organisateurs des grandes foires d’art contemporain, notamment celle de Art Köln [6], où elle fut très représentée. Au sujet de ce nouveau mouvement, on peut se poser la question suivante : pourquoi faut-il faire semblant de ne pas savoir peindre (il faut entendre ici : peindre avec mauvais goût) pour prétendre être peintre ? C’est un paradoxe dont l’explication me paraît simple : pour peindre, il faut savoir peindre le sentiment de peindre en le vivant et non en le conceptualisant…Volée de bois vert…

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Dario Caterina /  » l’ange des anges » / techniques mixtes / plâtre & plomb & cuivre. Photo Dario Caterina.

Francis Bacon, dont la peinture ne doit rien au pop art, fut de son vivant déjà un monstre sacré de la peinture. Il fut un exemple typique d’artiste figuratif honni par une certaine pensée contemporaine, lui reprochant l’esthétisation de la souffrance. Pour peu que l’on se penche sur l’ ambiguïté de sa démarche philosophique, on se retrouve face à un artiste dont la psychologie brouille le classicisme expressionniste. En effet, dans les années soixante, le minimalisme [7] naissant a supplanté l’art moderne dans les esprits. On comprend aisément le retournement de situation qu’opérait cette épure formelle.  On a promu le rétablissement d’une vision romane de l’art [8], et espéré le retour philosophique de celui-ci dans le monde contemporain. Il ne s’agissait pas ici d’art religieux, mais bien d’une certaine ascèse qui, dans les esprits des défenseurs de cette conception, éloignait les artistes de la tentation de l’ego. Ce qu’on tentait de stigmatiser alors, c’était un affaiblissement spirituel de la fonction artistique. Dans le fond, on voulait rétablir la spiritualité du vide. Dieu, quand tu nous tiens…

Il me semble que ces artistes n’échappent pas à la culpabilité Judéo-chrétienne, qui préfigure l’écologie du politiquement correct. Morale toute puissante dans la pensée occidentale de la fin du XX° siècle. Cela annonce l’idée que l’art contemporain doit expurger de son alphabet l’individu et ses humeurs au profit d’une expression architecturale communautaire de l’individualité sociale. Cela revient à imaginer, en quelque sorte, que l’art populaire issu du pop art ne représente pas l’homme contemporain, que ce qui lui succède est un espace où le social est le seul champ d’action possible pour l’art. On se coupe ainsi de toute une partie de l’expression qui dérange un nouvel ordre tendant à harmoniser l’utopie. La modestie et le spirituel deviennent la seule réponse possible aux fracas des chairs disloquées en souffrance. Ce qui pose la question suivante : dans quel tiroir de l’histoire doit-on loger l’esthétique des nouvelles figurations ?

Pour ma part, comme je le fais remarquer ci-dessus, il me semble que l’œuvre de Francis Bacon poursuit, entre autre,  celle de Piero Della Francesca et de Francisco de Goya. Il s’agit en fait de réunir les influences issues de la tradition moyenâgeuse gothique et de lui adosser une part d’humanisme, qui par extension permet de lier une forme d’âme laïcisante à l’œuvre d’art. L’héritage des nouvelles figurations est double. En premier lieu, des sujets picturaux faisant appel à une réalité objective-subjective, humaine et non plus divine. D’autre part, la volonté de libération spirituelle liée à l’abandon du sacré roman, la peur du ciel, remplacée par la peur de la vie…On peut déduire de cet apostat que la tradition figurative est certainement l’expression d’un mouvement libératoire du joug religieux comme thématique obligatoire dans l’exercice de la peinture et de la sculpture du moyen-âge. Bien sûr cela ne fut pas réalisé en un jour. Ce mouvement subtil trouve son lointain aboutissement dans l’œuvre de Francis Bacon.

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Dario Caterina / portrait / terre cuite polychrôme / plomb & cuivre. Photo Dario Caterina.

Ce  postulat de ma part trouve sa vérification dans la différenciation qui apparut dans les années soixante entre figuration expressionniste et figuration narrative, l’une s’inspirant d’un monde ancien et l’autre d’un monde contemporain. Si je devais relier la peinture de Bacon à certains artistes des campagnes, dont je fais partie, je relierais les autres à Andy Warhol  en tant que représentant d’un art des villes. La difficulté de rétablir une certaine logique dans la différenciation des deux tendances me paraît trouver sa résolution dans l’exercice même de la peinture peinture.

D’un côté, nous avons une peinture velàsquezienne et de l’autre une peinture mantegnasienne. D’une part, Bacon utilise la matière comme métaphore de la chair, celle qui souffre, qui jouit et qui est l’écrin de l’âme poétique, proche d’un monde ancien, mais éternellement en mouvement. De l’autre, on trouve la transparence de la couleur, qui est le symbole narratif de l’esprit libre, la vitesse du monde moderne et de son cortège de progrès et d’érotisme psychanalytique acidulé. Ce qui donne plusieurs sens à la figuration. Celle-ci, somme toute, baigne dans une même substance créative. Mais la figuration se différencie quand elle est confrontée au mental de l’artiste qui choisit sa texture picturale. C’est manifeste quand on compare Bacon (picassien)  à  David Hockney (warohlien).

La peinture aboutit à deux concepts très particuliers. L’une est l’expression baroque et expressive de la vie, l’autre l’illustration poétique de la vie, inspirée d’un monde distancié et synthétique. Si l’on comprend aisément qu’une certaine figuration reste attachée à l’expression de la réalité par la métaphore de « consommer sa vie », la réponse du minimal art est, elle, davantage tournée vers l’ascèse contemplative : « penser sa vie ». Le minimum de moyens doit permettre une humilité d’expression qui annule l’être comme corps en souffrance. Ceci permet de continuer à faire la peau au christianisme, qui ne cesse pas de perdre du terrain face à la mondialisation du conflit entre toutes les croyances. Il ne s’agit pas ici de plaider, comme le font les différentes droites européennes, pour un sauvetage des valeurs Judéo-chrétiennes face au péril des autres religions, mais de poser la question de savoir si une nouvelle Renaissance est possible pour l’occident.

De mon point de vue, elle l’est. Mais quel est l’enjeu fondamental ? Ne pas embarquer dans l’aventure toutes les expressions qui sont les composantes légitimes d’une culture en danger, par peur du christianisme, éternel ennemi à abattre. Même si, pour ce faire, il faut poursuivre des débats philosophiques dépassés aux yeux de certains. La mort du monde grec et de sa pensée préfigure peut-être la nécessité de repenser l’ensemble de l’héritage sous l’angle des différentes sensibilités, et non pas seulement selon celle des philosophes, qui ont fait atterrir sur la terre ferme la pensée philosophique en supprimant le cosmos.

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Dario Caterina / portrait / bronze. Photo Dario Caterina.

C’est bien ce réalisme-là, et non pas celui des artistes, qui risque d’empêcher une renaissance, alors privée d’une des deux tendances de la poétique. Il semble que, pour résumer mon point de vue, il  suffise de régler les questions d’ouverture liées à la fonction de l’art, et de permettre à tout le monde de s’y engouffrer. Cette condition est primordiale pour que la vague remonte vers une nouvelle ère ponctuée de découvertes et de sensibilités artistiques puisant à la fois dans la tradition et l’avenir. Bacon relie l’univers d’une certaine pensée traditionnelle avec le présent, pour le charger de l’expression de son intuition de la chair ultra moderne, le corps, comme élément naturel. Andy Warhol, et David Hockney a contrario, réalisent la jonction avec le monde publicitaire des débuts des années soixante et son corollaire – la consommation de masse – le plastique (mobilisé comme nouvel élément naturel)  préfigurant l’homme isolé dans la cité. Une sophistication naturelle, mais synthétique.

Pour ma part, j’ai choisi Francis Bacon comme tenant d’une expression poétique. Je partage son historicité esthétique figurative, et la fais mienne en totalité. À vous de rétablir certaines filiations pour d’autres artistes figuratifs d’importance, notamment Pat Andréa, pour qui j’ai une grande admiration, tout en divergeant sur le sens à donner au contenu de nos œuvres respectives. Nous avons la même source, mais nous n’empruntons pas le même chemin.

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Terre crue polychrôme / Dario Caterina.

Issu de l’art roman, le minimalisme est la résultante de l’asservissement par une moralisation Judéo-chrétienne de la pureté artistique, et par extension, de l’esprit sain. Métaphore du renoncement aux miasmes humains pour accéder à la beauté du pur esprit. Heureusement, les vrais peintres Monochromistes ont réhabilité une part d’humanité dans leurs pratiques picturales.

La figuration ? Une seule inspiration, deux attitudes issues de l’art gothique (expressionnisme – Transréalisme naturel) pour parvenir à un art existentialiste. La première voie : la substance de la peinture devient la métaphore de la souffrance de l’âme humaine, une esthétisation de l’absurde : l’avenir, c’était mieux avant… La seconde, basée sur la légèreté psychanalytique de l’érotisme (narration – subjectivité synthétique), s’intègre dans notre monde ultra moderne, esthétisation du consumérisme libéral et modal [9], : l’avenir, ce sera mieux après

Bien entendu tout cela est pure conjecture de ma part.

Dario CATERINA.

Le 12 mai 2010 pour Droitdecites.

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[1] Sergio Badilla Castillo poète chilien, initiateur du mouvement transréaliste dans la poésie contemporaine.  Certains opérateurs d’expositions de peintures ont organisé plusieurs expositions autour de la transréalité. Philosophe de l’art à la Sorbonne, René HUYGHE, de l’Académie française, à exprimé l’intérêt qu’il portait à l’utilisation du terme transréalisme  pour définir ce nouveau courant au sein des nouvelles figurations.

[2] Le pop art et la nouvelle subjectivité : « …Le critique d’art anglais Lawrence Alloway utilise ce mot pour la première fois en 1955, abréviation de «populaire» et formée par analogie avec la «pop music». Né à Londres au milieu des années 50, il atteignit sa pleine envergure à New York au cours de la décennie suivante, devenant le mouvement américain libérateur et ludique des années 1960. Ce style présente un constat simple de la société de consommation. Les artistes ont porté leur intérêt sur une culture populaire formée par les images de la vie moderne et des médias: pub, photos de presse, stars, BD, objets usuels. Les premières œuvres de David Hockney jouent sur des images du type magazines populaires dont le pop-art tira une grande partie de son inspiration. Mais quand il vient en Californie, dans les années 1960, sa confrontation avec la mer,le soleil, la jeunesse dorée l’incita à évoluer vers un art de plus en plus marqué par un réalisme élégant, peignit la vue sur un jardin, sur une prairie, une nature morte dans un coin d‘atelier, des piscines, des portraits psychologiques. Le terme de nouvelle subjectivité est donné par le conservateur et critique d’Art moderne Jean Clair à ce mouvement de la fin des années soixante… » Pop – art et nouvelle subjectivité.

[3] À vos débats, Francis Bacon, je vais admirer sans faute l’œuvre de Picasso. Il y a d’autres surréalistes picturaux émergeant du style pique-nique. Qui, de mon point de vue, a fait de l’œuvre de Francis Bacon une peinture proclamant l’art moderne.

[4] La peinture chromo réalise la synthèse esthétique suivante : très bien peinte (techniquement), mais avec un mauvais goût patent, qui lui confère une médiocrité incomparable. Bien souvent, l’art contemporain amoncelle plus d’artistes dans cette catégorie qu’ils n’en existent réellement.

[5] « … Littéralement, « mauvaise peinture ». Le terme désigne un style de peinture qui apparaît aux Etats-Unis à partir de 1978 et qui se développe au début des années quatre-vingt. Les artistes de la Bad Painting réagissent contre le « Politicaly correct » du Minimalisme et du Conceptualisme, contre l’idée d’une mort annoncée de la peinture. Le Bad Painting est aussi une critique du Beau défini par les intellos de la peinture académique… » Mik-art  peinture contemporaine 07-2009.

[6] Art Koln : Foire d’art contemporain très importante sur le continent. Beaucoup de nouvelles mouvances picturales acquièrent leurs visibilités lors de l’ organisation de cette foire d‘art.

[7] « …Leur travail et leur réflexion portent avant tout sur la perception des objets et leur rapport à l’espace. Leurs œuvres sont des révélateurs de l’espace environnant qu’elles incluent comme un élément déterminant.Ainsi, si Donald Judd et Carl André réalisent des pièces qui matérialisent cet espace, c’est en le teintant de lumière que Dan Flavin lui procure une consistance. Ne faisant qu’un avec l’espace – comme le dit Judd, « les trois dimensions sont l’espace réel » -, ces œuvres insistent sur la globalité des perceptions. Elles rejoignent par là certaines thèses de la philosophie et de la psychologie modernes. Source net. Collections pédagogiques du Musée centre Pompidou  » Un mouvement une période ».

[8] Ici, il faut partager avec moi l’idée que la vocation sacerdotale emploie parfois des méandres pour s’exprimer. Il semble en effet que l’absence d’images (vue sous l’angle de l’appréciation philosophique suivante , l’image tue la présence figurative par son réalisme surabondant), métaphore de trop d’informations, tue l’information :  le vide plutôt qu’une figure.  ils intègrent de fait, un élément sacerdotale de la culture religieuse  au sein de la création artistique influencé par la philosophie postmoderne.

[9]« …Cette thèse traite de la spécification logique des comportements de programmes. Les programmes étant modélisés à l’aide de systèmes de transitions, les comportements de programmes sont définis comme des classes d’équivalence de systèmes de transitions, l’équivalence considérée étant l’équivalence de bisimulation de Park. Dans ce cadre, une formule logique spécifie une propriété de comportements lorsqu’elle admet une classe de modèles close par équivalence de bisimulation. Nous démontrons qu’une formule de la logique monadique du second ordre est comportementale au sens précédent si et seulement si elle est équivalente à une formule du mu-calcul modal de Kozen. Ce résultat donne un sens précis à l’assertion «la plupart des logiques de programmes peuvent être traduites en mu-calcul modal». Techniquement,notre approche développe la théorie des automates sur les arbres finis ou infinis, mettant en évidence le rôle unificateur que jouent les calculs de points-fixes vis à vis de la théorie des modèles d’une part et de la théorie des automates d’autre part… ».  Source / Source Travaux Universitaires – Thèse nouveau doctorat 1996 [Note(s) :  [142 p.] (bibl.: 49 ref.) (Année de soutenance : 1996) (No :  96 BOR1 0512).

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  Photo  Dario Caterina / foire de Bruxelles. 

La fin du désir dans l’art contemporain ?

Ou la chic attitude de l’art contemporain actuel

La foire d’art contemporain de Bruxelles nous invite à un survol de l’art contemporain actuel. Un constat s’impose : rien de neuf à l’horizon, la peinture peinture est peu présente, la photo et ses dérivés se taillent une bonne part des participations et semble s’insérer dans le marché de la chic attitude de l’art contemporain.

Comme souvent, la critique n’est le reflet que d’un point de vue subjectif. Il reste néanmoins une possibilité de cadrer une opinion dans le but d’amener une sensibilité dans le débat au sujet de l’art contemporain. La visite d’un si grand nombre d’œuvres d’art ne peut se solder par un refus ou une acceptation de ce qui est présenté au public. Tout spectateur réalise un choix personnel, qui ne correspond ni plus ni moins qu’à un avis subjectif. Donc, il y a des œuvres intéressantes, des découvertes et des déceptions. Pour ma part, j’ai pu faire un constat global de ce qui constitue l’air du temps avec ses points positifs et les faiblesses que nous ne sommes pas seuls à éclairer à la faveur de tels événements artistiques.

D’emblée, la visite de la foire donne le ton général du premier hall. Dans le fond, l’art contemporain semble réaliser la performance écologique de recycler les déchets dans une formulation d’écart en donnant une plus-value à la réappropriation, en anoblissant les détritus de notre société consumériste. En effet, cette posture est un avatar d’une pédagogie en application depuis l’apparition du pop art et des nouveaux réalistes, comme l’art conceptuel et la sociologie de la mémoire culturelle et des mythes artistiques individuels, sont les avatars de la déconstruction de Duchamp. Toutes ces postures sont devenues, à force, des pédagogies de l’esthétique positive [1] représentée dans les galeries d’art qui défendent une pensée unique — les truismes d’application dans l’art actuel.

Gageons que cette option de création ne soit pas la seule enseignée dans les établissements d’art européens qui tentent de maintenir une réelle liberté, sans dogmes philosophiques… mais pour encore combien de temps ?…

Un autre constat doit nous alerter sur une nouvelle mode qui s’insinue insidieusement dans les esprits des créateurs : frapper la vision du spectateur avec la même philosophie qui préside à la mise au point dans les cirques ou les parcs d’attractions de mises en scène extraordinaires qui bluffent l’esprit par la démesure. Comme par exemple les corps surdimensionnés de Ron Mueck ou de Jan Fabre qui ressemblent plus à des objets/installations à vocation de nous arracher un Waouh !, un Oh ! ou encore un Incroyable !

Bref, après une parenthèse partielle avec l’art moderne au XXe siècle, l’art contemporain renoue avec le XIXe siècle et la foire du Trône [2]. Soyons justes, ce n’est pas si simple, beaucoup d’artistes très intéressants sont toujours présents dans toutes les grandes manifestations artistiques actuelles. Pourquoi dès lors être si critique ? Parce que ces manifestations ne représentent qu’un choix arbitraire, partisan et élitiste. Partons d’un constat simple, prenons trois exemples de commentaires possibles en faveur ou en défaveur de la pensée unique postmoderne de l’art contemporain. Le premier est le point de vue d’un défenseur de l’art contemporain — et parions sur son appréciation résolument pro-art contemporain :

« J’aime cette foire, la prise de liberté est totale. L’art moderne est absent et c’est tant mieux… à part, ici ou là, un Barbara Hepworth ou un Pierre Alechinsky… Les artistes représentent à travers leur travail les nouvelles ouvertures de l’art contemporain. Nous pouvons constater le détournement et la réinterprétation sous forme d’images neuves des œuvres anciennes des maîtres classiques… La modestie des matériaux contredit l’embourgeoisement des œuvres accaparées par les amateurs d’art moderne, lesquels sous-entendaient qu’elles étaient réservées à leur seule intelligence… Bref, le bon coup de balai en faveur de la nouveauté est la marque de l’art contemporain. Celui-ci est tout dévoué à une nouvelle sociologie de l’art, résolument l’identifiant d’une nouvelle civilisation… n’étant plus le complice des musées ou des collectionneurs bourgeois, ni, last but not least, le support métaphysique des religions… »

On sait ce qu’il en est des artistes qui luttent contre l’establishment des musées et des galeries, c’est là qu’on les retrouve dès que l’opportunité se présente… Certains, toujours vivants, incriminent les grands argentiers de momifier leur vie d’artiste avec un musée personnel dédié à leurs œuvres… J’ai ouï cette posture sur Arte, dans un film auto-promotionnel à caractère publicitaire en faveur de quelques artistes européens…

Bref, continuons… deuxième exemple. Et le conservateur de dire… :

« Bon Dieu, quel désastre ! Où sont passés les peintres, les dessinateurs ? Je retiens bien peu d’œuvres dans cette foire, qui me paraît représenter en général la pauvreté expressive de notre époque. Il semble que bien peu d’artistes actuels possèdent encore les codes permettant de se hisser à un niveau artistique qui parviendra à se maintenir comme la culture d’une civilisation… Pourtant, çà et là, parfois, une œuvre…J’ignore ce qui m’attriste le plus… Est-ce la pauvreté de la poésie ? Ou l’impression de sérieux que tentent de donner la professionnalisation de la mise en scène des foires d’art contemporain et le basculement dans le marché néolibéral ?… »

Conserver et maintenir, c’est la devise des conservateurs. Cette posture n’est rien moins que l’immobilisme porté au rang de politique culturelle, ce qui a pour effet de brouiller la discussion sur les erreurs du passé et celles du présent en sclérosant l’avenir…

Quant au réactionnaire… il est notre troisième exemple :

« Il faut abattre l’art contemporain, il est l’expression d’une nouveauté néfaste au vrai art et il se condense en niaiseries individualistes du pornawac… Le discours est creux, faisant sens seulement pour des commissaires d’exposition qui se pensent des superartistes quand ils réalisent des événements thématiques qui symbolisent leur intelligence artificielle d’artistes manqués et qui soignent leur frustration de n’être que des admirateurs de ce qu’ils vénèrent sans pouvoir l’atteindre dans leur chair in vivo… Alors, basta ! Réactivons le passé, là est le salut pour renouer avec la tradition du véritable art… »

Le constat est clair, nous ne sommes pas plus avancés pour l’avenir de la création artistique avec tous ces avis que par le passé… Pourtant, ces affirmations, il nous arrive de les penser tour à tour pour exprimer parfois le sentiment qui correspond à un contact particulier avec l’art contemporain. Il faut avoir le courage de dire que parfois, nous sommes porteurs d’une pensée tout à la fois progressiste, conservatrice et réactionnaire. Suivant que l’on partage un avis très tranché ou que l’on adopte un seul point de vue, cela donne le même résultat que l’intégrisme sous toutes ses formes qui atteint la culture et l’art après avoir d’abord atteint les esprits de diverses convictions religieuses. Ce n’est ni plus ni moins que l’expression du refus de la diversité… Merci, Akhenaton, tu es aussi devenu le dieu unique de l’art contemporain… Une seule posture : une pensée unique… tous en file indienne !

La véritable question semble être du côté de l’avenir, après l’art contemporain. Poser la question suppose qu’il existe une alternative. Pourquoi d’ailleurs devrait-il y en avoir une ? Pourtant, certaines dérives politiques peuvent être liées à la fin d’une civilisation surtout quand elles touchent les aspects profonds de la production artistique, outre l’organisation sociale de la société de production et de consommation. La réalité est parfois plus dure qu’on ne le pense. L’information très récente selon laquelle l’Europe est conduite, à la faveur du lobbying des pro-Américains, à soutenir un rapprochement commercial encore plus profond avec les États-Unis, est très révélatrice de ce qui se trame en coulisses à Strasbourg et à Bruxelles. Prendre connaissance de cette information alors que nous sommes si proches d’un vote fait froid dans le dos. Cette mauvaise nouvelle n’est pas la dernière d’une série déjà longue d’instrumentalisation des institutions européennes.

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  Photo  Dario Caterina / foire de Bruxelles.

Il s’est agi, dès le début de la politique des six, d’appliquer une stratégie pro-libérale qui a permis l’érosion lente du métier d’agriculteur. Par la suite, ce fut le tour des emplois industriels, avec les méthodes qui permirent la mondialisation du marché et de la production, et le dumping social ; la découverte des mensonges des industries pharmaceutiques sur l’efficacité de leurs médicaments souvent dangereux et inutiles ; les méthodes de production de l’industrie alimentaire qui non seulement empoisonne l’ensemble de la population mais tente aussi d’installer le transgénique de force. L’exception culturelle, défendue bec et ongles par certains pays, tiendra encore pour combien de temps ? Voilà bien où il faut, en ce qui nous concerne, nous les artistes, porter notre discussion sur l’art. Parce qu’après toutes les dérives consuméristes qui détruisent un ensemble d’éléments auquel nous tenons, notre tour est venu. Il y a des responsables politiques qui tentent de mener la résistance. L’Europe devra encore attendre longtemps pour que l’avènement d’une politique sociale et progressiste parvienne à faire plier le néolibéralisme ambiant.

Il nous reste deux possibilités à envisager pour l’avenir : celle qui consiste à refuser la critique de la science en acceptant de payer le prix de ses découvertes et de leur cortège d’effets néfastes, accepter sans résister aux sciences économiques qui réalisent des tableaux auxquels nos dirigeants tentent d’adhérer tant bien que mal ; ou décider de reprendre le débat sur la modernité et ce que cela implique comme investissement sur la pensée humaine. La poésie et la philosophie au secours de la nouvelle pensée postmoderne pour lui conférer les qualités d’ouverture qui lui manquent. C’est vrai, cela peut paraître contradictoire, mais la déconstruction philosophique de la modernité a eu comme conséquence un réel retour de l’humain et de la conscience du monde et des sentiments. L’art contemporain a réinvesti certaines notions de la Renaissance et a réhabilité le corps du corps.Nous devrions donc être dans une nouvelle configuration positive de par les aspects d’ouverture que porte la liberté totale d’expression dans les arts contemporains en général. Mais c’est loin d’être le cas. L’utilisation de la science, en partant de l’exemple de la robotique, permet de confier la production d’œuvres d’art à des machines, comme dans l’art numérique. Cette utilisation est le résultat, comme pour la création d’Internet, de recherches militaires. La question se pose déjà de savoir si des moyens de recherche sur les soldats-robots ne doivent pas être développés. Dans le Landerneau des arts plastiques, Jan Fabre [3] et Jeff Koons [4] font encore appel au savoir-faire des sculpteurs de marbre de Pietrassanta pour réaliser leurs œuvres… Pardi, c’est pas con ! Bientôt, ils pourront utiliser les nouvelles imprimantes 3D qui sont déjà en action dans le secteur également… Faut-il instaurer pour les artistes, comme dans les arts de la table et les restaurants français, une estampille « fait à la main, comme à la maison » ? Cela permettrait de faire la différence entre l’aristocratie artistique qui utilise des petites mains pour réaliser ses délires mythologiques et les artistes qui pratiquent encore leur art dans un corps-à-corps avec eux-mêmes…

Bref, poser un questionnement sous forme de proposition d’analyse philosophique n’est pas nouveau. Dans l’esprit de beaucoup de sceptiques au sujet de l’art contemporain naît petit à petit l’idée inverse de ce qui a marqué les arts au XIXe siècle, c’est-à-dire passer à côté de vrais artistes tels qu’un Van Gogh, à qui l’on a préféré un Wiliam Bouguereau, et que plus personne ne connaît à notre époque. A contrario, actuellement c’est la fuite en avant et l’on adoube toutes sortes de tentatives d’œuvres contemporaines de peur de passer à côté d’un grand artiste. Dans cette veine, la fondation Cartier à Paris réalise des expositions en adoptant le point de vue de l’artiste et l’on verra plus tard pour l’acuité du propos…

 

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  Photo  Dario Caterina / foire de Bruxelles.

Pour conclure, la fin de notre civilisation et une nouvelle ère qui commence, n’est-ce pas le prix à payer pour le changement ? Peut-être que le moment venu, il faut accepter sans rechigner les modifications des cultes voués aux arts en général pour ce qu’elles apportent en nouveautés plus ou moins positives et constructrices d’un monde réactivé sur de nouvelles bases culturelles…

Comment dire… ? Pourquoi pas une philosophie écologique des systèmes de recherche dans un monde où il reste encore dix millions d’espèces animales inconnues à découvrir avant leur disparition ? Une philosophie sociale dans un monde où la culture de tous est accessible à tous avec le respect qui sied à la notion des différences ?

L’acceptation philosophique de toutes les cultures différenciées comme l’expression de notre profonde nature humaine ? Les arts comme représentants des multiplicités d’imaginaires ? Il s’agit bien de reconnaître les erreurs commises, mais alors celles de tous les secteurs d’activité humaine. Et in fine, les dérives dans les créations artistiques représentent certainement le secteur le moins urgent aux yeux des activistes néolibéraux. Surtout que l’art organisé en showrooms de vente rapide — les foires ne durent que trois ou quatre jours maximum —, permet une visibilité toute publicitaire des produits de consommation artistiques. Cela permet de siphonner la plus grande partie de l’argent disponible des collectionneurs fortunés. Cela réduit considérablement le nombre de  galeries artisanales qui réalisent un travail de proximité avec les artistes débutants. L’esprit néolibéral a encore de beaux jours devant lui…

Après l’art contemporain, c’est l’aventure artistique métaphysique et poétique  qui continue…

De primis socialismi germanici lineamentis apud Lutherum, Kant, Fichte, Hegel et Marx

Dario Caterina,

Le 22 mai 2014.

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[1] L’esthétique positive est ce qui pouvait arriver de pire à l’art. Il s’agit d’une excroissance de la science pédagogique des plus hauts niveaux d’enseignement. La pédagogie, comme moyen d’enseigner l’art, est l’idée qu’à la faveur des processus équilibrés des consignes, le candidat artiste parviendra immanquablement à un résultat exprimant son imaginaire qui ne demandait que ça. Bref, l’enseignement confessionnel en a fait sa marque de fabrique. Nous serions bien inspirés de ne pas entrer dans ce moule qui est un cul-de-sac imparable.

[2] La foire du Trône est pour beaucoup de citoyens comme dans beaucoup d’autres pays l’occasion d’une détente et surtout d’un divertissement en famille des enfants et de leurs parents. Si nous devions comparer cette possibilité avec les foires d’art contemporain, il est sûr que bien des personnes et amateurs d’art se divertissent tout autant que les spectateurs dans les cirques et les manèges de foire. Pourtant, le processus de montrer dans les foires la femme à barbe, la Vénus hottentote, la plus grosse femme du monde, etc., remet en question la valeur artistique des créations de certains artistes atteints par le gigantisme…, atteints — je peux me tromper… — par l’avidité d’impression qu’ils souhaitent obstinément provoquer en tout premier lieu chez le spectateur lors de la première vision.

J’ai visité le parc d’attractions de Walt Disney près de Paris, avec mes enfants… Ils furent émerveillés par Michael Jackson… J’ai tout oublié des manèges et des farces et attrapes, je n’ai gardé que le souvenir de la joie dans les yeux de mes enfants…

[3] Jeff Koons est certainement le premier artiste à avoir adoubé l’idée très contemporaine que les artistes par le passé étaient de très grands artisans des arts en général, mais que nous pouvons, à la faveur de l’art contemporain, maintenir la tradition à travers le détournement mental en vue de contourner l’habilité. Ce qui explique que pour rendre potable l’art contemporain, certains artistes ont compris l’intérêt d’avoir des petites mains, telles les manufactures de mode qui réalisent la plupart du temps leur production dans les pays en voie de développement, pour mieux procéder à la création mentale de leurs futures œuvres. Les artistes contemporains sont les esprits éclairés de l’art, et les artisans les corps au travail. L’union de l’esprit et du corps a encore un long chemin à faire, ou plus exactement à refaire…

[4] Jan Fabre est un artiste que j’admire énormément. Il établit en quelque sorte une nouvelle définition transversale de la pratique de l’art. Il est chorégraphe, danseur, homme de théâtre et plasticien avisé. Nous comprenons aisément que pour réaliser son œuvre, l’aide indispensable de spécialistes lui est nécessaire. Dans le domaine de la sculpture, l’intégration monumentale exige une multiplicité de compétences pour réaliser des œuvres in situ donc, chapeau ! Mais cela n’empêche pas de tenter de comprendre les implications dissonantes des méthodes employées. Bref, c’est mon point de vue et je suis sûr que je ne suis pas le seul à ressentir une dissonance, surtout quand moi aussi j’utilise, à défaut d’autres solutions, les mêmes méthodes que je critique pourtant, à la faveur du malaise inexplicable de la situation.

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Musée des stèles / Pontremoli / Lunigiana /  Minucciano[2]

La sculpture anthropomorphe du bassin méditerranéen

Au-delà de la réalité se trouve, pour celui qui cherche, la Transréalité. Cette transcendance est le résultat d’une contraction entre le temps, la conscience et la gestalt [1].

« La fidélité au matériau : Chaque matériau a ses qualités propres. C’est seulement lorsque le sculpteur travaille de manière directe, quand il existe entre lui et son matériau une relation active, que ce matériau peut jouer son rôle dans la mise en forme d’une idée. »

Henry Moore.

La sculpture néolithique anthropomorphe de la Lunigiana, de la péninsule ibérique du sud de la France rassemble les premiers éléments constitutifs de notre passé artistique. Comment l’appel lumineux d’une époque ancienne peut-il resurgir comme élément interrogateur d’une époque nouvelle ? Le monde émergeant comme réceptacle d’une poésie séculaire, métaphore d’un éternel retour.

Comment rétablir  une vision juste dans un monde obsédé par l’image? Connexion, Déconnexion.

Si un jour vous avez l’occasion de visiter la région de la Lunigiana, vous devez immanquablement passer par Pontremoli. Cette petite ville se situe en Toscane, entre Parme et La Spezia. Le Musée des stèles se situe dans un des châteaux médiévaux de cette région, le château Pignaro. Bien que d’assez petite taille, le musée vaut le détour pour la valeur sculpturale des œuvres présentées. Toute la région est composée de vieux bourgs moyenâgeux. Le relief escarpé – certains sommets dépassent les deux mille mètres d’altitude – a permis à cette région boisée de contenir l’afflux touristique de la côte toute proche. La proximité des villes de Carrare et Pietrasanta, toutes deux vouées à la pierre de marbre – l’une pour son extraction, l’autre pour les expositions d’œuvres en marbre, ses fonderies d’art et ses expositions annuelles de sculpture — ce qui résume l’intérêt d’une région pour la sculpture.

La région est, depuis des lustres, un berceau naturel pour l’éclosion d’un art qui privilégie la pierre comme substrat artistique. L’Italie, en règle générale, doit une bonne partie de sa réputation artistique à l’époque romaine et à la Renaissance italienne, mais l’art étrusque n’est pas en reste. Le très beau musée de Volterra renferme des trésors, même si ceux-ci figurent dans un espace organisé de manière provinciale. Nombreux sont les visiteurs éclairés qui trouveront dans le musée de Volterra la source d’inspiration d’un des plus grands sculpteurs contemporains, Alberto Giacometti [3]. Son inspiration est nettement puisée dans les valeurs sûres des magnifiques sculptures étrusques qui composent une partie importante de l’art toscan. Par contre, pour ce qui concerne l’art un peu plus ancien, seuls les chercheurs et spécialistes de cette région connaissent parfaitement la zone géographique où s’exprime l’esthétique remarquable des sculpteurs du néolithique. La région de la Lunigiana est montagneuse et parfaitement ciselée par les torrents des montagnes. Au cœur des forêts, châtaignes et champignons, délices des sous-bois, parfument l’automne des fameux porcini, avec lesquels les recettes culinaires locales invitent à boire le vin d’une des régions d’Italie les plus prisées dans le monde entier. Différents endroits ont été investis par les chercheurs en vue de mettre au jour les sculptures significatives utilisant plus particulièrement la forme anthropomorphe.

La sculpture moderne doit beaucoup, par exemple, à l’art des Cyclades. Des sculpteurs tels que Brancusi, Jean Arp, Henry Moore doivent une bonne part de leurs inspirations à la beauté formelle spiritualisée par la sculpture archaïque des différentes régions du bassin méditerranéen. Bien sûr, d’autres sources, telles que les arts africain et océanien, participent de la même veine d’inspiration. Les raisons ayant présidé à ces différentes rencontres sont multiples.

L’époque moderne a suscité un vaste mouvement libératoire de la forme et des conceptions artistiques qui jusque-là avaient un fonctionnement très codifié. Les codes ainsi que les techniques utilisées exprimaient un ensemble d’éléments de culture qui présidaient à la création comme ossature fondamentale.

Les différentes manières d’appréhender les éléments constitutifs qui président à l’apparition des événements créatifs chez les artistes sont, elles, immuables. Du moins si l’on évoque le point de départ purement pratique. La sculpture part toujours d’un même point de vue : la vitalité du premier geste du travail. Le sculpteur muris intérieurement un acte qui doit prendre forme par la décision métaphysique de féconder la matière. Il ne faut pas prendre cette proposition à la légère. Car il n’est pas si évident pour celui qui prend le temps de saisir l’importance du geste de le restituer avec la plus parfaite adéquation. Décider de l’action n’est pas forcément rencontrer l’action créatrice. L’artiste respectueux de l’héritage de tous ceux qui l’ont précédé sait que les voies déjà ouvertes ne s’atteignent pas avec une carte Michelin. Mais bien par un nouveau chemin que l’on découvre pour se construire, mais qui quelquefois nous mène à rejoindre les mêmes lieux de connaissances spirituelles.

La sculpture anthropomorphe concentre en un seul élément sculptural une vision multiculturelle. Elle apparaît à l‘artiste comme une volonté pour lui de synthèse du monde. Le sculpteur regroupe, sous une forme esthétique, l’essence même de sa volonté d’exprimer le cosmos. Si l’on considère l’œuvre de différents artistes modernes, par exemple celle de Constantin Brancusi, la synthèse formelle qu’il réalise dans ses œuvres sculpturales n’est qu’un prolongement volontaire des éléments qui constituaient déjà l’art Cycladique. La simplicité est érigée en méthode créative permettant la fluidité de la pensée. Car il ne faut pas se tromper : la création, quelle qu’elle soit, se réalise toujours, pour un artiste, dans un moment simple d’action et de sensation. Toute cette démarche apparaît tel un flux ininterrompu entre la Gestalt et la pensée métaphysique de l’artiste qui, en fait, restitue, en un moment de grâce, ce qu’il porte en lui. Il n’y a qu’à voir, par exemple, l’œuvre de Marino Marini, sculpteur emblématique qui perpétue, en la restituant dans notre époque moderne, une mélancolie qui prend ses racines dans l’histoire la plus ancienne de l’humanité.Cette poésie simple, nous la retrouvons dans cette tête en marbre des Cyclades extrêmement célèbre parmi les amateurs de sculpture hellénistique ancienne. Ou dans les stèles des sculptures du néolithique, en Toscane et dans tout le bassin méditerranéen.

L’anthropomorphisme séculaire peut aussi réapparaître sous une forme contemporaine. Je pense ici au sculpteur Antony Gormley [4]. Sa façon particulière de faire intervenir ses œuvres dans l’espace public donne à ses sculptures une réalité actuelle tout en laissant la possibilité d’une première approche poétique de ses installations. Les artistes actuels, plus expressément Gormley, travaillent différents matériaux en leurs conférant, en plus, une esthétique à chaque fois renouvelée. Ceci induit pour les artistes contemporains actuels un dialogue très nouveau. Leurs interventions sculpturales réalisent un mixage de différents éléments culturels conducteurs. L’œuvre ainsi installée dans l’environnement urbain ou dans un milieu naturel donne autant à penser qu’à ressentir. La théâtralisation de l’art trouve actuellement un champ d’action nouveau sous la forme d’un contenu sociologique qui cohabite de facto avec l’œuvre. Les artistes, de cette façon, entrent dans une aire de débats sociopolitiques qui leur permet d’intégrer d’une manière plus participative la société actuelle.

L’effort ne date pas d’aujourd’hui. Les années septante, fortes des ouvertures réalisées les deux décennies précédentes, ont officialisé le changement opéré dans la texture profonde du substrat de l’œuvre d’art. Certaines œuvres, par exemple la photo de garde qui représente des stèles ou la tête en marbre des Cyclades, peuvent être considérées en tant que telles, indépendamment de tout contexte, et nous apparaître comme dialoguant avec l’infini. Celles-ci ne sont pas liées au départ à des lieux précis, même si on ne prend pas grand risque à imaginer ces sculptures dans une fonction totémique et installées dans la nature comme jalon servant de rappel dans une culture magique. En somme, une fonction collective des œuvres créées sous le néolithique rejoint des préoccupations qui resurgissent dans l’esprit artistique de notre époque. À la seule différence qu’à l’époque, l’homme découvrait son existence spirituelle, la peur de la mort construisait sa vie. L’époque moderne précise l’aspect psychologique de l’existence et la solitude de l’individu. L’époque contemporaine une nouvelle ère, peut être une forme de  vide mental remplacée par la pédagogie ?

Il y a bien entendu des différences objectives. Notre époque voit s’ouvrir, pour l’art, de nouvelles fonctions culturelles. De nos jours, il n’est en effet pas rare de rencontrer des installations où la sculpture participe d’une émancipation du public populaire à l’art en général. Le souhait est confus, parce qu’il est naturel pour un artiste d’estimer son œuvre comme le plus pur produit intime de son aura personnelle. Il s’agit de l’espoir de pouvoir accéder à cette ouverture d’âme que nous supposons possible en chaque esprit, même le plus rétif aux émotions poétiques les plus évidentes. C’est bien là la raison du succès de certains artistes, je pense par exemple à Bob Verschueren [v], qui manie avec brio une poétique très ludique.

La facilité d’accès à une certaine beauté ne sacrifie en rien le sérieux de l’artiste. Mais de mon point de vue, paradoxalement, le rôle joué par la fonction artistique, dans nos sociétés modernes, recule devant un rôle qu’on lui fait jouer et qui ne doit plus rien à une vision universelle de l’art. L’éloignement progressif des appuis modernistes par rapport à la cohésion naïve de l’expression artistique du néolithique ou du début de l’ère archaïque grecque, par exemple, permet de dire que l’art contemporain puise, mais ne conclut pas dans le même registre, l’union sociétale nécessaire à une vie commune de l’art en tant que production sociologiquement représentative du niveau de culture d’une société.

Ne soyons pas réactionnaires dans nos approches, car l’idée simple qui consisterait à rétablir par amour du passé des pratiques séculaires ne correspond pas à une proposition alternative. En effet, la question fondamentale tient plus dans un besoin irrépressible de ralentir le temps. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le temps, vu comme une appropriation d’un moment spatialement investi par une Gestalt de l’artiste, a tendance à s’accélérer, dans un monde où la vitesse réduit le souffle qui permet de faire apparaître, ou mieux dit, de vivre l’extraordinaire moment de fusion entre la Gestalt et l’esprit de celui qui l’anime en fluide parfait. L’apport d’un sculpteur comme Antony Gormley est essentiel pour comprendre le mixage réalisé depuis les quelques décennies d’art contemporain autour de l’occupation de l’espace et son imprégnation sociologique. Qu’ajoute-t-il comme éléments différenciés par rapport à l’art anthropomorphe du néolithique ?

La vision de dialogue contemporain avec la société en général, les médias en particulier, les amateurs investisseurs de façon privilégiée, assujettis que nous sommes tous, dans notre société actuelle, à la nécessité de composer avec des individualités qui ne représentent plus grand-chose comme élément culturel fondateur d’un monde de l‘esprit. Il y a donc l’histoire, la transition moderne et l’art contemporain. La première fut le ferment de nos différentes cultures, patriarcales et matriarcales. Celles-ci ont donné des éléments positifs et négatifs. Le monde moderne, lui, a surtout apporté la sensation de construction et de déconstruction des différentes cultures. Cela a permis de recentrer l’importance de l’individu, qui découvre sa position autocentrée, de même que sa faculté de réclamer sa propre liberté, comme élément unique du cosmos. De là a découlé l’émancipation du corps de l’homme comme de la femme, tout en sachant que l’on ne se débarrasse pas impunément de valeurs primaires. Last but not least, notre époque contemporaine s’imagine être une ère communicante parce qu’elle révèle la sociologie des individus à travers une mise à plat démocratique des éléments affectifs vus comme faisant corps avec l’esprit de l’art. Somme toute, cela permet de penser l’art, donc de l’empêcher d’être cet espace à la fois libre et libérateur qu’il devrait être. Au lieu de cela, l’art est devenu un espace de pédagogie. Car ne nous leurrons pas : nous sommes entrés dans une période culturelle où la pédagogie a remplacé la poésie.

Actori incumbit probatio

C’est bien là le problème pour qui tente une critique ! Mais aussi pour celui qui la conteste !

Dario CATERINA.

Le 10 juillet 2010 pour Droitdecites.

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[1] Gestalt : pour l’artiste, en l’occurrence le sculpteur, c’est l’élément d’une grande complexité qui définit un ensemble d’événements nécessaires à l’acte authentiquement créateur. Celui-ci n’apparaît pas si aisément à qui donne une importance primordiale à la justesse du geste.

[2] Musée des stèles / Pontremoli / Lunigiana : Les sculptures du néolithique que l’on peut découvrir au musée des stèles de Pontremoli font partie d’un patrimoine que bien des pays européens possèdent d’une manière tout aussi intéressante. Le seul fait que l’Italie soit reconnue pour bien d’autres trésors artistiques amoindris l’héritage un peu plus ancien. C’est le cas pour d’autres pays également. Les stèles découvertes dans la vallée de la Lunigiana participent d’une même source néolithique de sculptures anthropomorphiques exprimant pour l’essentiel un art de la déesse terre – mère. Pour le côté masculin, on trouve essentiellement l’expression du guerrier protecteur.

[3] Alberto Giacometti : Le musée de Volterra renferme une très belle collection d’art étrusque. Lors de la visite de ce musée, on peut découvrir plusieurs salles de petites sculptures en bronze : celles-ci représentent des hommes et femmes dont  les sculpteurs de l’époque ont allongé les membres, ce qui confère aux personnages une silhouette longiligne qui n’est pas sans rappeler les sculptures de Giacometti.

[4] Antony Gormley : artiste faisant partie des grands Sculpteurs anglais, que l’Angleterre ne cesse de produire depuis le siècle dernier.  La fonction socio-environnementale de sa production artistique est très représentative de l’évolution du nouveau champ d’action de la sculpture contemporaine actuelle. Une théâtralisation scénographique vient ponctuer l’élément de sculpture qui, lui, demeure dans un champ d’expression traditionnel. Ce point précis concerne les sculptures figuratives produites par cet artiste, qui pour le reste de sa production va bien au-delà dans ses choix esthétiques.

[5] Bob Verschueren : Autodidacte de talent, il est, de mon point de vue, davantage scénographe d’éléments sculpturaux que sculpteur préoccupé par une certaine tradition du matériau. Le matériau éphémère a certes beaucoup d’importance, mais n’est pas l’élément essentiel de sa démarche. Je ressens ses œuvres comme des moments parfaits de montage poétisant.

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Commons Wikimédia.

Baudouin Oosterlynck

Baudouin Oosterlynck [1]. La physique du son devenant matière à atteindre l’esprit. Il réinvente le corps de la sculpture. L’artiste pluridisciplinaire comme solution transversale à l’ouverture des différentes pratiques artistiques.

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Baudouin Oosterlynck / galerie du triangle bleu / Stavelot.

Je me suis rendu récemment dans une exposition remarquable de l’artiste Baudouin Oosterlynck à la galerie du triangle bleu de Stavelot [2]. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, Baudouin Oosterlynck est un artiste qui a réalisé avec brio le passage de la pratique de la musique et l’induction de celle-ci à la sculpture. Il n’est pas rare de nos jours de voir diverses pratiques se mélanger de façons pluridisciplinaire pour atteindre un autre niveau de lecture. Pour ce faire, les artistes et praticiens de toutes sortes font appel à un esprit créatif non soumis au politiquement correct et aux truismes plastiques de l’art contemporain. Sauf à voir une nouvelle sélection qui doit s’opérer pour différencier les vrais poètes des nouveaux exécutants aux ordres du nouvel académisme contemporain, il n’y a pas de doutes, en ce qui concerne Baudouin Oosterlynckx : il s’agit bien d’un artiste authentiquement libre.

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Baudouin Oosterlynck / galerie du triangle bleu / Stavelot.

Le premier pas réalisé dans l’art contemporain au sujet de l’intégration du son comme élément plastique ne date pas d’aujourd’hui. Il faut inclure certainement des tentatives réalisées dans les années cinquante et soixante dans différentes pratiques sculpturales.

Les sculptures d’artistes réalisant des mobiles, tel Alexandre Calder ; Jean Tinguely – plus proche de notre propos – ; les sculptures cybernétiques de Nicolas Schöffer [3] et bien d’autres encore, permettent de cadrer une ère du son en sculpture. D’ailleurs bien souvent, le son produit n’était pas toujours le but recherché comme élément principal. Souvent les sculpteurs n’ignoraient pas que leurs réalisations, une fois terminées, produiraient du son à travers leurs mouvements ou leur mobilité produite par le vent. Mais ils acceptaient le hasard d’un tel résultat, ce qui conférait à leur production un élément supplémentaire de vie.

En ce sens, l’instrument de musique est certainement de loin la meilleure sculpture produisant du son à la portée de tous. Pas plus tard qu’hier soir, j’ai revu un film remarquable qui s’intitule « Tous les matins du monde » où les quelques phrases prononcées au sujet de la musique par Jean de Sainte Colombe – professeur janséniste de Marin Marais [4] – sonne comme un clairon dans le désert.

L’appropriation du son n’est pas non plus une affaire seulement d’art contemporain, puisque même les peuples les plus primitifs en termes de cultures, produisent du son métaphysique lors de rituel collectif. Leurs corps deviennent des caisses de résonance, métaphores des esprits jaillissant de leurs âmes.

C’est bien là qu’il est plaisant de constater la difficulté de notre époque : à savoir pour quelles productions des arts en général devons-nous avoir de la considération ? Il me semble qu’il faut sans cesse faire des allez-retours dans le patrimoine pour voir à quel point la nouveauté est véritablement ancienne. Je veux dire par là qu’elle est au fond parfaitement liée à des principes qui n’ont jamais quitté l’homme depuis son avènement. Par là même, des artistes tels Baudouin Oosterlynck ne font que relier de main de maître l’époque la moins culturelle, au sens historique du terme d’un dévoiement bourgeois de la poésie, à la nôtre. Ce faisant ils retrouvent une voie qui pour être dans notre époque ne change rien aux sensations que devait ressentir un homme de la préhistoire quand celui-ci, si tant est qu’il fût le premier à tenter cette expérience, entendait pour la première fois le son produit par un coquillage, collant celui-ci à son oreille et découvrant la sensation qui en découle.

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Baudouin Oosterlynck / galerie du triangle bleu / Stavelot.

Baudouin Oosterlynck demande au public de reproduire ce geste avec les sculptures sonores qu’il réalise. Le sens magique à une portée différente de nos jours, bien entendu. Mais je considère que bien que moins sensibles actuellement à une magie que devait ressentir l’homme de la préhistoire, ce qui nous lie, c’est le mystère ou les sensations agréables que le son produit en parcourant le corps. En cela, l’art exprime l’humanité profonde que nous partageons avec l’espèce humaine depuis la nuit des temps.

Après ce préambule nécessaire, la vison des œuvres de Baudouin Oosterlynck peut nous apparaître plus claire. Du moins, c’est cela que personnellement j’ai ressenti. Il s’agit par exemple de s’introduire dans une sculpture de bois avec du papier collé en partie sur ses armatures produisant un son enveloppant au sens propre le corps du spectateur présent en son sein. Cette expérience est simple, mais efficace. D’abord, la beauté de l’objet et les qualités des matériaux utilisés sont très parlantes dans le monde actuel. La simplicité de conception confère à l’architecture un rôle de bien-être relaxant perturbé par l’action des percussionnistes improvisant des rythmes aléatoires. Cela provoque en très peu de temps deux sensations opposées dans leur philosophie : le calme et la tension ondulatoire des sons produits. Les lectures possibles sont nombreuses. La nouveauté réside dans la différence qu’il y a dans la réception de la musique composée lorsque celle-ci est exécutée dans une salle de concert ou du son aléatoire produit dans une galerie d’art. La perception n’est pas la même, c’est un truisme, mais le fait que cela soit possible revêt une importance considérable. Car pour savoir la difficulté de pénétration de la musique contemporaine, autre que la musique populaire, dans les couches non spécialisée de la population, le risque est grand d’affaiblir les chercheurs en tous genres. C’est bien là que nous devons mesurer l’intérêt de lieux, en l’occurrence les galeries d’art, et  l’existence du travail effectué par les galeristes chevronnés. Car il est probable que pour lutter contre une musique contemporaine qui peine toujours à rencontrer son public, il reste néanmoins possible de considérer que dans le champ des arts plastiques, une chance est donnée au son d’avoir une pluridisciplinarité constructive et à partir de là, d’intéresser un public curieux de nouvelles sensations.

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Baudouin Oosterlynck / galerie du triangle bleu / Stavelot.

À l’étage, une série de publications nous explique la genèse des différentes utilisations et des travaux de dessin nécessaires à la mise au point de ses sculptures. Il est intéressant de constater la poétisation de l’aspect scientifique que revêt l’œuvre de Baudouin Oosterlynck.

L’action culturelle est à la mode. Je ne souhaite pas personnellement que toute l’énergie créative soit instrumentalisée  par la société dans le but d’animations culturelles récréatives. Nous voyons fleurir des événements sans cesse pilotés par des commissaires d’expositions plus ou moins bien inspirés. La banalisation de l’acte créateur est irrémédiablement, dans l’esprit de certains, au service d’une culture de masse. Cette idée ne devrait pas me déplaire, étant plutôt un homme de gauche, mais elle me paraît dangereuse par rapport à la métaphore janséniste qui consiste à privilégier les petits sentiers aux autoroutes réservées à l’art du pouvoir. Surtout il faut choisir entre le fast food ou le slow food. Toute notre société dérive dans une accélération de tous les événements sociétaux, au point de n’avoir plus le temps de produire (de la vraie culture) métaphore d’une nourriture vitaminée qui nourrit correctement la population. Mais par contre cet affairisme (cuisine culturelle), produit les plus doctes animateurs es science en emballage. Nous serions bien avisés de n’avoir d’actions qui ne font qu’ajouter de nouveaux horizons à l’art, en plus de celles déjà existantes, plutôt que de déconstruire pour remplacer.

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Baudouin Oosterlynck / galerie du triangle bleu / Stavelot.

Revenons à l’exposition. L’espace de la galerie est investi de différentes œuvres constituant à chaque fois une partie cohérente des recherches de l’artiste. Une salle propose une seule sculpture en l’occurrence celle dont je parle au début de cette chronique.

Une autre salle propose plusieurs sculptures de petite dimension qui constituent un ensemble parfait. Je ne peux pas vous faire partager ici les sons produits par les sculptures,  mais rien que la vision des œuvres ouvre un champ de perception plastique étonnant. La beauté des éléments, la poésie qui s’en dégage et surtout la sensation de vie qui se dégage des matériaux permettent tous les espoirs quant à la musicalité aléatoire de ces nouveaux supports sculpturaux. Un aspect des œuvres est aussi la volonté de l’artiste d’avoir conçu des sculptures qu’un seul individu à la fois peu actionner pour sa seule écoute, coupé du monde l’instant éphémère de son action. Il y a bien là déjà une subversion qui fustige notre monde consumériste qui n’envisage plus d’action sans son rapport à la rentabilité. Ce qui est rentable ici, c’est l’action de partage réalisé par l’artiste individuellement avec le spectateur acteur et interprète d’une musique improbable.

À  l’étage, on peut découvrir une sculpture constituée d’une grande vitre où il faut coller l’oreille pour découvrir les sons qui la traversent de part en part. Encore une fois nous avons ici une nouvelle expérience mentale de l’appréciation d’une rencontre différente avec la sculpture. Nous n’avons pas besoin de tourner autour de l’œuvre, mais nous pouvons le faire. Nous pouvons ne rien entendre si tel est notre désir. Nous pouvons ne rien voir et tout entendre. Bref, c’est l’ouverture et non la fermeture dans l’interprétation.

Un aspect non négligeable est la réconciliation de la science ou du moins d’une forme élémentaire de science jouée et de poésie plastique. Panamarenko dans son style de recherche fait partie de la même famille d’artiste. Toujours avec cette différence dans la pratique artistique en Belgique entre l’expressionnisme et le surréalisme, pour faire simple. Toutes les sculptures sonores créées par Baudouin Oosterlynck semblent être conçues comme une recherche de machinerie positive. Tout son effort consiste à être dans son action créatrice au service d’une découverte simple d’une forme de jeux à usage unique. Chaque personne intéressée à découvrir le résultat des recherches sonores de Baudouin Oosterlynck a la possibilité de le faire d’abord pour sa seule expérience.

Une petite salle recueille les dessins réalisés avec du fil de cuivre, là encore l’artiste fait corps avec l’envie de changer les règles du jeu et détourner ainsi une pratique en la re-fécondant avec un postulat de dessin-sculpture. Cela me touche plus particulièrement et rejoint un aspect de mon travail artistique au sujet de l’ornithorynque[5], mais cela est une autre histoire…

Il ne s’agit pas de complexité non accessible au public, ni ne veut dire que son art est élitiste d’un point de vue aristocratique. Car dans son cas il s’agit plus d’un jeu intime qu’il noue avec des spectateurs qui souhaitent réellement toucher et sentir la pensée qui constitue la moelle créatrice de son œuvre artistique.

Sur ce point, il faut en finir avec cette idée que l’art est une pratique réservée à des élites intellectuelles ou des individus initiés à des savoirs qui doivent être par essence d’un haut niveau de complexité. Certains artistes contemporains, je pense ici à Wim Delevoye [vi] par exemple, prétendent faire de l’art pour le plus grand nombre. Je ne leur conteste pas cette affirmation, ils doivent être sincères, tous les artistes un peu sérieux sont de facto sincères. Bref, cela me semble participer de postures dialectiques qui fleurissent pour accréditer l’idée simpliste que l’art contemporain est une solution à toutes les dérives du passé dans le milieu des arts plastiques. L’art actuel résoudrait à lui seul les deux mille ans de culpabilité Judéo-chrétienne qui a influencé l’art jusqu’à notre époque moderne. Certains intellectuels et artistes contemporains ne souhaitant rien moins que la disparition de toutes les religions, quelles qu’elles soient. Absurde intolérance primaire.

Soyons clairs, je suis partisan d’une société laïque et républicaine. J’ai choisi comme emblème personnel l’ornithorynque, métaphore d’un cosmopolitisme idéal et sociétal. Je partage donc l’idée que sans pour autant refuser d’accepter le pluralisme créatif, nous ne soyons pas obligés d’accepter n’importe quoi comme élément essentiel de culture. Que nous ne devons pas renoncer à des savoirs difficiles d’accès faute de temps pour les enseigner! Ou de devoir renoncer à des « Îles de poésie », sous prétexte que le monde change et que la mode n’est plus à « l’essentiel indispensable »,  mais au « superficiel non indispensable ».

Je ne fais pas mien ce proverbe de Juvénal : Beati Pauperes Spriritufact.

Dario Caterina.

Le    20 novembre 2010 pour Droitdecites.

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[1] Baudouin Oosterlynck /  né en 1946 à Kortrijk (Belgique)

[2] Galerie du triangle bleu / Stavelot- Belgique / Galerie d’art ou le choix des artistes force le respect par la qualité du propos.

[3] Nicolas Schöffer (Schöffer Miklós) / Sculpteur et plasticien français d’origine hongroise. Il est né à Kalocsa en Hongrie, le 6 septembre 1912, et mort à Paris, le 8 janvier 1992.

Les principes défendus par Nicholas Schöffer sont assez simples : il justifie sa liberté de création par l’usage des nouvelles technologies qui sont à notre disposition dans notre monde contemporain. Il considère les outils des sculpteurs du passé comme non nécessaire à sa pratique et que de nouveaux médias correspondent plus à sa créativité dans le choix qu’il fait des nouvelles technologies cybernétiques. Pour résumer sa position : pas de nostalgie du passé, tournons-nous résolument vers le futur plein de promesses.

[4] Marin Marais / Né à Paris le 31 mai 1656 au sein d’une famille modeste –  Tous les matins du monde, est un film français réalisé par Alain Corneau sorti sur les écrans en 1991 il est tiré d’un roman éponyme écrit par Pascal Quignard.

Ce film m’a beaucoup plu par la référence qu’il réalise autour de la nécessité d’une certaine rigueur pour obtenir un haut niveau dans la pratique artistique que l’on choisit. Cette altitude, on ne l’obtient que lorsque l’ont acquiert la patience de dépasser les honneurs. Le jansénisme sévère tient lieu de chape philosophique au déroulement de l’apprentissage du jeune Marin Marais. Cette histoire est pour moi une métaphore parfaite du temps qui n’est plus l’élément essentiel dans notre époque pour parvenir à être en phase avec sa pratique.

[v] Ornithorynque / J’ai choisi cet animal comme métaphore de ce que je tente de réaliser dans mon travail de plasticien. Son bec de canard, sa queue de castor et ses pattes palmées en plus de sa qualité de mammifère en font un animal pluridisciplinaire. C’est ce qui me permet de relier une réussite de la nature à ma volonté de composer mes œuvres en interpénétrant les média tel le dessin avec la peinture, la peinture avec la sculpture, la photo et la peinture.

[5] Wim Delevoye / Artiste plasticien belge né à Wervik (Flandre-Occidentale) en 1965. Célèbre, en autres pour sa machine à déféquer, pourfendeuse de notre société consumériste et le poids écologique de notre mode de vie.

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Photo Dario Caterina.

« Des veines, au ciel, ouvertes »

Giuseppe Penone, ou le beau corps de la sculpture.La sculpture comme métaphore d’un corps vivant dialoguant avec la matière et la nature. Giuseppe Penone / des veines, au ciel, ouvertes / MACS 2010. Photo 1. Comme les grands anatomistes [1] des siècles passés, Giuseppe Penone nous parle des veines et des fluides en utilisant les arbres et la vie intense de la sève, parcourant ceux-ci comme la vie parcourt notre corps. Il s’agit, dans son travail, de tenter d’incarner la forme parfaite du sang de l’art. Le sang coule, mais il est blanc, il nourrit le cœur de l’art.

Au début de la visite de cette exposition, au premier coup d’œil vers les salles, je me suis souvenu des propos d’un critique d’art qui m’avait intrigué à l’époque. Ma mémoire a effacé le nom de la personne, mais pas la philosophie du discours. Il s’agissait en fait d’une sentence critique au sujet des artistes italiens [2] contemporains en général : « … Je suis lassé de constater l’esthétisme effréné des artistes italiens… Nous voyons bien que l’exploitation de leur goût pour l’esthétisme à tout crin les éloigne d’une certaine vérité qui transcende l’œuvre des grands artistes… ».

Je m’inscris en faux de ces allégations. Nous ne pouvons pas, devant les œuvres de Giuseppe Penone [3], réagir seulement en esthètes. Sauf à croire que le substrat de ses sculptures ne répond à aucune des exigences de la vraie poétique. Mon attention d’artiste plasticien a été tout de suite attirée par la distanciation que pratique Giuseppe Penone en utilisant l’illusion naturaliste. En effet, la surprise de voir des éléments de nature fossilisés par la technique du moulage confère aux œuvres une distance métaphysique d’apparition artistique. Nous sommes confrontés à la découverte subreptice de cette illusion, et nous devons très rapidement concevoir l’œuvre comme une projection mentale de ce qu’elle nous suggère. Nous sommes bien dans la tradition de la représentation distanciée de la moelle de l’art. Penone réalise exactement la mise au jour de la solidification ancienne de l’art, celle-là même des artistes intemporels, en maintenant la distance nécessaire face à l’aura de l’œuvre par la non-objectivité du substrat. L’œuvre n’existe que recréée via un médium, support métaphysique d’un monde créé par le corps de l’artiste.

Qui plus est, l’œuvre ci-dessus (photo 1) est réalisée avec les contours mentaux très particuliers qui inspirent les artistes de l’Arte Povera, je pense notamment à Mario Merz [4]voir de véritables arbres, matière vivante incarnant sa pensée. Les igloos de Mario Merz, en termes d’eux, représentant – bien avant avant Giuseppe – l’image parfaite de l’expression pauvre en art contemporain (entendez « avec peu de moyens », ou mieux, « avec humilité à la façon de Saint-François-d’Assise »). Il n’est pas ridicule de lier cette comparaison à la justification d’ascèse de l’art contemporain, quand celui-ci parvient à atteindre de vielles attitudes philosophiques empreintes de certaines vérités mystiques ou laïques, du moins si on les partage.

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Giuseppe Penone / des veines, au ciel, ouvertes / MACS 2010. Photo Dario Caterina.

Bien sûr, cette identification est à séparer du contexte des idées politiques de Mario Merz. N’oublions pas ses idées de gauche qui lui valurent bien des ennuis avant sa carrière au sein du mouvement artistique qui l’a rendu célèbre. Il est d’origine milanaise, mais il adopta Turin comme lieu de vie, comme plus tard Giuseppe Penone. L’inspiration de leurs œuvres respectives n’est pas sans lien direct avec la nature présente dans les montagnes proche du Piémont. Peut-être que pour Giuseppe Penone, l’arbre est somme toute le substrat le plus parlant de la sensation d’existence de son propre corps, à sa rencontre comme médium artistique.

Il ressent intensément les ressorts des nervures végétales, comme le lien qui permet à la sève de parcourir l’ensemble pour féconder l’espace vivant végétal. Toute métaphore a ses limites, il ne doit certes pas y penser sans répit. D’ailleurs, toutes ses œuvres ne sont pas créées autour du seul principe de nature. Les résonances kantiennes – le sublime – de son œuvre ouvrent, pour notre société contemporaine, les portes du sens à donner à la bonté de l’art. Démonétiser [5] l’art, telle est l’une des prérogatives des artistes contemporains. On voit l’implication politique que l’art peut receler quand la vision du monde dont il est porteur a pour objet la nature, le monde, le sublime. Car ce qui dévoie le sublime, c’est l’impossibilité que produit la société capitaliste à sa rencontre. Il n’y a pas de place pour la lenteur. L’arbre dépasse de loin notre notion du temps. La nature m’aime, mais je ne la vois plus, autrement dit, nous voyons sans voir, notre sens visuel nous

Par contre, si j’étais métaphoriquement aveugle, je sentirais mieux les fluides du monde qui m’entoure. Ce sont des mots bien sûr, mais nous pouvons savoir, touchant la nature du nez, de la peau, de l’eau et de la terre, si le sublime se cache dans la poésie d’un artiste. Celui-ci tente, de même, de cerner sa propre existence en la confrontant aux mille possibilités naturelles qu’il n’a pas. Nous aussi sommes des aveugles [v6] (photo 7), qui ne voyons pas notre propre existence scintiller dans le noir, « … Le feu follet de notre esprit si éloigné du salut de la nature…». Pourtant, dans plusieurs de ses œuvres qui, elles, dialoguent avec la nature, un geste marque le temps de l’existence de l’homme, dont la vie ne prend sens que confrontée à l’arbre. « … Sa peau, la peau, strates indicibles du temps qui s’écoule, telle la sève qui parcourt les nervures nourricières des arbres séculaires… ».

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Giuseppe Penone / des veines, au ciel, ouvertes / MACS 2010. Photo Dario Caterina.

Ce qu’il affectionne tout particulièrement, c’est de pouvoir faire participer tout son corps à l’œuvre, notamment en prenant des empreintes de ses jambes, de ses bras… Il mêle celles-ci à ses sculptures, créant un dialogue avec la matière et fécondant de cette façon la matière inerte avec la chaleur de son corps. On le voit bien dans la reproduction ci-dessus : il touche un arbre qui, par la suite, continue son développement autour d’un moulage réalisé sur son propre corps, en l’occurrence son avant-bras et sa propre main.

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Giuseppe Penone / des veines, au ciel, ouvertes / MACS 2010. Photo Dario Caterina.

Ce prolongement, il le trouve aussi dans les textures végétales et leurs nervures. En ce parcours du sang végétal parmi les feuilles, l’artiste voit un lien profond entre l’arbre et l’homme : comme les feuilles, la peau humaine est nourrie d’un sang qui la traverse de part en part. Dans ses œuvres en deux dimensions également, dans ses dessins ou tableaux – dont la couleur est absente, mais pas la texture (photo 4) –, il mêle le corps humain à la pérennité de la nature. Tout est dans tout. Tout disparaît pour réapparaître changé, transformé par le temps ; la matière devient fluide, même les empreintes laissées dans la matière figent l’instant, une seconde devient l’éternité. Différents exégètes de l’œuvre de Penone font converger l’œuvre de celui-ci vers les philosophes présocratiques, tel Héraclite d’Éphèse. Dans le fond, les thèmes de nature primitive et de nature à venir ressemblent bien à l’action que mêle Penone à sa vie d’artiste. Nous montrer à quel point nous ne voyons rien lui semble en profondeur le sens à donner à ses recherches artistiques. L’art lui donne le moyen de vivre des expériences de fusions de son corps dans l’espace-temps du souffle de sa vie. Il faut se demander si nous ne devons pas aller plus loin. La science,pour ce qu’elle a de généreux, nous ouvre nombre de nouveaux champs d’action artistiques. Je pense notamment au parallèle envisageable entre le scientifique et l’artiste, qui fait preuve d’intuition fondamentale quand il s’agit de mettre au jour des aspects de l’invisible, via des créations rendues possibles par la poétique artistique. En effet, si d’aventure les artistes rejoignent in fine les avancées les plus spectaculaires réalisées depuis les cinquante dernières années en astronomie physique, cela peut paraître audacieux de relier à la science certains artistes – je pense ici à Marcel Duchamp, Joseph Beuys, ou les artistes du mouvementqui fait preuve d’intuition fondamentale quand il s’agit de mettre au jour des aspects de l’invisible, via des créations rendues possibles par la poétique artistique. En effet, si d’aventure les artistes rejoignent in fine les avancées les plus spectaculaires réalisées depuis les cinquante dernières années en astronomie physique, cela peut paraître audacieux de relier à la science certains artistes – je pense ici à Marcel Duchamp, Joseph Beuys, ou les artistes du mouvement qui fait preuve d’intuition fondamentale quand il s’agit de mettre au jour des aspects de l’invisible, via des créations rendues possibles par la poétique artistique. En effet, si d’aventure les artistes rejoignent in fine les avancées les plus spectaculaires réalisées depuis les cinquante dernières années en astronomie physique, cela peut paraître audacieux de relier à la science certains artistes – je pense ici à Marcel Duchamp, Joseph Beuys, ou les artistes du mouvement Joseph Beuys, ou les artistes du mouvement Joseph Beuys, ou les artistes du mouvement Arte povera en la personne de Giuseppe Penone. Puis-je ici risquer d’invoquer le mur de Planck [vii], ou la théorie des cordes [viii], pour tenter l’analyse sensible d’une œuvre somme toute très terre-à-terre, diront certains.

Personnellement, je serais enclin à dire que si l’on suppose positivement aux artistes une capacité chamanique à ressentir un certain mystère de la matière et à pouvoir lui conférer une dialectique de l’esprit, l’on peut convenir que la matière, le temps et l’espace où la création s’exprime permettent de croire à une divination toute païenne du sculpteur artiste – ici, Giuseppe Penone. Dans l’œuvre qu’il réalise, se manifeste sa volonté de se mêler à elle, en y laissant ses empreintes corporelles et les traces de ses enlacements successifs de la matière, comme s’il faisait l’amour. Il féconde la matière pour la ressentir et comprendre en profondeur ce qu’elle a à lui dire. Il est difficile pour l’être humain de saisir l’infiniment grand et l’infiniment petit. Pourtant,Penone a toujours cherché à mettre au jour sa relation spirituelle avec la matière en tentant de confondre son corps avec la cosmologie même de la matière de la nature. Renouer avec ce quiest en s’y mêlant pour faire surgir le dialogue. L’image que nous pouvons avoir des premiers moments de l’univers ressemble à un condensé d’acte créateur de l’artiste aveugle, mais mieux-voyant. Le mur de Planck peut être considéré comme le lieu ultime de notre monde et de ses règles, qui nous régissent. Nous faisons donc partie d’une cosmologie précise. La matière qui relève de cette cosmologie, quelles que soient les distances qui nous séparent des mondes les plus lointains, est régie par les mêmes lois physiques que celles que nous connaissons pour notre propre existence. Dans le fond, l’éloignement n’est pas un handicap pour l’artiste capable de comprendre, ou du moins de sentir, les modalités de possibilité d’un dialogue entre la matière cosmique présente sur terre et le corps de l’artiste sculpteur qui la pétrit, pour la faire battre et lui insuffler de la vie, pour la faire parler, même si elle est immobile.

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Giuseppe Penone / des veines, au ciel, ouvertes / MACS 2010. Photo photo Dario Caterina.

Il s’agit là, de mon point de vue, de l’une des clefs de l’œuvre de Giuseppe Penone et de bien d’autres artistes. Ils renoncent à l’art bourgeois, mais pas simplement par l’adoption d’une position radicale et sans concession aux truismes contemporains et anciens de l’histoire de l’art. Au fond, il est difficile de classer ces artistes qui, j’en suis persuadé, ne doivent pas être seulement considérés comme des artistes d’avant-garde, vue comme un faisceau de nouveautés bousculant les codes de l’art. Parce qu’en fait, ce qu’ils réalisent, c’est une mise à jour réelle de la perception que nous devrions avoir de ce que nous ne voyons pas phénoménologiquement, mais qui, nous le savons, existe bel et bien. L’art est peut-être l’appui nécessaire à la science pour que celle-ci soit perçue comme un objectif de démonstration du monde réel,concomitant à celui de l’art qui l’illumine par sa redécouverte. Bien sûr l’espace, le lieu où, peut être, nos lois physiques n’ont plus cours, qu’est ce qu’il nous dit ? Y avons-nous une place ? Giuseppe Penone tente de nous décrire un espace à sa taille, à la nôtre, où il faut être aveugle pour voir, sentir pour manger la matière, se mouvoir et expérimenter le temps pour vivre. C’est dans cet espace, peut être, que Penone, inconsciemment, tend à travailler. C’est-à-dire que chamaniquement il sent qu’il existe un véritable espace libre de toute contrainte physique et mentale.

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Giuseppe Penone / des veines, au ciel, ouvertes / MACS 2010 /.

« … De l’autre côté du mur, le temps réel est mélangé au temps imaginaire : le passé, le présent, et le futur forment le seul et même temps ; le temps est fixe, il reste en état. C’est un univers d’informations (mathématiques), sans particules, et non d’énergie et de matière (physique)… ».

Si cette hypothèse s’avère exacte, cela justifierait l’existence de Dieu ou d’autre chose? Aux yeux de certains, peut-être. Pour ma part, je reste plus que sceptique. Je pense que l’aventure ne fait que commencer…

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Giuseppe Penone / des veines, au ciel, ouvertes / MACS 2010 /.

Au-delà du mur du mur de Planck, toutes nos règles ne nous manqueront plus… Notre condition humaine, existentielle, elle, nous manquera peut-être… Sans nausée…

Dario CATERINA.

Le 10 février 2011 pour Droitdecites .

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[1] Comment voir à l’intérieur de nous-mêmes en fermant les yeux, sans nous ouvrir ? Les premiers anatomistes ont été des voyageurs de l’espace intérieur, celui de notre corps. L’art est aveugle, il n’est qu’une intuition de ce qui est, comme une seconde partie de la science.

[2] Certains critiques ont été agacés par la réintroduction dans les années quatre-vingt d’un certain type de figuration, je pense ici au mouvement de la trans-avant-garde. Cela a été diversement accueilli par les intégristes de l’art contemporain les plus pointus. La critique a fustigé l’esthétisme ambiant et l’anachronisme d’un tel mouvement artistique qui sentait de leur point de vue le réchauffé. Je pense que, pour être juste, il faut y opposer les tendances les plus esthétisantes de l’art contemporain adoubé comme le seul valable aux yeux de ces mêmes spécialistes. Il faut tout de même avoir le courage de considérer valables toutes les tentatives esthétiques, sans esprit de chapelle, comme un bien précieux destiné à tous.

[3] Giuseppe Penone : né le 3 avril 1947 à Garessio, province de Cunéo, Piémont, en Italie. Penone est un artiste qui travaille les matériaux, notamment le bois. Il est un des représentants du courant de l’Arte Povera.

[4] Mario Merz : né à Milan le 1 janvier 1925 – mort à Turin le 9 novembre 2003, est un artiste italien représentant du courant de l’Arte Povera.

[5] Ici il me semble important de préciser que la soi-disant volonté de certains artistes contemporains de refuser toute possibilité que leurs œuvres soient récupérées en vue de spéculations financières me semble utopique et quelque peu naïve. En effet, tout semble indiquer que ce souhait soit rarement réalisé, surtout quant les artistes deviennent, par la force de leur talent, célèbres.

[6] Photo 7 : Cette photo, portrait de Giuseppe Penone, est une partie d’une installation d’une multitude de photos représentant son portrait.  Je pense qu’avec cette œuvre, il tente d’exprimer la position de l’artiste aveugle, mais voyant plus loin que la réalité pour en atteindre une autre, plus essentielle.

[7] Le mur de Planck: Le mur de Planck est en fait  la frontière entre le monde physique et le monde mathématique pur. Cette frontière est la limite du temps entre l’avant et l’après-bigbang. Cette membrane, enfermée dans le cône d’espace-temps, contient tout l’univers et pourtant, elle a une taille encore plus petite que celle d’un atome. Dans ce mur, les mesures n’existent plus, tout est en évolution constante. Bien entendu, cela reste une théorie, car nous ne l’avons pas encore vérifiée, pourtant tous les scientifiques sont d’accord pour voir le monde ainsi. Ce mur est constitué d’informations (monopoles et instantons) et du secret de l’univers (l’instanton gravitationnel singulier de taille 0 : le temps imaginaire), mais ceci est l’une des nombreuses théories sur Planck, l’état KMS, et le mur lui-même :ce que l’on appelait le Chaos.

[8] La théorie des cordes : La théorie des cordes est l’une des voies envisagées pour régler une des questions majeures de la physique théorique : fournir une description de la gravité quantique, c’est-à-dire l’unification de la mécanique quantique (inévitable pour décrire la physique aux petites échelles) et de la théorie de la relativité générale (indispensable pour décrire la gravitation de manière relativiste). La principale nouveauté de la théorie des cordes est que son ambition ne s’arrête pas à cette réconciliation, mais qu’elle prétend réussir à unifier les quatre interactions élémentaires connues, on parle de théorie du tout.

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jpeg – commons Wikimedia.

L’art politique et ses dérivés sociologiques. Chamanisme contemporain, Esprit social et approche Anarcho-Syndicaliste. Mythologie individuelle. La politique, l’écologie et le corps de l’artiste comme territoire et substance artistique.

            L’œuvre de Joseph Beuys[i]tout au long de sa vie d’artiste s’est construite comme un labyrinthe initiatique qui constitue un véritable projet politique. Au lieu de siéger au parlement ou au sénat, il a construit son programme autour de conférences, d’œuvres sculpturales et de performances artistiques de toute sorte. Celles-ci constituent une catharsis de ce qu’il faut pouvoir comprendre avant de changer le monde social. Pour ce faire, il a utilisé une forme de chamanisme ultra moderne en y ajoutant les qualités d’un tribun. Le départ de son œuvre est certainement lié à une dépression qui on le constate souvent, lors du rétablissement de ceux qui en souffrent, leur fait quelquefois rencontré dieu, la sagesse, ou l’amour de la fraternité sociale. À n’en pas douter, dans le cas de Joseph Beuys, il s’agit bien de rétablir les liens sociaux au-delà de la seule humanité,mais de globaliser le sauvetage, comme l’aurait fait Noé dans la mythologie chrétienne.

                   Il y a d’abord l’histoire de sa vie, constituée de nombreux événements, dont d’ailleurs, tous ne sont pas véritablement avérés. L’importance que revêtent tous les éléments constitutifs de ses œuvres, les matériaux utilisés et l’histoire qui les justifie prend leurs sources dans la première partie de sa vie. Lors de la Seconde Guerre mondiale, Joseph Beuys participa au conflit armé comme pilote de chasse au sein de l’armée allemande. Il n’a pas choisi sa nationalité allemande, mais somme toute, il est tout à fait logique qu’il lui soit demandé d’intégrer l’effort de guerre. Cela a son importance, étant entendu que la suite de sa vie d’artiste va engendrer chez lui un état d‘esprit diamétralement opposé à la vindicte destructrice de l’armée allemande, lors de cette guerre meurtrière pour plus de 60 millions d’individus. Ce qui prouve que l’esprit humain peu resté intègre, même quand celui-ci doit lutter contre une histoire personnelle semée d’embûches et qui ne présage pas forcement d’un avenir serein. Toute la société culturelle allemande, dès l’avènement du national-socialisme, a dû composer avec l’espoir insensé que tout sera sous contrôle et que rien ne se perdrait de l’esprit allemand initié par Goethe. C’est bien sûr, sans compter sur la faculté d’aveuglement des masses populaires, quand on leur promet l’ordre comme préalable à toute solution socio économique salutaire. Joseph Beuys n’a que plus de mérites à voir sa propre personnalité, non atteinte par les vociférations du Führer et les dérives de la haute société militaire agir sur sa pensée qui allait après guerre, rendre son constructivisme subversif positif pour la société en général.

           Ce qui participe de l’ouverture de l’art fin du  xx siècle, est constitué surtout d’une nouvelle attitude d’artistes qui souhaites changer les codes bourgeois qui ont eu court jusqu’à l’après-Première Guerre mondiale. Paradoxalement, l’art moderne qui lui aussi avait décapé les us et coutumes qui prévalaient dans la société bourgeoise des dix-neuvièmes siècles a été, lui aussi emporté dans les limbes de l’histoire de l’art. Nous pouvons, avec le recul, que l’art moderne constituait en fait, un prolongement d’un certain classicisme en maintenant certains codes de la tradition. Lors des grandes manifestations tel la documenta par exemple, on peut constater le chemin parcouru, il suffit de visualiser la première exposition organisée par le fondateur Arnold Bodel[ii] en 1955, très classique moderne et celle d’Harald Szeemann[iii] organisée en 1972, pour constater que les codes de l’art des 19 siècles et de l’art moderne prirent fin dans ces années là.

            La simplicité n’est pas de mise pour qui tente de comprendre le changement. Il est clair que beaucoup d’artistes ne se sont pas sentis obsolètes durant cette période. Comme un signe du destin, Picasso décède en 1972. Laissant aussi la place à une nouvelle ère créatrice où les artistes abandonnent beaucoup de principes qui a permis à ceux-ci de construire une nouvelle philosophie autour du métier. Si l’on peut tenter d’exprimer en résumé le déroulement accéléré d’un tel chambardement, je proposerais le schéma suivant : une première période non culturelle de l’art conséquence logique de l’ignorance de ceux qui la pratiquait et de la portée des objets produits. Cela à tout même produit ce que nous appelons maintenant des œuvres d’art, telles celles de Lascaux par exemple.La suite nous la connaissons en ce qui concerne l’art du néolithique et des Grecs anciens, poursuivis par la période Gréco-Romaine qui ont influencé le monde occidental jusqu’au début du XX siècle. La peinture elle à marqué certainement dès Giotto le début métaphysique culturel lie à la pratique artistique.

            Le champ de vision du tableau permet au spectateur de réaliser un effort mental dans lequel il plonge sa pensée dans le tableau en recréant l’espace exprimé en deux dimensions en lui donnant la valeur de la réalité transformée en trois dimensions dans son esprit. Cette règle a été d’actualité jusqu’à l’œuvre de Cézanne, qui fut le premier à tenter de réaliser une vision des éléments peints du tableau qui permettent de donner une valeur à la perspective libératrice. Advient la poésie ou celle – ci prend le pas sur l’objectivité du sujet. L’ouverture (fermeture ?) de Marcel Duchamp trouve son apogée lors de l’avènement de ce que nous appelons aujourd’hui le début de l’art contemporain ayant au préalable été repensé par l’avant-garde des années soixante, l’une à travers Andy Warhol et l’autre par Joseph Beuys.Ce qui relègue de facto l’art moderne dans le tiroir de l’histoire de l’art. Joseph Beuys a d’ailleurs très vite déclaré avoir quitté l’art moderne pour une pratique de l’art plus globalisante.

        Nous nous trouvons donc avec un artiste, en l’occurrence ici Joseph Beuys, extrêmement représentatif de tout ce qui va préoccuper les artistes les plus pointus depuis les années soixante à nos jours et qui font partie de l’avant-garde contemporaine. Nous pouvons sans prendre beaucoup de risque lui octroyer la palme de l’artiste le plus globalisant dans sa pratique et recherche artistique. Performance, happening, engagement social, écologie, Anarcho-Syndicalisme : nous sommes tous des artistes, il n’y a qu’à le décider…

         Pour entamer un parcours autour de l’œuvre de celui-ci, je commencerais par le happening qui m’a le plus marqué, lors de mes études aux beaux-arts, il s’agit des huit clos avec plusieurs coyotes enfermés dans une grande cage métallique. Cette performance s’est tenue en 1974 à la galerie René Block de New York. Très spectaculaire, cette œuvre a beaucoup marqué les esprits, étant entendu qu’à cette époque il n’est pas encore courant d’assister à de tels événements dans les galeries d’art, même si à New York ils en ont déjà vu d’autres. L’idée qu’a voulu mettre en scène Joseph Beuys dans cet échange entre d’eux états naturels, c’est-à-dire l’animal pur produit de la nature et l’homme à travers lui agissant dans un monde de conscience et de concepts. Sa volonté affichée fut de mettre au jour la nécessité de respecter l’animal,symbole d’un monde que nous avons quitté par notre insouciance consumériste, et de tenter de se réapproprier son énergie à travers un rituel théâtralisé. Cela lui permet de développer une catharsis très forte qui fortifie le concept qu’il veut nous transmettre. Cette option il l’a beaucoup utilisé lors de différentes performances où il endosse le rôle du  chamane ultra moderne.IL faisait corps avec sa pensée pour la transmettre au public civilisé occidental. Beaucoup de spécialistes de l’œuvre de Joseph Beuys ont expliqué les tenants et les aboutissants du contenu intellectuel de celle-ci, je ne vais pas ajouter d’éléments nouveaux, mais plutôt un point de vue plus contrariant à son sujet. Lors de mes études à l’académie des beaux-arts de liège, le nom de Beuys est assez vite apparu dans les discussions autour de l’art d’avant-garde.Il a commencé sa carrière après la guerre, mais la reconnaissance de son travail a pris un certain temps avant de réaliser la percée dans les établissements d’art régionaux.

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  Photo / Dario Caterina. 

       Les premières discutions contradictoires ont eu lieu dès que l’œuvre de Joseph Beuys fut le prétexte à polémiques entre les professeurs défendant l’art moderne et d’autres l’art d’avant-garde. Je dois à la vérité de dire que certains étudiants étaient déjà conquis par la nouveauté et ceci, on le doit, au professeur d’histoire de l’art. Avec le recul, je les félicite pour l’esprit d’ouverture, mais je n’en faisais pas partie à l’époque. Je partageais à l’époque le point de vue d’un de mes professeurs préférés. Son constat était simple, le choix pour lui était la peinture ou la sculpture, peux importe, du moins si celle-ci était co-substantive d’un continuum expressionniste.

            Avec le recul, le point de vue peut être plus nuancé, car Joseph Beuys, dans le fond, participe d’un expressionnisme beaucoup plus fondamental. Évidemment, les codes n’étant plus les mêmes, pour résumer, mon professeur disait de manière lapidaire autour d’un verre « Pfff… L’avant-garde c’est simple ! C’est de mettre tout à l’envers, les roues deviennent carrées, l’avant l’arrière…, tout est bon comme dans le cochon… Bref, c’est des branleurs, c’est bien plus difficile de faire vibrer sur une toile, un bleu, un rouge ou un violet pour faire bander le spectateur, que de coller trois objets ensemble sur un traineau pour faire un petit train intellectuel… Lei toumé soula[iv]… Santé Dario… ». Depuis, j’ai quelque peu nuancé l’approbation que je pouvais faire à l’époque de ce discours, il faut bien le reconnaître, truculent, mais très simpliste.

                Néanmoins, la question n’est pas close. Je n’ignore pas qu’avec ce type de discours, cela ne m’amène pas plus à avoir de la sympathie de la part des tenants de l’art contemporain que ne l’avait à l’époque mon professeur. Pourtant il me semble que l’objection peut participer d’un questionnement plus large sur la situation sociologique de création artistique aujourd’hui. De plus en plus on assiste à une remise en question de la nécessité même de l’existence des académies des beaux arts comme lieu essentiel à la formation des artistes. Un ensemble important de traders culturels s’appliquent à déstructurer l’organisation muséale des lieux ou l’on montre de l’art. Ils ont besoin de chapelles pour célébrer le sens. Condition sine qua non : il faut réduire le profil de l’artiste à l’action et non plus à la sensation.

             Pour ma part, l’idée que l’art contemporain réduit de façon dégénérative des sources parallèles de créativités et que cela à une implication sociale et politique est avéré. Le paradoxe se situe, il faut bien le constater dans l’évolution de certains modèles d’œuvres d’artistes à qui l’on donne l’imprimatur de valable. Pour les autres c’est l’abandon des modèles qui n’ont pas demandé à disparaître.

Vous connaissez certainement l’adage : c’est de l’art ? Oui… Puisque ont le décide, cela en est ! …

             Pour avoir constaté dans un milieu sommes toute très provinciale, comme la région liégeoise que j’adore, un glissement de texture de ce qui constituait l’artiste type qui sociologiquement provenaient de toutes les origines sociales sans distinction. Pour comprendre cela, il faut savoir au préalable que jusqu’il y a peu, les beaux arts dispensaient uniquement des cours artistiques et l’histoire de l’art. Actuellement, un ensemble beaucoup plus important de cours théoriques vient aider l’étudiant à réfléchir sur le sens qu’il donne à sa recherche, et c’est tant mieux. Cela à son importance pour constater l’évolution caractérielle des artistes issus des académies ou des autodidactes. Finalement,l’on comprend bien que l’adaptation du métier vu ici en matière d’intégration sociale des artistes a suscité un changement des mentalités dans la déontologie comportementale. Par le passé, les artistes concevaient un certain sacerdoce comme nécessaire pour maintenir une liberté de création artistique, sentiment assez vague d’autonomie. Le gout du métier pour certain, suite logique d’une tradition qui naquit lors de la construction des cathédrales. Puis ce fut l’ouverture moderne et l’expressionnisme libératoire, au sens s’exprimer avant tout, comme fondement d’une nouvelle ère. Mais, en préservant un élément essentiel, c’est maintenir un mixe utile entre la praxis et la pensée. Sans cultiver nullement une intellectualisation qui est nécessaire, mais qui ne prends pas le pas sur l’authenticité. Il semble bien qu’ aujourd’ hui, les choses changent.Pour envisager une carrière artistique, il faut actuellement envisager le métier comme une petite entreprise. Il faut développer le sens de la communication, plus prosaïquement : savoir se vendre. D’ ailleurs, à ce propos avez-vous remarqué le nombre croissant d’anciens publicitaires et même de traders experts des ventes qui ont rejoint les arts plastiques pour y faire fortune ?

           Je ne doute pas qu’un esprit pur possédant un génie incontournable ne puisse pas toujours être reconnu de nos jours. Mais force est de reconnaître qu’il faut absolument passer par des reconnaissances de toutes sortes venant d’entrepreneurs muséaux et de capitaines d’industrie, qui eux suivent les autoroutes du néo-libéralisme artistique. Il faut aller vite et plaire rapidement, lancer le produit. Certains adoptent des postures du style casque de pompier, une manière de récupérer l’aura  à défaut d’en avoir, et tenter de flatter le petit peuple. L’art s’intègre comme marchandises, et celles-ci ont besoin d’opérations de communications, réflexe néolibéral intégré totalement par les artistes. Nous n’y échappons aucun, moi-même n’y ai-je pas cédé parfois?

            L’art public, à cet avantage de tenter de réaliser la démocratisation de l’art en supprimant la distance élitiste du musée : il faut se rendre au musée. Tandis que l’installation, la performance ou l’action in situ permet un véritable dialogue avec un public non averti, initiés compris, sociologiquement il s’adresse à tout le monde. C’est bien là que nous mène Joseph Beuys. Une écologie de l’être, vu sous l’angle d’interpréter sa vie en live. De vouer son corps à l’art de communiquer l’essentiel qui aide à vivre. Redonne une place au vivant, en l’occurrence les animaux symboles de la pure nature, mais aussi métaphore du faible que l’on doit respecter. Il plaide pour une société politique qui rend le sens du partage social constructif. Il souhaite donner l’art au peuple, lui rendre une autonomie totale. Libérer l’énergie qui est en nous. Rendre la dignité à l’homme, etc. Y parvient-il ? C’est bien la question. Qu’est-ce que l’art, quand il doit avoir une réelle portée politique[v] ? Guernica n’a pas changé le monde, même si le recueillement est possible devant l’œuvre. Toutes les contorsions des performances ont-elles fait évoluer la conscience du corps ? Sommes-nous plus, nous les plasticiens, en mesure que qui que soient d’autres, capables de changer le monde ? Rien n’est moins sûr. Non pas parce que nous ne valons rien, mais peut-être que tel n’est pas notre destin. Kant estimait le beau moins important que le bon. L’art contemporain devrait être sur la bonne voie ? Je ne partage pas cet avis, d’autant que la dérive est complète à notre époque vers le « tout fait » et le plus vite possible SVP. La faute à qui ? Parce que si l’on se penche sur ce qui fait la nécessité de l’art pour qui aime le contempler, est ailleurs que de servir une cause, quelle quel soit.. À part,peut-être de nous connecter à un mystère que l’artiste met à jour avec le sang qui le parcourt chaque seconde. Ne serait-il pas plutôt un architecte sentimental de la cité culturelle ? De ces émotions que l’on ressent simplement lorsque l’on est heureux de vivre la vissions d’œuvres d‘art qui touchent au plus profond de notre être, le plaisir. Il ne s’agit pas ‘esthétisme, mais du sublime. Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Ne serait-il pas plutôt un architecte sentimental de la cité culturelle ? De ces émotions que l’on ressent simplement lorsque l’on est heureux de vivre la vissions d’œuvres d‘art qui touchent au plus profond de notre être, le plaisir. Il ne s’agit pas ‘esthétisme, mais du sublime. Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Ne serait-il pas plutôt un architecte sentimental de la cité culturelle ? De ces émotions que l’on ressent simplement lorsque l’on est heureux de vivre la vissions d’œuvres d‘art qui touchent au plus profond de notre être, le plaisir. Il ne s’agit pas ‘esthétisme, mais du sublime. Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.Celui-ci va bien au-delà du politique et de l’action. Il transcende l’âme humaine surtout la plus simple qui soit.

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  Photo / Dario Caterina. 

             Il y a de mon point de vue une distance de fonction, qui ne permet pas d’instrumentaliser l’œuvre d’art comme outil politique. Sauf à le dévoyer, comme on le fait actuellement, pour l’instrumentaliser à servir de créateur de richesse financière au service du commerce. Plus de bondieuseries en art svp, mais pas de fast food non plus. Le message de Walter Benjamin n’est pas mort, mais il est contextualisé dans la volonté identique qu’avait Joseph Beuys à réformer l’art pour être plus juste vis-à-vis du spectateur socialement. Malheureusement, comme les médicaments anti-cancéreux, il soigne parfois la maladie, mais en faisant beaucoup de dégâts autour. De grands artistes comme Joseph Beuys et bien d’autres perpétuent le même effet sur les artistes répliquant que les anciens maîtres.Il n’y a qu’à ce promené dans les foires d’arts actuels pour constater les mêmes œuvres inspirées du mouvement Fluxus, sans cesse revisitez. Le constat est valable pour tous les domaines culturels. Donc, ma critique porte plus sur ce que font certains artistes de l’œuvre de Joseph Beuys, c’est-à-dire entendre moins le message que de la cloner comme un produit manufacturé. C’est de l’eugénisme sans coït. Ils font fit du temps formateur à travers la praxis pour favoriser l’éclosion de leur propre poésie. Il n’est pas étonnant dès lors d’entendre que nous n’avons plus besoin d’académies. Pour transmettre quoi, la tradition ? Mais il n’y as plus besoin de transmettre, l’action suffit. L’art contemporain étant basé sur une conjonction d’action et de concepts, il suffit d’un discours bien ficelé. Le constat est valable pour tous les domaines culturels. Donc, ma critique porte plus sur ce que font certains artistes de l’œuvre de Joseph Beuys, c’est-à-dire entendre moins le message que de la cloner comme un produit manufacturé. C’est de l’eugénisme sans coït. Ils font fit du temps formateur à travers la praxis pour favoriser l’éclosion de leur propre poésie. Il n’est pas étonnant dès lors d’entendre que nous n’avons plus besoin d’académies. Pour transmettre quoi, la tradition ? Mais il n’y as plus besoin de transmettre, l’action suffit. L’art contemporain étant basé sur une conjonction d’action et de concepts, il suffit d’un discours bien ficelé, d’une pédagogie. Le constat est valable pour tous les domaines culturels. Donc,ma critique porte plus sur ce que font certains artistes de l’œuvre de Joseph Beuys, c’est-à-dire entendre moins le message que de la cloner comme un produit manufacturé. C’est de l’eugénisme sans coït. Ils font fit du temps formateur à travers la praxis pour favoriser l’éclosion de leur propre poésie. Il n’est pas étonnant dès lors d’entendre que nous n’avons plus besoin d’académies. Pour transmettre quoi, la tradition ? Mais il n’y as plus besoin de transmettre, l’action suffit. L’art contemporain étant basé sur une conjonction d’action et de concepts, il suffit d’un discours bien ficelé, d’une pédagogie, c’est-à-dire entendre moins le message que de la cloner comme un produit manufacturé. C’est de l’eugénisme sans coït. Ils font fit du temps formateur à travers la praxis pour favoriser l’éclosion de leur propre poésie.Il n’est pas étonnant dès lors d’entendre que nous n’avons plus besoin d’académies. Pour transmettre quoi, la tradition ? Mais il n’y as plus besoin de transmettre, l’action suffit. L’art contemporain étant basé sur une conjonction d’action et de concepts, il suffit d’un discours bien ficelé, d’une pédagogie… c’est-à-dire entendre moins le message que de la cloner comme un produit manufacturé. C’est de l’eugénisme sans coït. Ils font fit du temps formateur à travers la praxis pour favoriser l’éclosion de leur propre poésie. Il n’est pas étonnant dès lors d’entendre que nous n’avons plus besoin d’académies. Pour transmettre quoi, la tradition ? Mais il n’y as plus besoin de transmettre, l’action suffit. L’art contemporain étant basé sur une conjonction d’action et de concepts, il suffit d’un discours bien ficelé,d’une pédagogie la tradition ? Mais il n’y as plus besoin de transmettre, l’action suffit. L’art contemporain étant basé sur une conjonction d’action et de concepts, il suffit d’un discours bien ficelé, d’une pédagogie la tradition ? Mais il n’y as plus besoin de transmettre, l’action suffit. L’art contemporain étant basé sur une conjonction d’action et de concepts, il suffit d’un discours bien ficelé, d’une pédagogie installatoire et d’une neutralité des objets sous forme de ready-made. On évacue la patte, le sentiment et la métaphysique pour les remplacer par d’autres éléments codés. Les artistes les appliquent, de cette manière ils ont la certitude d’être dans la tribu des élus. Joseph Beuys n’a pas clos le combat, lui qui était un sculpteur et un dessinateur remarquable. Le monde d’avant était à réformer, le nouveau est à réformer.  Il faut lui reconnaître un énorme résultat, peut être celui à être l’initiateur d’un parti écologiste en Allemagne ce qui est loin d’être inutile…

             J’ai fait suivre cette chronique volontairement à celle de Giuseppe Penone. Pour tenter de montrer que l’univers des deux artistes, même s’ils sont dans la même influence héraclitéenne, n’a pas de mon point de vue la même évidence artistique. L’une est globalisante universelle et l’autre globalisante politicienne… L’une est un chemin à ressentir, l’autre à participer…Doit-on sans cesse choisir un camp

Dario Caterina.

Le 20 mai 2011 pour Droitdecites .

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[i] Joseph Beuys comme je l’indique les textes ci-dessus, je ne l’appréciais guère lors de mes études. Je ne suis pas sûr que cela ai véritablement changé, sauf qu’actuellement, je rencontre une véritable émotion esthétique à voir certaine de ses performances. Certains diront que ce n’est pas la bonne approche, certes je les comprends, mais c’est mon point de vue. Par contre, constater qu’actuellement, partout dans le monde occidental, l’on retrouve sans cesse les mêmes truismes contemporains en sculpture, les mêmes cris aphones d’actions en tout genre, m’inquiète par l’appauvrissement du monde créatif. Sans nul doute on le doit à des artistes comme Joseph Beuys, qui lui était un grand artiste inspiré et fécond.

[ii] Arnold Bodel – Fondateur et premier commissaire de la documenta en 1955.

Si vous avez l’occasion de voir les reportages filmés des premières expositions de la documenta, vous constaterez l’esthétique moderniste des œuvres encore présente à l’époque dans une manifestation artistique aussi importante aujourd’hui. Il ne faut pas négliger le fait que, à cette époque, l’art américain commençait tout juste son hégémonie européenne à venir. N’empêche, le constat est frappant, c’est bien là que le dix-neuvième siècle est mort.

[iii] Harald Szeemann- commissaire d’exposition responsable de la documenta en 1972.

La documenta organisée par Haarald Szeemann fut certainement le point de départ de tout ce que nous connaissons actuellement comme principes qui régissent à travers les commissaires d’expositions le monde ultra contemporain du microcosme de l’art actuel.

[iv] Freddy Beunkens – 1938 /2009. Peintre liégeois professeur à l’académie des beaux-arts de liège. Il participa à sa manière à une réforme de l’enseignement des arts, dès les années septante. Je me permets une petite citation en Wallon, patois local de la région liégeoise « .. Lei toumé soulla… » qui expriment l’idée de « … laisse tomber tout cela, c’est des conneries… ».

[v]Nous ne pouvons pas nier le fait que l’œuvre de Joseph Beuys à une portée considérable en termes de remise en question de la société en générale. Il est clair que ses propositions si elles devaient être adoptées changeraient certainement en profondeur les rapports sociaux et l’écologie humaniste qu’il défend. On peut raisonnablement se poser la question de savoir si l’art de Joseph Beuys participe réellement à l‘action concrète à la mise en œuvre de ses théories. L’ambiguité de l’implication artistique dans le champ politique, c’est que la démocratie supposerait que toute prise de position doit avoir droit de citer quel que soit le propos sous-jacent, et là commence les problèmes. En effet, personne n’ignore le talent littéraire de Louis Ferdinand Céline, mais tout le monde connaît les idées politiques qui ont nui à sa réputation d’homme…  

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François Morellet / Centre Georges Pompidou . Photo Dario Caterina.

…Un peu de tout, s’il vous plaît…

François Morellet. L’art contemporain indien. Julian Schnabel. La Biennale de Venise. L’art minimal ou l’anti-romantisme en art au centre Georges Pompidou. L’art indien décolonisé et ses implications post historiques, également au centre Georges Pompidou. Julian Schnabel au musée Correr de Venise et le vedettariat réussi… La Biennale de Venise…

Il est vrai que la complexité de notre époque réduit l’efficacité des discours, fussent-ils critiques pour une bonne cause. Certaines mises au point concernant le substrat qui constitue la nourriture culturelle – en l’occurrence, ici, les œuvres d’art contemporaines – présentent une difficulté de compréhension grandissante. Tous les amateurs sont dans l’expectative de la réalité vraie de leur goût pour l’art. Moi-même je n’y échappe pas, restant persuadé que, dans le fond, je cherche, comme tout un chacun, sans fin, le temps perdu de l’amour de l’art… C’est un peu exagéré ! Rien n’est perdu, l’art contemporain pose toujours avec brio l’éternel retour sur la question de l’art… Il nous place dans l’expectative positive : il faut sans cesse réinterpréter l’art pour que celui-ci réalise une synthèse constructive d’une part de nous-mêmes que nous ne voyions plus ; truisme quand tu nous tiens… Bref, sans cesse, devant des œuvres se constituant par elles-mêmes et leurs objectivités immédiates, nous rejouons la pièce de théâtre du spectateur qui tente désespérément de saisir le message de l’artiste. Vaines difficultés que l’on s’impose ; par là même, on réitère toujours la même erreur : il n’y a rien à comprendre. Il faut avoir la sensation du présent immédiat, phénoménologie d’un instant d’apparition fugace de la vraie réalité. Pour être franc, cela marche parfois. Cette position n’est pas toujours valable, certains artistes ont un message politique ou philosophique qu’il faut déchiffrer pour adouber l’œuvre comme réussie. Pour les artistes minimalistes (2) , la présence pure, seule peut suffire ; il s’agit d’accepter une présence sensible d’une réalité. Suis-je dans un bon jour, je suis tenté de le croire. L’installation des différentes propositions de Morellet m’a nettement intéressé par le résumé de ce qu’elles recèlent comme synthèse de l’objectivité contemporaine de l’apparition de l’art et de la volonté de faire jouer à la création un rôle de démocratisation de l’art dans l’espace public – pour le plus grand nombre. Ici, l’art est politique sans pour autant être lisible à la vision de l’œuvre. Ce qui maintient une liberté esthétique totale, sans nécessiter de lecture du message lors de la vision de l’œuvre. L’avantage de rencontrer à nouveau les artistes qui ont été de vrais précurseurs, c’est la sensation de découvrir une réelle tentative de chercheur. La prise de risque est authentiquement historique, surtout lorsque l’on considère l’ouverture d’esprit nécessaire qu’il fallut à l’artiste pour proposer son point de vue dans le contexte culturel de son époque de création. L’idée d’utiliser de la lumière comme matériau est bien une nouveauté toute contemporaine qui fit avancer la sculpture vers une globalisation hégémonique de son propos : tout est sculpture dans la réalité objective des phénoménologies des apparitions immédiates des substrats de l’art contemporain, ouf… En d’autres termes, et plus simplement, l’apparition de l’art réduit à son constat de la vitesse de la lumière : il est là… on le voit… tout est dit ! Bref, cela permet une approche récréative toute différente de ce que l’on a toujours connu. Je suis un partisan de l’augmentation des tiroirs artistiques. Il faut comprendre ici, dans mon propos, que l’ajout de possibilités de champs d’action artistiques ne me parait pas contredire l’existence des possibilités créatives historiques. Si nous utilisons la métaphore de l’île déserte, où nous ne devrions emporter qu’un seul objet indispensable, il s’agirait pour moi d’un objet symbole de chaque période historique, y compris un objet de notre époque contemporaine… Donc, la visite de l’exposition de Morellet m’inspire l’idée qu’il faut être capable de saisir une œuvre pour ce qu’elle est : il s’agit de l’avancée artistique de notre époque, point à la ligne. Si c’est pauvre, tant pis, si c’est riche, tant mieux. Il y a des secondes très courtes et d’autres très longues… Je préfère le cosmopolitisme spirituel au monothéisme spirituel, qu’il s’agisse d’art ou de politique. Ce qui porte à aimer l’autre peinture ou l’autre art, peut-on peindre un visage… l’autre?

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Artiste indien / Centre Georges Pompidou . Photo Dario Caterina.

Dans une chronique précédente, je faisais allusion à la difficulté pour les artistes des pays émergeants de passer outre l’influence occidentale quant à leurs inspirations créatives. J’étais resté sur cette analyse, qui est peut-être en passe d’évoluer positivement dans mon esprit après la visite de cette exposition, si j’ai bien saisi le propos des organisateurs de celle-ci. Effectivement, la volonté d’inviter des artistes indiens à un dialogue entre artistes, en l’occurrence des Français, confère à la démarche globale un assez bon degré de réussite. J’en veux pour preuve le fait que l’élément politique et esthétique utilisé par les artistes indiens puise totalement son inspiration dans la culture et la situation politique actuelle de leur immense pays. Somme toute, il réalise l’irrévérence salutaire, la libération de parole nécessaire à la démocratisation, qui est en bonne voie. Par là même, ces oeuvres symbolisent efficacement l’idée que, lorsque l’on résout certaines urgences fondamentales, telles la diminution partielle de la pauvreté et une liberté de parole plus ou moins délestée de censures étatiques, la culture va mieux et s’ensuit une période davantage créative. Pas d’angélisme : cela sera long et difficile, je n’en veux pour preuve que cet élément d’actualité (3), incarné par Anna Hazaré qui a réussi à faire plier le gouvernement indien ces derniers jours. Par ailleurs, nous serions bien inspirés de continuer notre combat, chez nous, notre contentieux occidental étant loin d’être finalisé. Notre poubelle à problèmes n’est pas vide, loin de là… Car il faut considérer honnêtement, même si je suis tenté de positiver l’état généreux de mon esprit cet été, que tant de questions demeurent, malgré tout. Évidemment, il était facile de repérer les œuvres d’artistes indiens au sein de l’exposition. Bien que cette dernière ait été conçue par ses commissaires comme un échange participatif entre artistes indiens et français et qu’on ne distingue pas au premier abord la provenance géographique des œuvres spécifiquement contemporaines dans leur contenu, on situe très vite les œuvres qui font directement référence à la culture dont elles sont une émanation, telle une tête typiquement issue de la culture hindoue ou un Gilles de Binche (4) . Il en va de même pour les références politiques, qui sont elles aussi reconnaissables immédiatement. Bref, une exposition de grande qualité qui démontre, s’il le fallait encore, que l’échange est une vertu s’il est consenti dans le respect mutuel des différentes parties… Je reste néanmoins sceptique quant à la nécessité de considérer les références politiques comme critère unique de densité des œuvres : l’art doit faire bouger la politique par induction et non par subduction…

Au musée Correr (5) de Venise, les œuvres de Julian Schnabel (6) sonnent le tocsin, comme un rappel pictural à ceux qui naïvement pensaient la peinture finie philosophiquement. En effet, la pointure de Schnabel sur l’échelle des critères du grand peintre frôle le maximum tellurique des grands tremblements de terre. Les toiles immenses célèbrent, par la démesure de leur dimension, la pérennité de la peinture. Qu’on se rassure : il y en a aussi des mauvaises, mais là, c’est plus une question de goût que de critique !… N’en déplaise aux détracteurs — et j’en suis parfois — du vedettariat, il s’agit bien d’un peintre majeur poursuivant l’aventure de la peinture expressionniste, en smoking, d’accord – comme d’autres -, mais sans se ménager d’échappatoire : il peint comme il sort ses tripes, en s’aidant de son esprit corps. Il faut croire qu’Anselme Kiefer (7), Georg Baselitz (8) et Julian Schnabel (même si celui-ci est issu de l’immigration allemande aux États-Unis) portent l’expressionnisme allemand et la peinture peinture à toujours être vivante dans l’époque. Bien sûr – et on excusera mon parti pris – Ansel Kieffer globalise mieux, à mon sens, le travail des artistes allemands qui tentent de positiver l’art comme moyen cathartique d’expiation du mal absolu qu’a représenté le nazisme pour la nation allemande. Sans être coupables, ils doivent en somme expier une faute, en la transcendant dans une créativité sans faille qui montre une force positive, refusant la brutalité en la domestiquant comme élément vital lors de la réalisation de leurs œuvres d’art. Notons la différence majeure entre des artistes de cette trempe et les Jeff Koons et consorts, ces derniers n’hésitant pas à faire réaliser leurs œuvres par d’autres tout en s’en assurant la paternité, à coups de millions de dollars… Comme je le dis plus haut, je ne globalise pas la qualité chez Schnabel. Certaines œuvres – je peux me tromper, donc je suis prudent – semblent, malgré tout, plus faibles. C’est peut-être là où s’exprime l’humanité du peintre. L’inspiration n’est pas toujours au rendez-vous. Au fond, les rétrospectives servent aussi à réaliser un bilan. Nous sommes tous susceptibles d’être jugés – je bats ma coulpe (9) – positivement ou négativement sur nos œuvres, recouvrant une longue période créative. Celle-ci ne se déroule pas, loin sans faux, sans être encombrée d’erreurs en tout genre. Il faut savoir détruire les œuvres ratées, pour ne pas courir le risque de les retrouver sur son chemin, comme un furoncle sur le derrière… Évidemment, les œuvres de Schnabel valent leur pesant d’or, donc, cela fait mal au portefeuille des marchands… Néanmoins, je suis admiratif devant un artiste d’une telle énergie, bien que plus âgé que moi, de peu. Je suis sorti de cette exposition en me disant qu’il était temps de me remettre au travail. Ce n’est jamais fini, la route est longue…

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François Morellet / Centre Georges Pompidou. Photo Dario Caterina.

Quelques mots au sujet de la Biennale de Venise, c’est plus fort que moi. C’est très personnel, mais je profite de l’occasion qui m’est donnée ici pour vous parler du cours de sculpture que je donne à l’ESAL de liège. La Biennale fait la part belle, cette année, à un artiste qui réalise des projets architecturaux rêvés, qui fait se rejoindre la sculpture et l’architecture en une même discipline, qui somme toute n’a jamais quitté l’esprit des vrais sculpteurs, du moins ceux qui ont intégré comme indispensable l’intérêt de penser les lieux de vie, pour une réalisation complète de l’art, et de la vie. Je ne peux m’empêcher de penser aux travaux de mes étudiants, qui trouvent ici un écho inattendu (je ne connaissais pas cet artiste avant de le découvrir à la Biennale). Ceci doit les encourager, comme moi-même, à persévérer dans la voie que nous avons choisie pour notre atelier de sculpture, avec l’aide de Samuel Zarka autour de « l’intégration monumentale dans les espaces publics » … L’intégration monumentale dans les espaces publics d’œuvres d’art sculpturales est un élément qui a toujours existé dans l’architecture de toutes les époques. Cette option contemporaine renvoie à une fonction collective de la création artistique. Les études de sculpture permettent aux étudiants de concevoir des œuvres d’art qui réalisent une tripartite artiste – œuvre d’art – public. Il s’agit là d’une interactivité qui constitue, pour nos formations artistiques, une opportunité de justification citoyenne du rôle de l’artiste dans la société. Il ne s’agit nullement, pour ce qui me concerne, de formater les artistes pour qu’ils fournissent, comme l’a si bien fait l’art sous les soviets ou sous les religions, des œuvres à visées édificatrices de la foi ou discours pédagogiques autour de la politique. Mais plutôt de relier entre elles diverses expériences sensibles et les fonctions d’échanges territoriales culturelles entre les individus d’une même société. En cela même, l’humanité des individus et la conscience sensible de leur propre existence se trouvent transversalement modifiées ou confortées en contact avec l’autre. Nous avons engagé un travail que nous allons partager avec d’autres ateliers de sculpture de divers pays européens. Nous allons échanger notre point de vue et partager notre expérience avec d’autres sculpteurs, professeurs et étudiants, en sollicitant le dialogue constructif nécessaire pour peaufiner notre projet.

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Fabrizio Plessi / Biennale de Venise / Pavillon de la ville de Venise / Photo Dario Caterina.

Last but not least, un artiste italien et l’installation « Mariverticali » de Fabrizio Plessi (10) qui m’a beaucoup plu… Il joint la sculpture à la vidéo d’une manière remarquable. L’une ne peut vivre sans l’autre. C’est là la condition fondamentale pour réaliser la fusion transversal de la sculpture historique, vieille dame de l’histoire de l’art, et de la vidéographie, jeune femme dont les menstruations rythment le temps de l’écoulement de l’art contemporain… Je suis déjà dans l’art d’après l’art contemporain, c’est-à-dire celui qui admet le cosmopolitisme comme ouverture en vue de rétablir le pluralisme de l’amour de l’art…
Ai-je fumé la moquette récemment ? Ou le vin blanc produit en Toscane par Francesco Ruschi Noceti qui se nomme « le 8 octobre »… allez savoir…

Abusus non tollit usum.

Dario CATERINA.

Le 15 septembre 2011 pour Droitdecites.

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(1) François Morellet est un artiste contemporain français, peintre, graveur et sculpteur, né en 1926 à Cholet. Il est considéré comme l’un des acteurs majeurs de l’abstraction géométrique de la seconde moitié du XXe siècle et un précurseur du minimalisme. Il fut également industriel de 1948 à 1975.

(2) Courant artistique né au milieu des années 1960 aux États-Unis. Ces artistes s’approprient la devise de l’architecte Mies Van Der Rohe « Less is more », moins c’est « plus ». Le minimalisme est caractérisé par des formes simples, lisses et géométriques. Les œuvres sont dépouillées à l’extrême et s’appréhendent corporellement ; on ne se contente plus de les contempler simplement. L’artiste ne crée rien et ne possède aucun savoir-faire : il assemble et combine des objets produits industriels… » Voici ce que l’on peut lire sur la définition du minimalisme artistique en art en cherchant sur le NET. Néanmoins, il y a d’autres courants minimalistes qui ne sont pas concernés par cette définition. Je pense notamment aux artistes monochromistes ou s’en approchant. La couleur a pour eux, parfois, une valeur spirituelle, parfois existentialiste, parfois romantique.

(3) La police indienne a arrêté mardi 16 août plus d’un millier de manifestants anti-corruption et un activiste de 74 ans, Anna Hazaré, qui compte entamer une grève de la faim pour lutter et peser sur un projet de loi anti-corruption en cours d’examen au gouvernement. Une nouvelle affaire explosive pour le gouvernement indien, forcé de jouer la démocratie.

(4) Les Gilles de Binche sont certainement à classer parmi les plus beaux costumes de carnaval qui existent de par le monde. L’origine exacte des costumes est à situer dans une hybridation de différentes influences folkloriques populaires régionales et probablement aussi en Amérique du Sud.

(5) Le musée Correr de Venise, qui se situe dans les bâtiments qui entourent la place St Marc, organise de magnifiques expositions. Généralement, les artistes proposés sont comme des sauveurs des qualités que nous sommes en droit d’espérer de la part d’organisateurs d’évènements autour de peintres de renoms.

(6) Julian Schnabel est un peintre néo-expressionniste et un cinéaste américain né en 1951 à New York.

(7) Anselme Kiefer, né le 8 mars 1945 à Donaueschingen, est un artiste plasticien contemporain allemand qui vit et travaille en France depuis 1993.

(8) Georg Baselitz, né Hans-Georg Kern le 23 janvier 1938 à Deutschbaselitz, est un peintre et graveur allemand.

(9) Ici, je n’exprime pas une culpabilité judéo chrétienne en donnant l’illusion du confessionnal, mais je dois bien reconnaître que j’ai certainement réalisé bien plus de mauvaises œuvres d’art que de bonnes. Je suis très dépité, de n’avoir pas détruit les œuvres dont la qualité médiocre me renvoie à mes échecs. Il Faut rester modeste si l’on tente de dire certaines choses dans le monde de l’art. Je reste persuadé que le risque de prendre la parole reste tout de même une solution d’énergie qui peut bousculer les choses, dans tous les sens possibles.

(10) Fabrizio Plessi est un artiste italien représentant la Ville de Venise à la Biennale du même nom.

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Foire d’art contemporain de Bruxelles . Photo / Dario Caterina.

La grande illusion politique et artistique postmoderne.

Ou, l’hermaphrodisme de l’art contemporain et son auto fécondation artistique. L’auto reproduction dans son biotope naturel, les foires d’art contemporain. L’eugénisme comme solution politique à la reproduction de l’art contemporain et assurer sa pérennité cultuelle.

« … J’ai vraiment l’impression que l’on assiste à un long processus d’enterrement de l’art. Je visite les foires d’art depuis la fin des années soixante-dix. Je n’ai pas le même plaisir ici que celui que j’éprouve dans les musées… ».

Voici exactement la réflexion que j’ai entendue par hasard, lors de notre dernière visite de la foire d’art contemporain de Bruxelles. Ce qui m’a donné envie de réaliser ma chronique en adoptant provisoirement ce point de vue, comme point de départ d’un essai sur la mort du désir dans la pratique de l’art contemporain. En fait, la question peut être tout simplement politique.

A peine cette réflexion exprimée par un visiteur, j’ai entamé la visite de la foire en marchant le long des allées composant le premier hall. L’impression furtive de ce spectateur, je me suis demandé si je la ressentirais également lors de la vision des œuvres qui constituent le début du parcours. Nous devons être extrêmement nombreux à  ressentir cette impression, avec différents niveaux d’appréciation. Tout d’abord, il faut considérer ce point de vue comme relevant de l’expression du malaise qui nait au sein des non-amateurs d’art contemporain. Pour ma part, ma position est plus complexe, mais allons de l’avant. Ces non-amateurs opèrent un refus assez simple de l’art contemporain et de ses nouveaux codes. Surtout, ils n’adhèrent pas aux changements esthétiques qui en résultent. Toute nouvelle voie doit s’affranchir de sa non-comestibilité pour les tenants des voies anciennes qui, elles, font le fondement de cultures consommées avec le recul de l’histoire. Disciple secondaire, ou disciple postérieur, chuchoterait Kierkegaard ?

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Bernardi Roig. Art Bruxelles. Photo  / Dario Caterina.

Dans les années soixante- dix, dès les premiers événements artistiques importants, apparaît la structure discursive d’une nouvelle ère. Celle du prolongement conceptuel de l’œuvre de Duchamp. Il y a bien un entre-deux, en l’occurrence l’art moderne, qui a un peu freiné l’avancée spectaculaire du règne du concept. Et il faut tempérer en précisant qu’il est réducteur de croire que la seule œuvre de Marcel Duchamp soit à la base de l’art contemporain. Léonard de Vinci déjà optait pour une fonction cognitive de l’expression artistique. Goya, Cézanne, les symbolistes sont les pré-conceptuels qui annoncent la suite. Je pense que depuis une quinzaine d’années, le concept a cessé d’être le seul ferment en tant que fondement de l’art actuel. Celui-ci est remplacé actuellement par la sociologie discursive. Il est donc normal d’avoir des réticences à adouber des œuvres d’art, en tout cas annoncées comme telles, alors que les codes de la culture historique ont toute la peine à s’y accrocher…

On ne peut s’empêcher de penser à la teneur du substrat qui constitue l’acte créateur, quand l’on compare les gestes nécessaires à l’éclosion artistique du point de vue ancien ou moderne. Prenons par exemple les deux reproductions ci-dessus, l’une de l’artiste espagnol Bernardi Roig [1] et l’autre de Michelangelo Buonarroti [2]. La première joue l’objectivité réaliste, usant de la présence de l’effet image réelle, sans être véritablement de la sculpture. L’autre, celle de Michelangelo, harmonie sculpturale utilisant la tragédie, se sert de la présence du corps comme tragiquement empreinte de sentiments, mais réalise une véritable sculpture architectonique, jouant sur l’œuvre vue comme un univers au delà du réel. L’objectivité de Bernardi Roig s’exprime, elle, dans une relation à la réalité humaine qui produit la sensation d’existence de la réalité objectivée. La sculpture de Michelangelo traduit la valeur que l’on suppose comme la métaphore parfaite de ce qui constitue l’essence d’une œuvre d’art. Voilà peut-être confusément ce que peut ressentir un spectateur, sans oser ou pouvoir l’exprimer ? Bien sûr, cela ne disqualifie pas l’œuvre contemporaine. C’est bien là un des enjeux politiques de cette question. Porter une critique sûre en usant de valeurs anciennes porte à faire croire – en tout cas c’est le crédo des absolutistes pro art actuel – que c’est par conservatisme que les détracteurs de l’art contemporain usent de leur mépris face à la nouveauté.

On a souvent associé au passé le concept de détenteur du savoir juste. Ce sentiment s’est maintenu monolithiquement jusqu’au début du XX° siècle. Non sans raison, mais souvent par conservatisme, et cela a provoqué des réactions de rejet injustifiées par rapport aux avancées de l’art contemporain. Parce qu’il faut bien le reconnaître, il y en a eu et pas des moindres. Il n’y a qu’à se remémorer les enjeux des peintres théosophes [3] du début du siècle passé. Ceux-ci ont permis d’identifier une part importante de l’expression artistique spirituellement axée sur l’indicible, la non-figure. Somme toute, cela nous amène à considérer l’art comme un soutien à la quête spirituelle d’un dépassement de l’esprit, annulant l’existence. L’on rejoint la beauté du dépassement de soi comme but à atteindre pour améliorer sa propre substance spirituelle.

Levinas vient quelque peu bousculer le postulat de la non-figure en posant la question de l’autre comme incontournable pour le siècle qui débute

Dans l’exemple suivant, nous nous confrontons à une problématique architecturale et picturale autour de deux conceptions qui s’affrontent par psychologisme [4] induit. Cela peut nous sembler bizarre d’appeler à la rescousse la psychologie, surtout dans ces temps perturbés par la corrida orchestrée par les matadors anti freudiens. Cela dit en passant, cette question est d’importance, car le choix est bien de savoir si la psychologie peut remplacer la métaphysique, même si celle-ci est déjà depuis longtemps mise en cause par certain philosophe «…nos philosophes ne sont-ils pas là pour ravaler au quotidien et au banal les choses surnaturelles ?… » [5]. On oublie un peu vite l’intérêt du mystère dans la construction mentale des êtres humains. Tout ne se voit pas, et tout ne s‘explique pas. Il ne s’agit pas de croyances religieuses ou superstitions moyenâgeuses, mais d’un point de vue que n’auraient peut-être pas renié les théosophes. Tout cela avec les nuances du libre arbitre, sentiment qui tend à disparaître sous les coups de boutoir de la pensée unique…

Si l’on compare les deux reproductions ci-dessus, la politique n’est pas absente de l’exercice auquel on se livre. L’interprétation kafkaïenne n’est pas loin quand nous regardons la première reproduction. Il s’agit sans doute d’une interprétation d’un certain rôle fascisant de l’architecture, du moins on peut le penser. L’artiste veut, peut-être, nous expliquer ce qu’il ne faut pas accepter ? Surtout, la déshumanisation architecturale du début du modernisme. Pourtant, nous savons que tout est éphémère. Même si beaucoup ont cru, comme pour la sculpture, que l’abstraction architecturale comme artistique avait balayé définitivement le pathos figuratif, nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien. Nous voyons resurgir des tentatives hybrides d’architecture écologiquement verte. Le musée Jean Nouvel à Paris et ses jardins exotiques est un bon exemple. L’impression ressentie est très éloignée des synthèses du constructivisme [6] du XX° siècle.

Pourtant, nous pouvons penser que rêver la citée idéale n’est pas obsolète, puisque celle imaginée par la renaissance reste un rêve à atteindre. Pas pour tout le monde, mais en tout cas pour tous ceux qui pensent qu’il est primordial d’allier certaines exigences physiques avec celles de l’esprit…

Pour ce qui concerne la représentation politique en art, les deux exemples ci-dessous sont symptomatiques de deux vissions qui n’ont cessé d’apparaître dans l’histoire de l’art, jusqu’à nos jours.

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Mao Tsé – Toung..Art Bruxelles. Photo / Dario Caterina.

Le portrait en pied de Mao Tsé -Toung, doucement irrévérencieux, nous parle de la contestation en chambre de la politique d’un des plus grands autocrates de l’histoire. Le point de départ de son action a des résonances positives pour qui, spirituellement, porte dans son cœur l’amélioration de la condition humaine comme valeur absolue. Pour peu que l’on considère le noir qui recouvre la sculpture comme négatif, le message peut sembler clair : l’action politique de Mao Tsé -Toung fut néfaste à son peuple. On ne peut qu’être perplexe devant l’ambiguïté de cette posture : l’artiste ne fait que clamer, sans beaucoup de risques, ce que nous savions déjà, de surcroît dans les lieux feutrés d’une foire d’art contemporain. C’est l’occasion d’une petite digression, mais le propos est tout de même lié à ce qui précède. Ma visite n’a pas eu lieu lors du vernissage, mais j’ai reçu des échos du profil sociologique des visiteurs présents à cette soirée inaugurale. Paraît-il qu’il y avait beaucoup de jeunes collectionneurs bien peignés, col de chemise négligemment ouvert sur poitrail imberbe (là, j’en remets une couche). J’exagère à peine : en fait, il s’agit de jeunes riches, mis comme il faut, qui s’encanaillent au mimétisme suivant : l’art contemporain est jeune, insolent, incompréhensible, sexuel, bling-bling, indécent, torturé, fait de tout et de rien, il s’adresse à personne et à tout le monde, en un mot, c’est nous. Donc, ces acheteurs se représentent l’art contemporain comme un insigne militaire que l’on accroche à son veston, comme un grade d’élévation culturelle auquel on souscrit par l’acquisition des œuvres les plus pointues du marché. Quoi ? C’est exagéré ? Quand on y pense, déambuler dans une foire d’art contemporain, c’est un peu comme faire le tour de la foire agricole, l’aspect aristocratique en moins. En effet, il s’agit de présenter les plus belles bêtes, au sens de production et de reproduction. Les artistes n’échappent pas à ce mimétisme. Ils sont purs dans leurs ateliers, mais sans doute le pragmatisme de l’enfoirement leur fait-il perdre leur virginité. La politique s’en mêle depuis peu. La communication que l’on voit fleurir expliquant au grand public que l’art contemporain nécessite une pédagogie explicatoire, est douteusement tendancieuse. Car qui ne peut être d’accord avec le soutien porté aux artistes et l’intégration de ceux-ci comme acteurs culturels dans l’espace public ? D’abord, il existe un enseignement officiel des Beaux-Arts, donc un soutien s’inscrit dans la logique de l’action publique. Ensuite, soutenir la recherche, qu’elle soit scientifique ou artistique, est un devoir pour les élus. L’embêtant, c’est qu’en fait, il s’agit de marketing. La diaspora qui s’occupe de l’art contemporain est souterraine dans son action, elle tend à vendre une esthétique à l’insu des décideurs publics qui délèguent le pouvoir de décision à leurs collaborateurs. Elle est mi-publique, mi-privée. De fait, les décideurs sanctifient les choix opérés et abandonnent la culture à des opérateurs financiers qui se comportent avec l’art de la même façon que s’il s’agissait d’un produit marketing coté en bourse. Bref, on patauge dans la mélasse du terre-à-terre marchand. Ce n’est pas nouveau. Par contre, Philippe de Champaigne [7], en peignant le Cardinal Richelieu, clairement, fige une sorte de bête politique comme il en existe beaucoup dans l’histoire. À la seule différence près que la peinture peinture accompagne ici l’œuvre comme un élément extérieur au sens du sujet peint, racheté en quelque sorte par la grandeur de l’art du peintre. La question des convictions jansénistes de Philippe de Champaigne nous amène aussi à interroger la notion de commande, que doivent gérer les artistes assistés par le pouvoir. C’était la règle à l’époque : pas de salut sans protecteur. En effet, de Champaigne fut certainement en contradiction avec sa pensée quand il dut réaliser un portrait du plus fervent adversaire du jansénisme. Il n’est pas sûr que cette histoire ne recommence pas, mais sans art…

Un autre secteur ? Un art artisanal. Depuis quelque temps déjà, le design et les objets artisanaux réapparaissent dans les foires d’arts contemporains. Là aussi, les actions individuelles et publiques semblent agir de concert. Pourquoi pas, après tout : tout est dans tout, l’époque veut cela. Nous pouvons considérer que dans ce secteur, les mêmes questionnements

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Céramique contemporaine. Art Bruxelles. Photo   / Dario Caterina.

peuvent assaillir les spectateurs. Les raisons sont moins franches, car un objet décoratif est plus soumis à la subjectivité douce que les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art. Quoique, peut-être avons-nous tort de penser cela, car la beauté [8] des objets (ici, paradoxalement, ce n’est pas un problème de parler de beauté, alors que pour les chefs-d’œuvres…) participe elle aussi d’une approche philosophique. Surtout quand ces objets, comme ceux de la Grèce antique par exemple, sont intimement liés à une culture et véhiculent l’idée du monde et du cosmos que se fait une société donnée. Cette remarque est valable pour bien d’autres cultures anciennes. Il y a l’exemple, tristement négatif, des imitateurs africains de leurs propres sculptures anciennes, dont ils inondent le marché touristique. Ils tentent vainement de créer de nouveaux objets dans la veine de ce qui s’est réalisé de mieux tout au long de l’histoire africaine. Paradoxalement, c’est peut-être dans l’acceptation du monde contemporain que les artisans africains renoueront avec la nouveauté (voir la céramique de gauche ci-dessus).

Ce n’est pas parce que les Grecs anciens étaient de grands artisans que les artisans grecs contemporains en sont également. L’art produit au nom d’une culture résiste mieux au temps que l’art créé pour un marché…

Jaume Plensa, grand sculpteur catalan, sauve systématiquement ma visite à la foire de Bruxelles. Sa réinterprétation des styles anciens ne me laisse jamais indifférent. La faculté qu’il a d’utiliser toutes les esthétiques avec un grand sens de l’équilibre émotionnel, de la texture et de la profondeur spirituellement et métaphysiquement contemporaine, est remarquable. Je termine avec lui pour exprimer, à ceux qui en douteraient, mon adhésion à une forme d’art contemporain qui ne suit pas une voie de négation du corpus poétique, mais prolonge celui-ci par l’instinct de vie nécessaire à l’art. La proximité d’une œuvre ainsi que sa concordance avec des voies anciennes augurent de la pérennité d’une certaine émotion métaphysique immatérielle…

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Jaume Plensa. Art Bruxelles.  Photo / Dario Caterina.

En conclusion,  mon périple dans les foires d’art contemporain depuis quelques années tend à se terminer. La lassitude d’une manifestation artistique light lui donne bien des apparences sociologiques lassantes. On y découvre de façon récurrente l’appauvrissement en vitamines du discours artistique vu sous l’angle de la métaphore de la nourriture. Dans notre société tout est light, les rapports humains, la conscience politique et les enjeux culturels en générales. Les foires d’arts n’échappent pas à ce constat. Les actions culturelles sont multipliées par mille, qui s’en plaindrait. Pas moi, mais la profondeur du substrat qui s’en préoccupe ? Si nous perdons les liens avec les notions qui étayent la profondeur d’une culture, nous participons bien involontairement à l’acculturation des pratiques artistiques. La question est immense:  il s’agit de savoir comment faire vivre la cité, telle que l’ont rêvé différent moment de l’histoire, y compris les mouvements de gauche avec le constructivisme, même si ceux-ci sont tombés dans les mêmes pièges du pouvoir que l’extrême droite la plus dure…

Je n’ignore pas que l’art contemporain appelle de toutes ces forces le corps à la rescousse. Comme le dit Michela Marzano [9] dans le titre de son livre, la pornographie ou l’épuisement du désir, « …les conduites  pornographie finissent par effacer le corps en dépouillant l’individu de sa subjectivité… ». Il n’est pas dit que le désir soit présent de facto dans toutes les productions artistiques contemporaines pour perpétuer l’espèce…

Il y a la volonté de puissance des politiques libérales et celui de l’art. À nous de choisir…

Dario CATERINA.

Le  6 juin 2012 pour Droitdecites.

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[1] Le hasard d’une rencontre, Bernardi Roig  que je redécouvre à Bruxelles, bien que je pense avoir déjà vu ces sculptures au musée d‘Ostende il y a quelque temps de cela. L’œuvre m’interpelle par l’absence du sculpteur (il s’agit ici d’une œuvre moulée sur nature), cela pose la question de savoir si  nous avons à faire à une sculpture ou à un objet mimant une sculpture. Toutes les apparences sont là pour pouvoir répondre oui, mais l’artiste lui-même le dit (voir l’article de Guy Guilsoul dans le vif l’express), « Cela n’est pas une sculpture », mais une présence. Cela a au moins le mérite d’être clair, l’art d’occupation de l’espace prend le pas sur la sensibilisation de l’espace. Progrès ? Quand tu nous tiens.

[2] Quand j’ai découvert pour la première fois la Piéta de Michelangelo au Vatican, j’ai tout de suite été frappé par la vision architectonique de l’œuvre. Je n’ignore pas que cette appellation convienne mieux aux sculptures des cathédrales, qui elles sont conçues comme des éléments constitutifs de celles-ci, mais je persiste. L’architectonie de la piéta est totale dans l’élévation de la matière comme substrat expressif et sa présence métaphysique dans l’espace. Sa présence dépasse l’objet sensible, il est.

[3] Les artistes qui se réclamaient de la théosophie au début du XX° siècle furent de grands artistes, importants pour l’histoire de l’art. Cette doctrine a pour crédo de relier entre elles toutes les religions sur un point de convergence qui consiste à dire que l’homme tente d’approcher le divin à travers elles. On peut en déduire que la vérité est en fait partagée par l’ensemble des religions, qui possèdent toutes une part de vérité. Grâce à des artistes tels que, Kandinsky, Mondrian, Pollock, Ensor, il y a eu des avancées esthétiques considérables pour l’art moderne et l’art contemporain, je pense ici à l’expressionnisme figuratif, l’expressionnisme abstrait et au mouvement minimaliste des années soixante.

[4] Je pense sincèrement que ce qui arrive à Freud est une bonne chose. Car la simplification qui consiste à croire que tout peut trouver une explication dans l’étude du mental  psychologique est  réductrice. L’amour ne serait de ce point de vue qu’échange physiologique et n’existerait pas ? La colère le résultat d’un mauvais équilibre hormonal ? Etc. Il doit y avoir une part de vérité à ces affirmations, certains philosophes s’opposent à ce sujet ; Hegel ou Kant ? Mais ce qui importe c’est la désobéissance de la nature à vouloir toujours présenter des exceptions à la règle aux exégètes de celle-ci. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec le mystère ?

[5] Shakespeare : Tout est bien qui fini bien, II,3.

[6] Le constructivisme architectural est né en Union soviétique dans les années vingt. Le mimétisme avec une certaine vision philosophique plus qu’architecturale de l’architecte du Reich d’Albert Speer n’est pas sans exprimer une morale. La beauté architecturale est neutre du point de vue de la fonction de super sculpture, mais perd toute sympathie quand son rôle devient un asservissement à une métaphore à visée  politique.

[7] Philippe de Champaigne fut, quand j’étais étudiant, un des peintres que j’appréciais le plus. Je ne le rejoins pas dans son époque sur la question de sa religiosité, mais plus sur la réalité de sa peinture. Bien que le Jansénisme propose une vision plus profondément sincère et exigeante du religieux  que ce qui avait cours à l’époque. Il est certainement un des peintres qui s’est occupé le mieux de la texture du corps de sa peinture. C’est évident essentiellement dans les portraits des personnages qu’il peignit dans ces compositions solennelles. Mais surtout dans les tableaux qu’il a réalisé de sa fille à Port Royal.

[8] La beauté est un terme que l’on utilise plus en art, de peur de faire resurgir des concepts anciens. Sublime est plus adéquat, mais bon, de temps à autre la beauté apparaît comme une récompense la ou on ne l’attend pas.

[9] Michela Marzano : «  La pornographie ou l’épuisement du désir ». Éd. Buchet Chastel, 2003, 294 p.

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Art public :

L’installation d’œuvres d’art dans les espaces publics.

James Turell, Louise Bourgeois, J.M.Othoniel, Christo, Botero, Bruce Neumann, Richard Serra, etc.

La pratique de la sculpture liée à l’installation d’œuvres d’art dans les espaces publics est un processus lent. Encore peu populaire, elle met du temps à se mettre en place. Idéalement, elle doit constituer, pour les candidats-artistes et les professionnels, une opportunité de promouvoir un art davantage adapté à la culture pour tous, au cœur de la société civile. Depuis peu, certaines œuvres sont conçues pour demeurer sur les lieux pour lesquels elles ont été prévues. Bien sûr, depuis l’antiquité, on observe l’installation conventionnelle d’œuvres sculpturales importantes pour la vie de la cité, celles-ci coïncidant métaphoriquement avec les aspects culturels les plus prégnants pour les peuples qui se sont succédé tout au long des trois derniers millénaires.     

Depuis le dernier tiers du XX ° siècle, les artistes s’invitent dans les espaces publics d’une tout autre manière que par le passé. Quelques exemples importants de réussites d’installations artistiques de sculpteurs de renom ont modifié l’appréciation que nous pouvions faire de la sculpture monumentale héritée du passé. L’exemple de Louise Bourgeois illustre parfaitement la possibilité de produire la sculpture avec un point de vue faisant référence aux sciences humaines, en l’occurrence à la psychologie. L’exemple de la grande araignée est parlant en soi. L’installer dans l’espace public totémise l’œuvre d’art comme métaphore des souffrances à nommer pour créer une catharsis et éventuellement les dompter.La maîtrise parfaite dont a fait preuve Louise Bourgeois en faisant coïncider ses oeuvres artistiques et la sculpture avec la compréhension des sentiments, voire de la vie de tout un chacun lui permet de réaliser une part extrêmement importante et authentique de la fonction de l’art pour tous. Heureusement, l’art est très riche : il existe d’autres points de vue. En ce qui me concerne, je ne renonce nullement à l’idée positive, somme toute éternelle, du signe que représentait la seule présence d’une œuvre d’art dans l’espace de vie de la cité. Ces œuvres étaient, par le passé déjà, le gage de la réussite d’un peuple, réussite incarnée par la sculpture : symbole de l’âme et de la culture qui en émane, pour tous. Il faut comprendre ici que la fonction des artistes, par le passé, était en adéquation totale avec les forces en présence dans l’univers social : les élites qui construisaient les sociétés et les philosophies qui présidaient à leur développement. Aujourd’hui, il faut néanmoins construire l’avenir. Les tentatives d’appréciation de l’espace, pour les sculpteurs intemporels[ii], sont de nouvelles déclinaisons philosophiques d’un même corpus spatio-temporel, avec la seule nouveauté du point de vue comme inclinaison fraîche à sensibiliser l’espace-temps. Les artistes contemporains, eux, se sont emparés de la sculpture, du cinéma, de la photographie, la vidéographie et la peinture, la performance et l’installation comme outils pour entamer cette nouvelle aventure.

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Charles Bourdon / projet dans l’espace public / photo Charles Bourdon.

Vingt-quatre images à la seconde sont nécessaires à la reconstitution du mouvement du déplacement du corps humain. Nous sommes, avec le cinéma, dans le prolongement photographique d’un biotope du réel suscitant l’objectivité ou la subjectivité d’un même sujet. L’avancée considérable que l’image a provoquée lors de l’appropriation de ce nouveau médium par les artistes et l’art de la narration visuelle liée à l’écriture ont rendu possible une poétisation de la représentation du réel autour de l’écrit, sous forme de scénarios sentimentaux ou politique. Cela a permis de figer l’espace-temps dans un continuum restreint : du temps réel incarné par une histoire sensible qui met en œuvre la vie, pas la vraie, mais une métaphore de sa représentation poétisée. Cela semble bien commencer par le phénomène de l’image. La photographie fut bien le précurseur. Le cinéma, lui, a poussé plus loin la transformation du monde de l’art et du documentaire. La peinture n’a pas été détrônée par la photographie, qu’à son tour le cinéma n’a pas fait disparaître, etc. Il nous apparaît assez aisément aujourd’hui qu’in fine, les différents médiums sont voués à constituer un nouveau corpus ornithoryngué[iii] de l’art, plus classiquement dit : à fusionner transversalement dans l’expression artistique actuelle, pour pouvoir faire battre le cœur de l’art. Je n’ai pas encore cité la vidéo, nouveau médium empreint d’une grande légèreté de fonctionnement, à la disposition des artistes qui choisissent de l’employer. L’art actuel doit beaucoup à la vidéographie dans ce qu’elle révèle de la sociologie politique de notre époque et son cortège d’aberrations en tout genre. Celle-ci ne se lasse pas de reproduire la vie à l’aide d’une nouvelle esthétique et de réinterpréter tous les thèmes abordés par la peinture, le dessin et la sculpture dans l’histoire de l’art. En effet, l’on retrouve tous types de déclinaisons de l’expressionnisme, de l’abstraction des corps et des objets, de l’expression d’idées politiques, de la contemplation du monde et des sentiments, etc. Il est bien entendu qu’en plus d’être un nouveau médium, la vidéographie a permis de figer l’éphémère de l’art, quand celui-ci s’exprime sous forme de performances exprimées dans un laps de temps très court. La photographie fut la première, de ce point de vue, à avoir une fonction pluridisciplinaire. La vidéo a ajouté le mouvement, le déroulement du temps et la recherche documentaire élevée au rang d’art à part entière.

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Photo / Dario Caterina / Biennale de Venise.

Venons-en à l’utilisation de tous ces nouveaux médiums dans l’art d’aujourd’hui. Lors de la mise au point d’un projet sculptural destiné à l’espace public, les artistes font appel indépendamment à leurs matériaux favoris, à tous les nouveaux outils numériques disponibles actuellement pour améliorer la pédagogie de leurs concepts. Cela favorise un dialogue entre les commanditaires, l’artiste et le public, et aide à la bonne compréhension de l’œuvre d’art. Certains artistes, en l’occurrence James Turrell, participent d’une modification de l’espace pour amener le spectateur à partager une vision du réel sublimé dans une déclinaison métaphysiquement modifiée de l’art. Nous avons à faire à un changement de la base de l’appréciation du réel qui doit idéalement nous conduire à intégrer l’intérieur de l’art. C’est ce qui me plait plus particulièrement chez Turrell : l’idée selon laquelle toute les réalités, selon des modifications d’agencements, peuvent se transformer en une matière impalpable qui confine à ressentir un grand calme intérieur, proche du Bouddhisme ou des contemplatifs chrétiens[iv]. Pour ma part, au-delà de la science ou du religieux, c‘est la poésie qui parle à travers l’œuvre d’un artiste.

Un artiste géographiquement plus proche de nous, Jean Michel Othoniel[v], participe de la transformation des espaces publics. Nous pouvons constater, à l’examen des documents regroupés des projets d’espaces publics de cet artiste, la diversité des éléments nécessaires à la construction de projets sculpturaux. Nous voyons de la photographie, des dessins et des commentaires liés à la conception de sa proposition d’intervention.

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Jonathan  / projet dans l’espace public /  photo Jonathan Voleppe.

Nous comprenons assez rapidement l’usage qu’il fait de son art pour changer l’objet, en l’occurrence ici les anciennes écluses de Caluire. Le point de vue purement initial du complexe, c’est-à-dire sa fonction de navigation et d’échanges industriels, migre vers une réalité supplémentaire de récréation artistique. Les lieux ne sont plus seulement un outil d’organisation de la société, mais deviennent porteurs d’une sensibilisation du réel par l’activité artistique. Ce qui apporte une amélioration visible de l’espace de vie en général. Un autre exemple ci-dessous, celui de Tadashi Kawamata[vi], qui répond lui aussi à des préoccupations particulières à l’art public.

Voici venu le moment de parler de Christo[vii], l’un des précurseurs les plus importants, au xx ° siècle , de l’art public et du land art, toujours en activité aujourd’hui. Il est l’exemple type de l’artiste qui rompt avec la tradition artistique historique et dénoue le lien de celle-ci à la bourgeoisie des amateurs d’art. Pourtant, à y regarder de plus près, cela n’est pas aussi simple. Pour avoir expliqué les motivations qui présidaient à son travail – à savoir : il n’y a aucun message particulier, sauf à se laisser porter par l’émotion ressentie lors de la vision de ses installations, celles-ci interrogeant le réel par leurs simples présences –, Christo explique également que son seul souci est de financer ses installations de par le monde et que le but ultime est bien la réalisation de ses œuvres. Pour mener à bien tous ses projets,il a recours à du sponsoring et à des expositions où il propose à la vente les documents de recherches qui composent la conceptualisation de ses futures interventions in situ. D’une certaine manière, nous retournons à la case départ : il ne s’agit plus à proprement parler de tableaux précieux, mais d’une œuvre —matérialité d’un concept –, la pensée de l’artiste. Et cela est fonctionnel. L’esthétique moderniste n’est pas absente des constructions conceptuelles sous forme de dossiers et accrochées comme des tableaux dans les galeries d’art. Le fonctionnement, dans le fond, reste identique et réalise la parabole : c’est nouveau, mais respectueux des anciennes procédures de vente et achat pour se retrouver in fine dans les salles de ventes… Ouf, le marché est sauvé…

Nous pouvons croire Christo dans la volonté qu’il a toujours eue de privilégier l’installation, car la difficulté de réaliser les œuvres gigantesques révèle en son chef une réelle nécessité artistique : céder à la tradition du tableau peint eût été bien plus bourgeoisement confortable à produire… Mais dans le fond, rien ne change vraiment. Ce n’est pas une critique, c’est seulement l’expression esthétique qui prévaut dans la mise sur pied des modèles conceptuels apparus à la faveur de la pensée de Marcel Duchamp, et qui trouve ici sa pleine autorité auprès de cette nouvelle conception de l’esprit du créateur post historique.

Patatras, revoilà l’histoire… Je suis persuadé que la vue de cette sculpture de Fernando Botero[viii] doit susciter des commentaires désobligeants de certains intégristes de l’art contemporain : ce n’est pas le même môônnnde… J’ai rencontré autour de moi ce sentiment de supériorité des élites artistiques vis-à-vis de certains artistes… C’est toujours d’actualité, les artistes adorent les chapelles…   

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Isabelle Charron / projet dans l’espace public.                                    Pierre Haullote/ projet dans l’espace public.

Si l’on compare par exemple Bruce Nauman[ix] à Botero, hormis l’esthétique très différente – caractérisée chez Botero par une critique sucrée de la bourgeoisie dans une pratique très traditionnelle de la sculpture et de la peinture, et chez Nauman par des expressions post-modernes de la colère –, on peut conclure à une proximité d’esprit, malgré des choix très différents de pratiques esthétiques. En résumé, la recette est la même – une réaction, un combat – mais le goût des aliments varie. Chez Botero, c’est toujours la même chose avec une esthétique monothéiste de l’objet et chez Nauman, c’est toujours la même chose, mais avec le cosmopolitisme des objets.

Et pourtant, par de nombreux aspects, il s’agit bien de la même pensée et du même discours critique de la société en général, certes plus tonique chez Nauman… Même type de pensées déclinées selon des esthétiques divergentes.

Bref…

L’obsolescence de la fonction sculpturale comme repère de culture coïncide avec notre époque. La sculpture n’est plus le symbole d’une culture, mais plutôt d’un concept, d’un courant de pensée. Nous sommes malgré nous amenés à rendre notre production sculpturale pédagogique. Car la compréhension des œuvres n’est pas universellement à la portée des spectateurs. Je ne fais pas allusion ici à l’enseignement, qui lui trouve sa justification d’opacité des œuvres dans la construction mentale nécessaire à l’apprentissage d’une pratique qui doit s’articuler autour du questionnement et du sens que l’on donne à son activité créatrice. Il est normal de préparer à la pensée, même si la recherche artistique produit de l’incompréhension. Pour mieux dire : faire éclore chez le candidat-sculpteur sa vision intérieure dans le respect de sa propre personnalité,et non pas en le faisant bêler art contemporain comme l’époque le souhaite. Mais tout de même, il faut bien constater que le lien qui unit l’art et la culture échappe de plus en plus aux artistes. Pour la bonne et simple raison que l’éclatement des croyances, c’est-à-dire l’isolement de l’individu dans le biotope multi censitaire, réduit les possibilités d’unification autour d’un même projet de société. Richard Serra[x] est un bon exemple de sculpteur représentant la proximité de l’art sculptural et de l’architecture. L’interrogation qu’il adresse à l’architecture civile par la présence de l’œuvre dans le biotope urbain participe du questionnement salutaire autour de la fonction de l’art dans les lieux où existe la vie. Il porte la voix du public qui n’est — peut-être — pas capable de comprendre le malaise de sa non-implication dans les choix esthétiques de ses lieux de vie. C’est la question fondamentale : nous sommes de plus en plus nombreux sur terre, de plus en plus seuls, sans savoir exactement sur quel mode exprimer un véritable choix de société.

C’est là qu’intervient l’art dans les espaces publics, peut-être (?) un des premiers symboles de l’après l’art contemporain. Il permet de réintroduire du lien entre les individus d’une même société. Le travail fourni par l’artiste à la découverte d’un aspect du monde sensible et cognitif lui permet de réaliser une synthèse positive forcée des éléments de culture ambiante et vivante à travers la diversité des cosmopolitismes qui composent nos sociétés actuelles. Cela permet métaphoriquement d’installer l’art là où il va servir d’interrompteur [xi]  de solitude C’est un signe que, où que vous soyez, les individus d’une société choisissent généralement le constituant. Si la case de l’effort de s’interroger dans les lieux d’installations des oeuvres d’art, sur le par de là-même ne provoquent des l’adoubement de l ‘ espace Comme symbole d’un bien commun et artistique culturel.

Pourtant, un élément essentiel manque à la sérénité de ce nouveau fonctionnement autour de l’art public. Il s’agit du malaise de l’instrumentalisation partisane de ce nouvel outil en faveur d’une ethnie artistique[xii]. Pour prendre la métaphore de l’anthropologue, il faut considérer et nommer qui représente le chef de la tribu. Il s’agit ici du responsable politique. Il ne décide pas vraiment, mais il prend conseil auprès de conseillers éclairés. En l’occurrence, les commissaires[xiii] d’expositions, grands prêtres de la doxa culturelle contemporaine. Ceux-ci, pour avoir été adoubés par leurs diplômes universitaires, ressentent la mission qui leur est confiée comme un sacerdoce de « grand prêtre de l’activité artistique ». Je me souviens d’un commissaire d’exposition, il est loin d’être le seul, interviewé par une journaliste de la RTBF au sujet de l’exposition « Voici ». A cette occasion, lorsque la journaliste lui demande si lui-même ne se considérait pas comme un artiste à part entière, il hésita un moment, et fini par répondre oui. Cette réponse, pour iconoclaste qu’elle puisse paraître, augure de l’importance que revêt cette nouveauté dans le landerneau des grandes expositions. En effet, elle correspond avec sincérité à ce que les commissaires souhaitent certainement atteindre lors du choix des artistes qui composent l’exposition. Le commissaire réalise une supra connectivité entre tous les participants et doit, à ses yeux, révéler son art de produire un super discours qui dépasse l’œuvre individuelle des artistes. De cette manière, l’exposition est la parfaite transcendance du sublime du commissaire : la vibration que lui (son art) a pu mettre en œuvre lors de la scénographie et la mise en résonances des œuvres entre elles. Donc, son intervention s’apparente à celle d’un super artiste qui conduit à une interprétation et une compréhension de l’art supérieurement sensible.

Un super-discours du discours…

« Cela n’a rien d’anormal », diront certains amateurs, mais ce n’est qu’un élément isolé dans un concert d’erreurs en tout genre commises depuis une quarantaine d’années. Je n’ignore pas la critique qui consiste à éviter, à la faveur d’une spécialisation des acteurs culturels, les erreurs du passé, car les caves gouvernementales sont remplies de croûtes en tous genres acquises par l’état ; j’ai moi-même fourni quelques œuvres qui ne brillent pas par leurs qualités. Bref, nous pouvons dire tout et son contraire, toutes ces polémiques peuvent être retournées sans problème face aux critiques les plus sérieuses. N’empêche, je maintiens mon point de vue : les artistes perdent peu à peu leur liberté. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à constater l’uniformisation des calibrages que l’on réalise sur le profil des jeunes artistes. Lors d’une émission radio sur France Culture, un commissaire d’exposition expliquait sont agacement à constater, lorsqu’il examine les dossiers des jeunes artistes qui se présentent à lui, le formatage « petits entrepreneurs en art plastique avec dossier CV high-tech et livres d’artistes au profil de traders… ».

Tout n’est pas perdu, si la résistance s’organise…

Dario Caterina.

Le 15 février 2012 pour Droitdecites.

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[i]  James Turrell est un artiste américain né en 1943 à Los Angeles dans une famille quaker d’origine franco-irlandaise. Son médium de prédilection est la lumière.

[ii] Je nomme certains artistes « sculpteurs intemporels » car leurs œuvres ne sont en rien redevables à la doxa culturelle ambiante post années soixante-dix. Je pense ici à Louise Bourgeois qui incarne parfaitement le xx ° siècle, même si celle-ci bénéficia d’une renommée internationale qui débuta paradoxalement dans les années soixante-dix.

[iii] J’utilise souvent cette expression comme métaphore d’une forme de transversalité de la nature. Effectivement, l’Ornithorynque symbolise parfaitement la superposition de divers éléments qui ne doivent pas se rencontrer, mais s’unissent parfaitement dans une nouvelle déclinaison viable de la nature. Toutes les forces positives qui s’unissent finissent par rencontrer la vie.

[iv] Une certaine peur s’installe dans les esprits dès que l’on parle d’islamisme. Que les musulmans se rassurent, les chrétiens, et les religions en général, vont eux aussi provoquer la peur rien qu’à être évoqués, car l’époque perd la boule en ses croyances. Il y a une forme d’insulte qui surgit à vouloir imaginer le possible dialogue inter-religieux. Même si l’on ne fait pas partie des croyants, la laïcité a le droit de favoriser la réconciliation démocratique de tous les aspects des cultures, y compris religieuses.

[v] Jean Michel Ontoniel est un artiste français que j’ai personnellement découvert au centre Georges Pompidou. Il travaille plus particulièrement le verre qu’il utilise comme matériau-élément pour poétiser le détournement qu’il réalise sur divers objets ou lieux qu’il investit.

[vi] Tadashi Kawamata est un architecte – artiste plasticien Japonais né à Okaido. Plusieurs Work Shop ont donné lieu à des vidéo-reportages sur les échanges entre les participants et l’artiste. Ses interventions dans les villes et les divers lieux qu’il a investis dans les années soixante-dix participent de l’art public. Ses installations éphémères interrogent les lieux urbains et l’histoire des peuples qui y vivent toujours actuellement.

[vii] Christo est le nom d’artiste sous lequel est identifiée l’œuvre commune de Christo Vladimiroff Javacheff, né le 13 juin 1935 à Gabrovo en Bulgarie, et de Jeanne-Claude Denat de Guillebon, née également le 13 juin1935 à Casablanca au Maroc et morte le 18 novembre 2009 à New York. Ce couple d’artistes contemporains (« qui emballe la géographie et l’histoire ») s’est rendu célèbre par ses objets empaquetés. Naturalisés américains, ils ont vécu à New York dans le quartier de Soho.

[viii] Fernando Botero est un artiste colombien vivant principalement en Italie. Il réalise ses imposantes sculptures en Italie, dans la ville de Pietrassanta, où les fonderies d’art sont légion. J’aime particulièrement ses sculptures pour le sentiment qu’elles m’inspirent de posséder une critique acide de la bourgeoisie tout en respectant des canons créatifs traditionnels. Botero parvient à rendre plaisantes des sculptures que l’on peut apprécier pour leur présence plastique sans escamoter l’acidité de leur contenu critique. Certains peuvent lui reprocher son embourgeoisement paradoxal et dire qu’il vit aux dépens des bourgeois qu’ils dénoncent, mais il n’est pas le seul dans ce cas, les Damiens Hurts et Consors n’’étant pas en reste.

[ix] Bruce Nauman est un artiste vidéaste américain, peintre et performeur. Certaines de ses œuvres font appel à une forme transversale de la sculpture qui innove dans la perception de l’espace par l’impertinence des associations, parfois brutales. C’est un artiste d’énergie parfois négative, parfois symbolisant un cri réactionnaire salutaire.

[x] Richard Serra est un sculpteur né aux états unis. Représentant important du minimalisme monumental en sculpture. Il symbolise à mes yeux la réussite du dialogue possible entre art et environnement. En plus de la présence du matériau, la couleur de l’acier corten apporte une résonance particulière à la sculpture dans les lieux d’installation urbains.

[xi] Il est parfois nécessaire de produire des monstres littéraires, inventer de nouveaux mots pas toujours judicieux, mais bon, une fois de temps à autre… Ce n’est pas parce que Ségolène Royal a commencé que…

[xii] Ici, il s’agit de l’autorité présumée de certains spécialistes mandatés par les institutions politiques pour assumer le choix réalisé des esthétiques à promouvoir. Pour habiter la province, je peux concéder que cet aspect de la gestion des arts y est en général beaucoup plus équilibré et démocratique. Bien sûr, c’est moins grave, étant entendu que les provinciaux possèdent moins d’artistes de renoms, donc moins bancables que dans les capitales…

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 Igor Mitoraj / Photo Dario Caterina.

MARINO MARINI & GIACOMO MANZU. FERNANDO BOTERO & IGOR MITORAJ.

La sculpture figurative métaphysique. Marino Marini & Giacomo Manzu.La sculpture narrative. Fernando Botero & Igor Mitoraj.

J’ai choisi ici d’évoquer quelques sculpteurs qui ont marqué mon esprit lors de mes études de sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, au début des années soixante-dix. De toutes les oeuvres étudiées, celle de Marino Marini [1] a obtenu tout naturellement ma préférence. Pour l’anecdote, ce dernier a bien failli devenir mon professeur, via une bourse d’études que j’avais obtenue du consulat italien pour trois ans à la Brera de Milan. La vie en a décidé autrement et je suis resté à Liège pour initier une autre voie artistique. Mais c’est dire l’intérêt que j’éprouve pour l’œuvre de cet homme, ayant inspiré un chemin artistique qui est pour moi un phare, guidant aujourd’hui encore mes pas à travers cette recherche incessante de l’aura [2] de la sculpture métaphysique.

Les préoccupations de la sculpture contemporaine s’éloignent de plus en plus d’une forme de sculpture qui fait appel à l’objet unique – l’œuvre unique. C’est-à-dire qui contient dans un seul élément un polymorphisme de sens spirituel et de civilisation qui de facto n’est pas reproductible.

Walter Benjamin [3], en abordant le sujet de l’aura de l’œuvre, a mis en évidence les questions philosophiques liées à la problématique de la reproductibilité de l’œuvre d’art. L’idée étant que l’émotion spirituelle contenue dans la rencontre fortuite avec une œuvre d’art ou la poésie d’un moment vécu est non reproductible par des moyens techniques modernes. Les moyens techniques de reproduction sont utilisés en art depuis l’avènement du pop art et l’œuvre de son mentor Andy Warhol [4]. La question politique de l’amélioration de l’accès à l’art a été, dans l’entre-deux-guerres, le sujet prépondérant du débat entre Walter Benjamin et Théodore Adorno sur «qu’est-ce que l’art» et  la pensée moderne de la conscience de masse et la pensée de Karl Marx. Trouver de nouvelles voies d’expressions artistiques, libératoires d’un joug qui fut longtemps la règle d’un art induit  dans son inspiration par le judéo-christianisme, fut le point de réflexions de plusieurs philosophes modernes qui inspirèrent le monde de l’art postmoderne d’aujourd’hui.

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 Igor Mitoraj / Photo Dario Caterina.

L’ensemble des points philosophiques importants qui furent utilisés comme idéologiquement ad hoc et adoubés par l’intelligentsia des amateurs d’art furent appliqués petit à petit par les galeries et centres culturels de poids, tels les musées, la Documenta de Cassel, le Moma de New York et les foires d’arts contemporains influentes de par le monde. Ils sont devenus de facto les relais essentiels de la nouvelle doxa culturelle depuis déjà quelques décennies. Une petite phrase de la responsable de la Documenta [5] de Cassel en dit long sur le sujet, je cite de mémoire : « … la question de savoir si c’est de l’art ou pas est une question en voie de disparition dans le monde de l’art contemporain… ». Voilà, c’est dit…

Un monde classique termine son hégémonie idéologique sur ce qu’il pensait que devait être la pratique de l’art. Ce monde s’achève avec le classicisme d’Auguste Rodin et la courte période de l’art moderne. Le nouveau débute avec Joseph Beuys et l’avant-garde postmoderne. La sculpture reste et restera, de mon point de vue, l’élément clé qui permet de capter la transformation idéologique de l’isolement de l’histoire, par rapport à la percée de la socio-politique comme faisant sens à une pratique artistique libératoire pour notre époque.

 Nous nous trouvons face à une avancée considérable, des changements de toute sorte qui ont modifié en profondeur les critères esthétiques de la production artistique contemporaine. Avons–nous perdu quelque chose ? Certainement, mais tout reste possible, malgré les efforts réalisés pour promouvoir la seule pensée postmoderne comme idéologie constructive de l’art actuel.

Walter Benjamin argumente autour de la problématique de l’œuvre d’art unique, il permet à notre époque de poser la question du sens de la pratique artistique et de la définition idéale que nous devrions lui donner. Il met en avant la possibilité de pratiquer un autre art. Si la notion de présence de l’art diffère suivant que l’on se trouve en contact avec l’œuvre originale au sens matériel du terme ou devant la reproduction de celle-ci, par exemple une photo de la même œuvre, il y a bien une proximité du vécu dans le premier cas et un éloignement dans le second. Cette nouvelle possibilité revêt une importance fondamentale pour l’art actuel qui privilégie le concept et qui confie le savoir-faire à des artisanats spécialistes. Voici l’avènement de l’artiste entrepreneur…

Loin d’être anodin, ce point important met l’accent sur l’importance et la réalité de l’objet d’art. Comme par le passé, certains artistes présentent toujours des œuvres qui contiennent tous les ingrédients polymorphes d’une œuvre unique. Marino Marini est bien un immense représentant de l’art métaphysique qui répond à une conception de l’art qui se situe dans l’héritage du passé. Il ne s’agit nullement dans son œuvre d’une métaphysique chrétienne, mais bien d’un mystère contenu dans la création d’œuvres d’art.

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 Igor Mitoraj / Photo Dario Caterina.

Son œuvre doit beaucoup à ses origines toscanes, comme c’est le cas pour d’autres artistes, je pense ici à l’oeuvre d’ Alberto Giacometti qui doit beaucoup à l’art étrusque que l’on peut voir au musée de Voltera. La Toscane est une terre de civilisation depuis bien avant la période chrétienne. Ce que l’on connaît aujourd’hui de la beauté des paysages de cette région au charme certain n’est pas l’essentiel pour ce qui nous occupe. Il s’agit plutôt de définir l’âme d’une région à travers un art de vivre, une région qui a produit une conscience artistique en réponse à plusieurs modifications culturelles successives tout au long de ces trois derniers millénaires. Les premiers habitants connus de cette région d’Italie furent au néolithique essentiellement constitués en petits groupements d’individus, dont on connaît peu de choses, sauf à les considérer d’origine Villanoviens [6] et Lydiens du plateau d’Anatolie. Dans une chronique précédente, j’ai déjà fait allusion à la sculpture – les statues stèles — qui représente les premiers vestiges d’une activité artistique dans la région et qui était commune à la plupart des autres régions méditerranéennes du nord de l’Europe à cette époque. Cela démarre avec le néolithique — moins sept mille ans — puis les Étrusques – moins 900-600 — pour finir avec le début l’époque romaine lors de la fondation de la république. Les Étrusques [7] furent annexés à Rome, et la Toscane d’aujourd’hui est parvenue jusqu’à nous avec ce mélange de cultures païenne et antique. Bien entendu, la période artistique médiévale et la Renaissance sont les ferments incontournables de l’admiration que nous portons à cette région, sans oublier l’art culinaire et gastronomique à travers la cuisine et les merveilleux vins qui y sont produits.

Marino Marini est originaire de Pistoia, petite ville proche de Florence. Un musée y est consacré à son œuvre, ce qui a permis à cet artiste fameux de trouver une place de choix parmi les valeurs sûres de cette région d’Italie. Il y a fatalement des réminiscences antiques culturelles dans l’œuvre du maître. Le raffinement s’exprime plus dans l’aspect métaphysique de l’œuvre que dans la beauté primaire des matières, sans que celles-ci soient négligeables dans l’absolu de ses œuvres. Marino Marini a été le premier artiste qui m’a touché personnellement par la métaphysique contenue dans la matière sculpture. Il est à mes yeux un représentant d’une des deux distinctions des courants composant les pratiques sculpturales aujourd’hui abandonnées, c’est-à-dire la sculpture statuaire traditionnelle et la sculpture monumentale antique. La différence entre les deux pratiques est simple, l’une est philosophique – métaphysique, l’autre sociale – architectonique. Pour le dire autrement, la première est liée à l’histoire des civilisations, à la découverte de soi et des croyances mythologiques à travers la poésie, l’autre est liée à la cité, à la chose publique culturelle et la conscience politique socio-environnementale. Les deux tendances d’une même composante nécessaire à toutes les civilisations évoluées qui nous sont parvenues jusqu’à l’époque moderne.

Rien n’a changé aujourd’hui dans la volonté des créateurs d’investir l’espace public. Ils le font avec les mêmes convictions que par le passé. La seule différence réside dans la volonté de dialogue critique des œuvres d’art adressées à la cité à travers l’analyse sociologique du créateur et de l’œuvre installée dans l’espace public. Notre époque privilégie une approche terre à terre philosophique des pratiques monumentales de la sculpture. Celles-ci évoluent même vers une interdisciplinarité des médiums utilisés pour constituer une œuvre cognitive à visée pédagogique plus qu’une œuvre qui se constitue dans l’esprit pour apparaître phénoménologiquement à notre vue métaphysiquement universelle. Les temps changent, c’est la loi de l’évolution… l’avenir, c’était mieux avant ?…

Marino Marini peut être vu comme un sculpteur métaphysique dans l’oeuvre duquel le sentiment poétique tourné vers l’univers questionné réalise le lien entre les premiers hommes et notre époque dans une poésie transcendante. Giacomo Manzu [8], lui, réalise une œuvre moderne liée au renouvellement de l’art sacré en Italie. Il perpétue néanmoins une tradition artistique moins ancrée dans l’universel que Marini, celle-ci étant tenante d’une culture chrétienne européenne qui baigne l’Italie depuis le premier millénaire.

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 Igor Mitoraj / Photo Dario Caterina.

Marino Marini, le seul des quatre sculpteurs originaires de Toscane, a bien une particularité qui fait sens aujourd’hui. De mon point de vue, certains artistes ont une implication fondamentale dans leur œuvre fondée sur une culture particulière liée à une région et son histoire. Il y a déjà eu l’exemple de Botticelli [9] à la Renaissance : comme Marini, il était toscan et très influencée par l’art païen des Étrusques ; certaines œuvres conservées au Musée des Offices de Florence en témoignent. Ce qui nous amène à concevoir la portée que peut revêtir l’assimilation pour les artistes capables de fusionner dans leurs œuvres les divers éléments de cultures très éloignées les unes des autres et mises à leur disposition. Cet élément nous montre l’ouverture de certains artistes, qui vont bien au-delà des cultures qui les concernent directement et possèdent une vision universelle de la fonction de l’art à atteindre. L’inspiration liée à une mystique païenne montre à quel point l’esprit des artistes – quand ils sont libres de toutes croyances spécifiques, de règles de culture rigides liées à la religion ou à certains dogmes philosophiques – leur permet de globaliser les savoirs en une succession d’ajouts de forces plutôt que de participer à une seule vision du monde, signe souvent d’une fermeture culturelle de la pensée. Ce point est important, parce qu’il nous permet, en tout cas en ce qui me concerne et malgré mon athéisme, de ressentir de l’intérêt pour le travail de Giacomo Manzu, pourtant porteur d’une poésie artistique d’inspiration chrétienne.

 Le degré d’intérêt que nous pouvons ressentir pour certains artistes peut différer suivant la dose d’émotion personnelle que nous éprouvons au contact de leurs œuvres. Cette hiérarchisation critique ne nuit en rien à la fonction de l’art. Nous nous trompons volontiers, car souvent nous sommes en retard ou en avance sur l’intérêt légitime que nous ressentons à la vue d’œuvres d’art. Les artistes à qui nous trouvons des qualités très au-dessus de la moyenne n’ont pas vocation à nous éloigner des autres artistes que nous trouvons moyens ou encore plus faibles dans notre approche subjective. Aucun jugement critique n’éloigne l’artiste de sa propre dignité de recherche artistique personnelle. À ce sujet, certains artistes que je range dans une catégorie moins importante, mais néanmoins indispensable à la diversité des tendances artistiques, me semblent représenter le cosmopolitisme salutaire qui doit régner dans le monde de l’Art.

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 Igor Mitoraj / Photo Dario Caterina.

 L’exemple des sculptures d’Igor Mitoraj [10] nous raconte une histoire toute personnelle de son amour pour l’Antiquité. Ses œuvres, installées dans une fonction monumentale narrative, exercent sur nous un attrait interrogatif en plus d’avoir une fonction de signe dans l’espace public. On peut considérer ses sculptures comme des éléments du passé interrogeant le présent sans apporter de la contradiction à celui-ci. Ses sculptures nous apparaissent comme des éléments d’aujourd’hui, dans le fond, très modernes pour ne pas dire hyper-modernes.

 En ce qui concerne Fernando Botero [11], il tient une place particulière dans le monde de la sculpture. Peintre de formation, comme beaucoup d’artistes, il est, par la force créative qui l’anime, pluridisciplinaire dans son approche artistique, comme les grands artistes modernes du XX ° siècle, tels Picasso et Matisse. Colombien d’origine, il insère dans ses œuvres une description populaire de la petite bourgeoisie issue de l’immigration espagnole engraissée à l’exploitation coloniale. Cette critique sociale s’applique à toutes les bourgeoisies coloniales sud-américaines et européennes du début du siècle. Son œuvre s’articule autour d’une narration esthétique liée à un choix formel reconnaissable dans chaque médium utilisé par Botero. Les personnages énormes exacerbés par l’exagération de leurs courbes corporelles restent d’actualité comme l’élément fondateur d’une société occidentale qui ne cesse de gonfler par la suffisance consumériste érigée en culture. Cette vision de l’œuvre de Botero est toute personnelle et littéraire, elle n’engage que moi [12]. Comme souvent, je suis bien placé pour le savoir, les artistes sont rarement d’accord avec les interprétations extérieures à la complexité des mécanismes créatifs qui président à leur art. Eux seuls connaissent en profondeur les motivations essentielles qui les guident dans leurs recherches.

 L’œuvre de Botero agace certains spécialistes intégristes de l’art contemporain. C’est le cas également pour Igor Mitoraj. Ils sont jugés trop esthétisants dans leurs créations. Bref, ces deux artistes posent quelques questions de contemporanéité de l’œuvre d’art, à savoir « est-ce de l’art moderne ou de l’art actuel » ? Pour ma part, la question reste pendante positivement parlant. Je ne renonce nullement à l’espoir de voir un réveil des responsables culturels, qui se décideraient à promouvoir un retour des diversités esthétiques à nouveau coexistantes dans les manifestations culturelles d’envergure.

 Mitoraj et Botero n’ont besoin de rien, ils existent internationalement et vivent de leur art depuis déjà quelques décennies. Je pense aux artistes vivants que l’on ne voit plus dans les sphères de l’art contemporain. L’espoir de certains acteurs de la scène culturelle est de ne plus voir esthétiquement des artistes qui à leurs yeux retardent l’hégémonie de l’art contemporain qu’ils veulent voir régner dans les esprits des créateurs. C’est cet élément qui doit nous interpeller sans acrimonie, mais tout de même : notre époque risque de devenir l’ère où nous perdons plus d’éléments essentiels de culture que nous en créons de nouveaux.

C’est bien entendu comme cela depuis des lustres, donc Cervantès et son Don Quichotte ne sont pas loin…

Gutta cavat lapidem (non vi sed saepe cadendo).

Dario Caterina

Le 19 aout 2012 pour Droitdecites.

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[1] Marino Marini : né à Pistoia, en Toscane, Marino Marini rentre en 1917, à l’Académie des beaux-arts de Florence pour suivre les cours de peinture de Galileo Chini et sculpture de Domenico Trentacoste.

J’ai le souvenir de la première fois où j’ai découvert un cavalier du sculpteur, je me suis demandé dans quelle direction regardait le personnage assis sur sa monture. Il ne fut pas long à ce que son regard scrute l’infini et m’indique notre positionnement dans l’univers. Seul, mais en route pour le mystère…

[2] L’aura d’une œuvre d’art, terme que j’utilise couramment dans mes chroniques revêt pour moi un sens décontextualisé iconoclaste de l’œuvre de Walter Benjamin. Loin d’être un spécialiste en philosophie, le terme exprime simplement un point de vue d’interprétation de ce qui constitue une part de mystère qui répond à une vision de l’art platonicienne.

[3] Walter Benjamin à travers sa réflexion sur le statut des œuvres d’art à mis en évidence prémonitoire ment le changement de cap opéré par notre époque postmoderne au sujet du statut de la production de celles-ci. Bien entendus, l’ouverture qui consiste à se débarrasser de l’œuvre unique, c’est-à-dire le chemin ouvert par marcel Duchamp et le ready-made, a permis un nouveau champ d’action artistique qui aujourd’hui utilise tous les nouveaux médiums techniques y compris faire réaliser son œuvre par quelqu’un d’autre, la signature de l’artiste n’ayant plus la même fonction que par le passé.

[4] Andy Warhol fut certainement le premier, après Marcel Duchamp a sonné, le tocsin de l’entrepreneur en art. Néanmoins, et c’est bien la le paradoxe, on peut aimer ce que l’on combat…

[5] La Documenta de Cassel est un des événements artistiques les plus importants de la scène de l’art actuel, celle-ci à lieu tous les cinq ans et à l’ambition de réaliser un état des lieux de l’art actuel. Suivant la voie de l’évolution toute darwinienne de la culture, la commissaire de cette édition n’a pas manqué de réaliser un coup d’éclat en annonçant que notre époque est en passe de ne plus se poser la question de savoir si c’est de l’art ou pas quand nous contemplons les œuvres postmodernes des créateurs d’aujourd’hui. J’ai lu cette information dans la presse, donc pas directement, je reste prudent sur l’interprétation. L’art actuel serait l’ouverture à un monde nouveau de l’art ? Les détracteurs de l’art actuel seraient des réactionnaires nostalgiques d’un monde qui disparaît ? Bref,  il y a l’avenir et le passé… mais dans quel ordre pour l’avenir ?

[6] Villanoviens : Il s’agit du nom donné à la population endogène de l’espace géographique que l’on nomme aujourd’hui la Toscane.

[7] Les Étrusques et leur histoire laissent encore aujourd’hui bien des zones d’ombres culturelles. C’est aussi le cas pour les Basques et bien d’autres peuplades qui occupait des régions géographiques européennes avant l’ère de l’histoire classique.

[8] Manzu Giacomo : Giacomo Manzù, pseudonyme de Giacomo Manzoni (Bergame, 22 décembre 1908 – Rome, 17 janvier 1991) est un sculpteur italien figuratif.

L’intérêt que je porte à l’œuvre de Manzù est essentiellement lié à son travail sur les sculptures ou il utilise la silhouette ecclésiastique par excellence, la silhouette papale. Sculpteur moderne du renouveau sacré, donc œuvrant avec des convictions chrétiennes, n’est pas le point le plus important à mes yeux. Mais l’architectonie de ses sculptures plus particulièrement la série des papes est une réminiscence réussie de principes sculpturaux présents dans l’architecture des cathédrales. De ce point de vue, il peu intéresser l’agnostique athée qui peut être, nous deviendrons tous un jour ou l’autre dans notre monde occidental.

[9] Botticelli est un des artistes renaissants qui a le plus intégré dans son œuvre des éléments païens liés à la région de Toscane. En dépit des conditions historiques et religieuses de l’époque, certains artistes ont enrichi leur art de connaissances qui dépassaient le carcan étroit des règles culturelles religieuses. Le risque était certainement moindre quand il s’agissait d’artistes que de scientifiques, l’exemple de Galilée est probant.

[10] Igor Mitoraj, rencontre un succès populaire à la faveur d’un choix esthétique qui rend ses sculptures lisibles à un large public populaire. Aucun rejet rétinien primaire ne vient hypothéquer la vision de l’œuvre. Néanmoins, faut-il y voir une démagogie marchande de la part de l’artiste ? Je ne le pense pas, il doit s’agir d’un choix lié à une idée simple de départ qui s’impose à l’artiste par une adéquation parfaite de l’idée et de son contenant. Des chercheurs qui cherchent ont en trouve, des chercheurs qui trouvent ont en cherche… Oui, mais dans quel ordre…

[11] Botero Fernando, né le 19 avril 1932 à Medellín, est un aquarelliste et sculpteur colombien réputé pour ses personnages aux formes rondes et voluptueuses.

Fernando Botero est un artiste colombien, amateur de Pablo Neruda et de tauromachie. Je l’ai découvert lors de mes études à la faveur d’un de mes professeurs qui admirait son travail qu’il avait eu l’occasion de voir lorsqu’il était professeur de sculpture en Colombie début de l’année soixante. Il y a de cela plus de quarante ans, mais je reste attachée à la première impression que j’ai ressentie lors de la découverte esthétique de ses personnages gonflés. Mon interprétation vaut ce qu’elle vaut, elle est subjective et peut-être pas conforme aux réelles motivations de l’artiste. Mais, les œuvres d’art nous appartiennent-elles encore, quand celles-ci sont présentes dans un autre esprit ?…

[12] La critique est une activité très compliquée, dont l’exercice déontologique est complexe. Je prends le risque, même si parfois la douleur n’est pas absente de l’exercice, pour laquelle je n’ai aucune légitimité scientifique… Et bien merde alors…je m’occupe de la suivante…

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La sculpture polychrome.

La physique de la couleur : une des causes possibles, parmi d’autres, de l’apparition de la poésie. La polychromie comme valeur ajoutée à la matière ? La couleur comme matière physique sensible.

Par où commencer ?

Si l’on se réfère au début de l’ornementation colorée des divers objets usuels produits par les sociétés anciennes historiques, la possibilité d’inclure la couleur comme fonction déterministe a constitué la première base essentielle à la découverte de la peinture — métaphysiquement parlant —, au sens que nous lui donnons depuis l’avènement du monde moderne. Tel est l’élément qui marque le début de cette aventure. Je ne suis pas historien, ceux-ci peuvent raisonnablement m’indiquer la complexité ô combien incommensurable du basculement entre la survie — objectif terre-à-terre des premiers hommes — et le début de la culture comme post-composant des estomacs pleins.

C’est curieusement dit, mais l’on conçoit aisément que le ventre vide est une première obligation à combler en vue d’envisager de pouvoir s’adonner à la poésie, qui comme chacun sait, recrée l’esprit, mais pas l’estomac.

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Sculpture polychrome / photo Dario Caterina.

La couleur est certainement un des éléments, parmi d’autres, constructeurs du monde virtuel né des premiers concepts fondamentaux des cultures, qui ont eu un besoin lentement assouvi de mettre au jour la magie de leurs consciences naissantes du monde. Les peintures rupestres des grottes de Lascaux sont le parfait exemple de l’évolution interne liée à cette époque préhistorique entre naissance de l’espèce naturelle et naissance à la spiritualité du préconscient d’être « présent dans l’espace ».

Or la notion d’espace revêt selon nous un caractère prégnant, non seulement pour l’ensemble de l’humanité mais aussi, plus particulièrement, pour l’art de la sculpture. Tous les jours, nous nous mouvons dans cet espace oxygéné, lumineux ou sombre, qui naturellement sert de décor à nos occupations d’êtres humains. Nous y exerçons des mouvements ondulatoires, tout le monde connaît l’exemple de l’effet papillon [1]… C’est un truisme, mais bien réel. Tous les jours, nous accomplissons des actions qui induisent, par leur interactivité avec les autres êtres vivants que nous côtoyons quotidiennement, un bouillon d’événements nouveaux que nous finissons par ne plus maîtriser et dont le chapelet d’effets échappe à notre compréhension. Nous créons des perturbations de toutes sortes, et des actions diverses qui induisent de notre part une réelle action positive ou négative sur le déroulement du temps dans l’espace, dont nous sommes de réels acteurs de transformation.

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Sculpture polychrome / photo Dario Caterina .

Qui pense chaque matin être au monde ?… Au sens, qui suis-je et dans quel univers je me meus… etc. Nous sommes plutôt dans la gestion quotidienne du tout un chacun : payer les factures, réduire une fuite d’eau, faire l’amour ou encore maudire son patron ou son directeur. Bref, il faut une conscience de l’implication de sa propre chair dans l’espace physique pour pouvoir accepter la réalité — du moins une forme de réalité de l’existence qui est, pour ce que l’on en sait, totalement provisoire. Nous ne disposons d’aucun moyen de compréhension de ce que représente le déroulement du temps à l’échelle de la matière et des big bangs qui se succèdent depuis la nuit des temps… Nous appréhendons le temps comme faisant partie de nous, tout comme notre corps nous permet de comprendre que nous sommes là, dans cet espace — plein de vide — que nous sensibilisons à chaque respiration et battement de cœur.

Donc, ajouter des objets [2], en l’occurrence des objets d’art, semble bien une préoccupation interrogatoire de l’espace. Nous semblons bien tenir à lui dire quelque chose, à cet espace mystérieux. Celui-ci n’est pas mystérieux pour notre corps, puisque pour lui, il n’y a pas de salut : vivre ou mourir est bien le choix de sa réalité ou de son abstraction… L’art interroge l’environnement immédiat de l’espace qui l’accueille. Les artistes rédigent la matière que la nature met à leur disposition et la recyclent en matière porteuse de sens – comme le faisaient déjà les premiers chamanes – et y insufflent, en questionnant l’espace, l’interrogation qu’ils portent à leur propre existence. L’œuvre d’art dépasse toujours son concepteur dans la possibilité de survie dans l’espace. Serait-ce là la raison de l’existence des poètes ? Laisser une trace dans l’espace visible pour rester métaphoriquement vivant ? Cette éventualité me semble légère, car qui peut se contenter de cet emplâtre pour évacuer l’absurdité de la mort, étant entendu que ce n’est pas la mort que l’on craint le plus, mais que c’est de ne plus vivre qui nous remplit de désespoir.

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Sculpture polychrome / photo Dario Caterina. .

Orson Welles [3], grand comédien parmi les monstres sacrés du cinéma, avait une formule à laquelle j’adhère partiellement : tout ce que crée l’homme est produit pour inconsciemment plaire aux femmes. Si le propos est simple, je le trouve juste, mais insuffisant : j’ajouterais dieu, la politique, la poésie et l’absurdité de la mort. Ne tombons pas dans l’homophobie, cela est valable pour toutes les inclinaisons sexuelles, quelles qu’elles soient. Cette maxime a le mérite de métaphoriquement simplifier les réelles raisons d’existence de cette forme d’énergie qu’est l’art dans toutes les formes qu’il peut prendre pour se décliner dans le monde culturel humain. La forme la plus simple pour communiquer – l’amour ravageur – est bien un des liens profonds nécessaires à la participation physique moléculaire qui nous donne une fonction d’animateur des forces physiques quantiques [4] : du plus simple fractionnement cellulaire, de la frénésie d’un coït dévastateur à l’explosion d’une super nova, malgré nous, nous sommes acteurs, au même titre que la matière qui compose l’univers, de son fonctionnement — temps/vitesse/énergie/transformation de l’espace, etc. Après cette prise de conscience de la légèreté de notre existence dans un contexte global incommensurable d’échange d’énergie, nous entrevoyons la vacuité de l’échelle de valeurs qui, bourgeoisement, nous éloigne d’une valeur essentielle : l’art, prise de liberté cosmique et expression primaire de la métaphysique du corps en tant qu’infime composant d’un tout.

On n’est pas sorti de l’auberge… Tous les jours, certains prennent le bus, d’autres leur voiture… Ont-ils le temps d’y penser ?

Comme je le dis un peu plus haut dans cette chronique, nous ajoutons de la matière à la matière à la faveur de notre activité artistique. Celle-ci s’apparente à l’industrie qui fait de même, à l’agriculture qui passe par notre estomac et rejoint le monde du silence de Cousteau une fois déféquée. Les employés dans les bureaux s’activent à résoudre toutes sortes de problèmes qui semblent insurmontables. Kafka n’est pas loin… Les ouvriers construisent et déconstruisent l’urbanisme sauvage qui sévit depuis l’invention de l’électricité… Les épouses des diocèses restent à la maison pour les enfants… D’autres femmes s’évertuent à construire une nouvelle relation entre homme et femme, plus égalitaire, mais cela sera encore long pour voir le bout du tunnel si les hommes ne les aident pas plus qu’ils ne le font actuellement. Donc, toutes sortes d’agitations se déroulent devant nous, conceptuelles et physiques. Celles-ci s’additionnent à toutes les autres activités de production au sens large, à tous les remous de l’action humaine. N’oublions pas l’action de la nature, qui n’a besoin de l’autorisation de personne pour remodeler le monde et l’univers à chaque instant sans notre permission… à moins que cela soit l’œuvre d’un grand commissaire… selon les croyances, bien entendu…

Quel culot !… Nous aussi, les artistes, nous avons notre mot à dire…[5]

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Sculptures polychrome / photo Dario Caterina.

Bien entendu, la différence entre toutes les productions humaines réside dans la finalité des actions dont nous nous rendons responsables, dans les fonctions que nous leur donnons. L’art, souvent, a été le symbole d’une catharsis culturelle, qui dope le sentiment général d’appartenance à une culture collective. Cela n’a pas été un long fleuve tranquille, loin s’en faut. Les différents peuples se sont tapés sur la gueule avec beaucoup d’entrain. Bref, le devoir de respecter les autres cultures comme territoire incognito a mis du temps à se mettre en œuvre. Avant l’ère coloniale, le monde était organisé en groupes ethniques dont le monde s’arrêtait aux confins de leur territoire. Les guerres naissaient de croyances culturelles différentes et de l’instinct de survie lié aux famines. Il existait d’autres solutions, mais prendre par la force les moyens de subsistance des autres était la voie la plus simple pour rétablir l’abondance. Cela ne s’est pas arrangé par la suite, avec les explorateurs du 15e siècle, pour in fine en arriver à un progrès industriel catastrophique et à l’ère coloniale. Celle-ci étant l’un des fléaux castrateurs du 20e siècle avec son cortège de guerres effroyables. Fort heureusement en voie de disparition définitive, le colonialisme est derrière nous… Mais contre les guerres et la servitude volontaire, il reste beaucoup à faire. La couleur et la métaphore populaire de l’arc-en-ciel répondent à l’espoir que nous nous mettions simplement à vivre des temps meilleurs.

La polychromie reste un symbole de la métaphore de la vie insufflée à la matière sculptée pour lui permettre une fonction de dramaturgie recueillie autour de l’œuvre et pour symboliser une forme d’espoir. Nous ne devons pas ignorer que pendant plusieurs siècles, l’inspiration artistique chrétienne fut pour notre Europe la seule alternative mystique d’atermoiement poétique. Cela fut lourd pour bien des esprits qui, pour ne pas à avoir à lutter sans fin pour la liberté, la vraie, devaient composer avec l’establishment clérical en vue de rester actifs artistiquement. L’esprit libertaire naissant des dix-septième et dix-huitième siècles a permis l’aération des voies créatrices nouvelles que l’art moderne a empruntées sans se faire prier. Bien sûr, le dix-neuvième a coincé quelque peu et on a assisté à un mouvement d’ouverture sensiblement plus timide. Je n’évoque pas toutes les avancées artistiques : symbolisme, réalisme, romantisme… Non, il s’agit d’un élément, certes anodin, de la réalité esthétique de la polychromie grecque [6] escamoté à la connaissance du grand public pour des raisons de non-concordance avec les thèses de pureté classique défendues par certains scientifiques de l’époque. La sculpture grecque ancienne classique était pour une bonne part entièrement polychrome et cette réalité contrariait une idéalisation issue de la pensée grecque étudiée par des hellénistes réputés. Par exemple, il était hautement contrariant de réaliser que le Parthénon ressemblait plus à une pâtisserie autrichienne qu’au symbole d’équilibre et d’épure classique auquel avait pu faire croire l’effacement progressif de la couleur, et ainsi la disparition, au fil du temps, de la polychromie des statues et de l’architecture. Ce que les intellectuels européens du dix-neuvième siècle souhaitaient exprimer à travers leurs publications l’adoration qu’ils portaient a la culture grec classique, c’était l’équilibre parfait d’un art auquel l’Occident pouvait encore se référer comme philosophie. Bien sûr tous les spécialistes n’étaient pas de cette mouvance idéalisante, mais les anti-polychromes étaient la majorité écoutée [7].

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Sculpture polychrome/ photo Dario Caterina .

Il n’y a pas de quoi en faire un plat ? Cela n’est pas une affaire d’état culturelle, mais plutôt une constatation de dérive de l’idéologie scientifique, parfois à la faveur d’un accommodement de l’histoire, qui aura encore des effets jusque dans les dernières décennies du 20e siècle. Et là, c’est déjà moins rigolo… les exemples sont légion de trafics d’informations historiques instrumentalisées à des fins de remodelage des faits authentiques pour affaiblir leur portée historique.

En ce qui concerne l’art, cette idée de la polychromie en Grèce revêt la même outrecuidance de nos jours jusqu’à la fin de l’art moderne. Ce n’est que récemment qu’une équipe de scientifiques allemands ont entrepris de restituer à des copies de sculptures grecques leur état de polychromie originel. L’effet est immédiat : des statues que l’on imagine très bien en objets de dévotion dans des lupanars où le parfum de l’encens ajoute à l’ambiance, disons, avec un peu d’humour, très virile des lieux… Ces équipes ont réalisé ce travail par curiosité scientifique, et celui-ci rétablit, sans patine, l’effet esthétique exact que devaient avoir les sculptures et l’architecture sur la population grecque de l’époque.

Bref, ce qui me vient à l’esprit, c’est l’idée que la couleur et les patines des objets d’art ont une importance considérable comme soutien de sens, et comptent pour beaucoup dans la compréhension que l’on a pu avoir de certaines œuvres à certaines époques historiques. Une sculpture grecque classique sans couleur isolée dans une culture d’une autre époque perd sa réalité historique et sa fonction initiale. C’est ce qui a permis l’éclosion de positions contradictoires de la part de certains scientifiques, qui pensaient avoir plus à perdre à constater la réalité du fait qu’à promouvoir une idéalisation conceptuelle sans base objective, mais qui préparait un nouveau chemin. L’instrumentalisation de l’art à des fins idéologiques réapparaît subrepticement là ou l’on ne l’attend pas forcément. Cela permet d’approfondir des éléments qui peuvent paraître anodins. L’exemple des foires d’arts contemporains, qui sélectionnent soi-disant la qualité — ce qui, pour être juste, est souvent le cas, mais bien souvent il s’agit de choix esthétiques. D’ailleurs, à ce sujet, nous les enseignants, quand nous devons réaliser les accrochages de fin d’année des étudiants, nous éprouvons quelques difficultés à faire coexister différentes expressions créatives de façon harmonieuse : en clair, nous cédons à la mode de l’esthétisme en vogue et nous ne supportons plus de n’avoir pas l’illusion de réaliser des accrochages qui ressemblent à ce que l’on voit dans les grandes messes des foires d’art contemporain [8]. La diversité fait tache…

La polychromie n’a pas disparu de l’art moderne. Calder, Niki De Saint Phalle, Donald Jud, etc. Bien des exemples, dans l’art contemporain, sont aussi le signe d’une certaine pérennité de l’interaction entre l’œuvre d’art physique — physiquement objective — et la polychromie venant, comme un baume, animer la vie de l’œuvre par une présence de vie intime entre couleurs et matière.

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Sculpture polychrome / photo Dario Caterina .

Le pari semble difficile, beaucoup de philosophes de l’art contemporain pensent que la couleur  – la polychromie – n’a rien à faire avec la sculpture. C’est un point de vue, je ne le partage pas, bien au contraire. Les exemples de chefs d’œuvres sont légion dans l’histoire de l’art. Je conçois seulement que l’ère industrielle de l’art contemporain a, elle, effectivement, beaucoup de mal à rester cohérente au sujet de la polychromie de la sculpture. Les exemples ne manquent pas de l’affaiblissement considérable de la qualité intrinsèque du polymorphisme nécessaire à la polychromie. Pour ma part, depuis le début de mon activité comme sculpteur, je n’ai jamais dissocié dans l’espace la couleur – symbole – et la sculpture – matière. Ce qui représente pour moi une globalisation de l’activité artistique qui permet à la sculpture, dans le monde de l’art contemporain, d’être comme l’art générique support modeste [9] de tous les autres.

Dilige et quod vis fac

Dario Caterina

Le 30 avril 2012 pour Droitdecites.

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[1] L’effet papillon exprime simplement l’inter-dépendance qui existe entre tous les événements et actions diverses produites par les éléments vivants ou non qui président à leurs existences et actions communes. Ceux-ci ont fatalement un pouvoir d’action positive ou négative sur l’état des choses qui composent notre environnement mental ou l’espace physique dont nous faisons partie.

[2] Ajouter des objets, c’est bien cela en somme que réalisent l’ensemble des artistes, créant des œuvres qui apparaissent à la vue, à la faveur de leur apparition au monde physique, après avoir été pensées.

[3] Orsons Welles, immense cinéaste doublé d’un acteur remarquable, a formulé cet aphorisme – que je cite de mémoire – comme synthèse de ce qui relie l’art à des phénomènes d’énergie naturelle. En effet, c’est pour des raisons d’échange que les actions les plus communes ou plus sophistiquées paraissent être en relation avec les ambitions les plus considérables, qui motivent parfois l’œuvre créative des plus grands artistes. Ceci n’est qu’une métaphore de  l’amour entre les hommes et les femmes – pour l’incroyant que je suis – ou l’amour de dieu – pour les croyants – et est certainement la seule motivation qui permet aux hommes et aux femmes de vivre réellement l’apparition sensible du monde en le construisant par leurs actions.

[4] Mécanique quantique : « … Le monde quantique est étrange, le flou probabiliste y règne et au fond, il indique une structure sous jacente aux phénomènes qui est au-delà de l’espace et du temps. L’émergence d’un monde classique à partir d’un monde quantique n’est toujours pas bien comprise. C’est un des objets de la théorie de la décohérence que d’expliquer cette émergence… ». L’exemple de cette définition ci-dessus de la mécanique quantique indique bien pour ma part l’intérêt de rapprocher un questionnement scientifique de la matière et un questionnement artistique de celle-ci. Deux voies pour une seule définition, ou plutôt indéfinition du visible et de l’espace : l’une tente une explication rationnelle et l’autre une explication poétique.

[5] Le créationnisme étant l’apanage de Dieu ou des Dieux, l’art peut être celui des humains.

[6] La polychromie grecque est un des éléments en trop pour les esprits classiquement adeptes de l’épure de la perfection. Somme toute, le dix-neuvième siècle a transformé une culture en un idéal de perfection qui n’existait pas au sens physique du terme.

[7] Il s’agit ici de scientifiques qui, de bonne foi, tentaient de réaliser une appropriation culturelle transformée en un élément nouveau de dynamisation d’une culture qu’ils tentaient de réinstaller dans les esprits pour le plus grand bien de la société de l’époque. Bien entendu, d’autres scientifiques, épris de vérité, n’occultaient pas cet aspect réel qu’était la polychromie à l’époque de la création des sculptures grecques.

[8] Les foires d’art contemporain sont l’exemple type d’une dérive d’homogénéisation esthétique à des fins de commerce. Je ne crache pas dans la soupe, nous avons besoin de vivre de notre art, c’est un truisme. Mais tout de même, à voir l’efficacité de la sélection ethnique esthétisante – entendez l’uniformisation camaïeu contemporain –, la succession d’œuvres indique la philosophie qui préside à incarner l’art qui veut être vu et vendu.

[9] L’art générique – c’est-à-dire la sculpture — n’est pas une dénomination hégémonique de supériorité de la sculpture. Il s’agit plutôt de définir celle-ci comme physiquement co-substantive de toutes les autres pratiques sans pour autant avoir plus d’importance dans sa substance.

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Art Océanien.

L’Art primitif et la liberté perdue.

« … Je suis né en Afrique [1]. Les liens ne sont pas coupés… Les totems, le sacré s’y sont développés… Les grimaces de la culture occidentale ne valent pas plus que leurs rites ancestraux et leur terre sacrée… ».

La sculpture a toujours été pour moi la première étape vers la découverte, par l’artiste, du lien métaphysiquement tissé entre ses mains et sa pensée artistique. Que sait-on de l’envie de pétrir la terre ? Si nous pouvions nous laisser emporter dans les strates de l’histoire – pas celle qui s’occupe du répertoire culturel dont nous sommes issus en occident, mais simplement celle qui concerne l’homo sapiens, l’être humain –, nous ne prendrions pas grand risque à imaginer les sensations du primat poétique qu’ont dû ressentir les premiers hommes, confrontés au questionnement métaphysique que leur a inspiré la vision du monde dans lequel ils évoluaient, un monde à la nature hostile. Nous pouvons tout imaginer, mais pour ma part, c’est la sensation étrange que rien n’a changé dans cette première volonté de modeler la terre ; rien ne m’éloigne de cet homme : au contraire, il est mon frère, mon ami sculpteur [2]. Quel est l’élément déclencheur qui pousse l’homme vers l’envie de façonner un objet ? Ce sont des questions que nous ne nous posons plus, ou si peu. Nous pouvons imaginer que l’art est né d’une nécessité primordiale pour l’être humain : fabriquer des outils pour prolonger ses mains et faciliter aussi les tâches journalières de survie. Cela ne s’est pas fait en un jour. Mille fois, il a dû recommencer le modelé ou la taille des objets usuels. Il y a là déjà une part d’explication des premières beautés formelles qu’a dû découvrir le premier sculpteur, dans la forme parfaite qu’il a vue apparaître dès que sa dextérité lui a permis d’améliorer l’objet. Il a peaufiné un geste qui, pour être l’expression d’une nécessité, a quitté très rapidement la seule visée utilitaire. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à vérifier en comparant plusieurs silex tranchants sculptés à différents moments de l’histoire des premiers hommes. On voit que, progressivement, ne compte plus seul l’usage de l’outil. Mais qu’une beauté de la forme naît du plaisir du sculpteur, mettant à profit sa faculté de reproduire un geste qu’il a reconnu comme juste, pour atteindre, sans la comprendre, la plus émouvante découverte : l’art comme métaphysique du monde et là même, la poésie de sa propre existence.

On ne peut s’empêcher de penser au développement futur que vont engendrer les premières découvertes de la forme par l’homo sapiens. Force est de constater qu’aujourd’hui, nous perdons peu à peu l’art de l’ornementation, de même que le métier et les différents savoir-faire liés aux pratiques artistiques, qui ont pourtant constitué le point de départ du beau geste nécessaire à l’artisan. Il semble, en fait, qu’un savoir-faire artisanal soit requis comme préalable à tout prolongement de l’artiste vers une destination plus élevée de créativité. Certains diront que cela a été la règle jusqu’à Rodin [3] et l’art moderne. Dans notre époque contemporaine, les règles ont changé, parfois en bien, parfois en mal.

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Art Africain / photo Dario Caterina.

Pourtant, les leçons que nous recevons lors des visites des musées nous abreuvent de réussites artistiques remarquables. Des plus archaïques jusqu’à celles, plus récentes, de notre deuxième millénaire, les œuvres d’art montrent toutes les mêmes tentatives de formulations poétiques primaires. L’objet sculpté devient, petit à petit, le support divinatoire, sculpture magique au pouvoir formidable : celui de créer de la culture. Nombre de cultes, en focalisant sur les statuettes, amulettes et autres totémisations de la sculpture, confèrent à celle-ci un pouvoir rassembleur – donner du sens au monde qui se découvre à l’être humain et qui le fige dans une solitude métaphysique. Les hommes anciens ont eu peur, de cette peur qui ne nous a toujours pas quittés dans notre monde contemporain hyper sophistiqué. Il s’agissait seulement pour eux, par prudence, de tenter d’exprimer l’humilité qu’ils ressentaient devant l’incompréhension d’une nature dont l’appréhension progressive n’en était qu’aux prémices. La meilleure expression de la représentation que ces hommes avaient d’eux-mêmes, c’est dans la maternité et la prise de conscience de la mort qu’on les trouvera.

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Art Amérindien / photo Dario Caterina.

Les premières tentatives de représentation d’éléments de maternité et de spiritualisations de la mort apparaissent dans l’exercice de la sculpture. Il est alors évident que l’objet sculpté monte en grade : il quitte l’artisanat pour être adoubé comme métaphore de ce que l’on ne voit pas. Ce basculement est loin d’être anodin, il constitue la première avancée importante pour le développement d’une hiérarchie dans le vécu quotidien des êtres humains : ils conscientisent leur existence et leur rapport au monde. Les cultes magiques de toutes sortes vont décliner sur tous les continents les mêmes préoccupations philosophiques liées à l’apparition de la conscience d’être au monde et, corollairement, de la quête d’un sens à donner à cet état. Peuple primitif ou peuple plus évolué, c’est du pareil au même : la sculpture se sacralise pour représenter ce qu’elle n’est pas objectivement. C’est une phénoménologie de l’art direct : l’objet objectif, mais se réalisant au second degré de compréhension de l’objet – on doit voir ce que l’on ne voit pas. La poésie apparaît à la post vision de l’œuvre, recréée dans l’esprit des premiers hommes. Globalement, tous les peuples ont, plus ou moins, traversé les mutations successives nécessaires pour transformer la sculpture en objet magique. L’art naît et s’accouche lui-même du ventre de l’artisanat et se transforme en poésie métaphysique. Le premier est le chemin du début et l’autre le début du chemin. C’est donc bien de l’art qui est à la base de toutes les formes primitives d’exercices magiques, et nos appréciations culturelles auraient dû le reconnaître comme tel depuis longtemps. Or, ce n’est que depuis peu, à l’échelle de l’histoire, que les productions artistiques africaines, sud-américaines, asiatiques et océaniennes sont considérées comme un patrimoine de l’humanité.

Ce qui nous amène à penser au cosmopolitisme de cette avancée et aux situations délicates que nous connaissons dans nos sociétés contemporaines, à force de vouloir refuser les différences. Les problèmes ne font que commencer ! Prenons comme exemple la pensée de Théodore Adorno, très critique vis-à-vis de l’art populaire, qui était compris, dans sa pensée, comme un affaiblissement de l’art véritable. Même si, de mon point de vue, il s’est trompé dans son appréciation qualitative du jazz, qu’il trouvait faible dans sa créativité, son analyse philosophique mérite d’être replacée dans le débat sur l’art et la politique. Nous pouvons reposer la question à l’art contemporain : de quoi est-il fait ? L’art pour l’art n’est pas mort, c’est ce que je crois. Ou bien nous acceptons celui-ci, en suivant la pensée de Walter Benjamin, dans une nouvelle fonction : celle d’un art sociologique, populaire, débarrassé de l’aura. Ou bien, a contrario, nous acceptions l’idée que l’émotion du moment Art est liée à son apparition première, mais disparaît dès sa reproduction mécanique. L’art n’existant que d’une manière apolitique, au-dessus d’un asservissement partisan au service dune idéologie politicienne. Ou encore, faut-il se réapproprier l’art bourgeois, pour qu’il devienne une expression populaire de masse ? Walter Benjamin, lui, pense que l’art pour l’art est une conséquence de la cécité des artistes nostalgiques qui n’ont pas perçu le déclin de l’Aura, qui auraient en quelque sorte zappé son installation historique dès le début de l’art moderne. Il nomme cela la théologisation négative de l’art. Pour ma part, c’est tout le contraire : c’est seulement à la condition de retrouver l’anti-désenchantement dans la pratique artistique que nous renouerons les liens avec l’art et son aura universelle. L’art sera débarrassé des anti-laïques et des anticléricaux qui le mélangent à la politique. Ceux-ci se battent pour instrumentaliser et récupérer l’art contemporain comme emblème philosophique d’une pensée, au service d’une conception politique de la culture. Pourtant l’art se situe bien au-dessus des chapelles, quelles qu’elles soient.

La vision est autre pour les arts premiers, et je pense qu’ici le problème de l’aura ne se pose pas, car l’aura est partout, consubstantiel aux créations. Je tenterai la formule suivante au sujet des sculptures anciennes, africaines et autres : enfermée dans une matière inerte, l’âme de la culture qui est responsable de la gestalt qui a sous-tendu l’œuvre d’art reste contenue en son sein pour l’éternité. En disant cela, suis-je dans le camp des défenseurs du sacré ? Absolument pas, car je suis profondément athée, même si j’allume parfois des cierges dans les églises italiennes pour faire plaisir à ma mère. Ce que je ressens est plutôt une vision chamanique de l’art, au service d’une humanité de l’âme . Toutes les formes d’arts actuelles, dans notre monde occidental, doivent beaucoup aux passées, jusqu’à un certain point. L’art s’est affranchi de la beauté, et c’est tant mieux si cela permet une liberté toute primitive de la forme. Je ne prends pas beaucoup de risque à penser qu’au XIXe siècle, une œuvre africaine ne faisait pas le poids, comparée à un Rodin, dans l’esprit d’un bourgeois amateur d’art. Mais au XXe, il n’a plus fallu attendre longtemps pour que l’art moderne adopte l’art primitif comme un sang nouveau coulant dans sa propre circulation créatrice. Picasso et d’autres en furent les plus fervents défenseurs au début du siècle. Ce moment universaliste a somme toute vécu très peu de temps pour pouvoir faire culture. Depuis l’avènement de l’art actuel, même les artistes issus des pays émergents se sont coupés eux-mêmes de leur culture, à part quelques exceptions, je pense notamment à l’artiste Ousmane Sow [4]. Ce n’est pas aussi sec, bien entendu, mais force est de constater que l’uniformisation du monde est déjà très avancée et que le développement a atteint depuis peu un niveau d’occidentalisation qui aspire l’ensemble des productions artistiques mondiales vers les truismes de l’art contemporain.

Nous pouvons raisonnablement nous poser la question de savoir si les artistes ont toujours un potentiel de liberté. Car, avec beaucoup d’autres j’en suis convaincu, c’est naïvement que je croyais que l’artiste mettait, avant toute forme de concession – et nous sommes bien contraints d’en faire pour tenter de vivre de notre métier – un point d’honneur à refuser l’utilisation politicienne de ses œuvres. Qu’il gardait comme le bien le plus précieux la liberté, la pure, celle qui fait que l’art est au-dessus du religieux et du laïque. C’était sans compter sur la machine infernale de la capitalisation boursière et de la politique qui se met en œuvre depuis une trentaine d’années pour asservir l’œuvre d’art comme plus value financière. J’ai déjà abordé ce sujet dans les différentes chroniques précédentes, mais ici je pense davantage à ce que nous pouvons appeler une collaboration des artistes, au sens où ceux-ci s’intègrent dans ce système, voire le soutiennent. Il n’y a qu’à voir la peoplisation de certains artistes pour comprendre le dévoiement de la notion art. Donc, le sens politique dans l’esprit des artistes s’est réduit à une juxtaposition avec la société, qu’ils défendent en la nourrissant, renonçant par là même à un acte culturel universel. Pour enfoncer le clou, l’intérêt pour l’art africain qu’a pu ressentir un Picasso n’est en rien à comparer à la flambée actuelle des prix des œuvres scandaleusement pillées par les affairistes amateurs d’art ancien. Pour trouver certaines anecdotes à ce sujet, il ne faut pas creuser longtemps. Je pense au nombre considérable d’œuvres africaines trouvées (on y croit… ?) sur les terrains gigantesques des industries qui ont obtenu des licences d’exploitation dans les pays africains. Cette méthode a permis de sortir la plupart des œuvres d’art importantes qui inondent le marché occidental depuis l’après-guerre, juste avant la décolonisation. Qui est dupe ? Il faut aussi savoir que même les artistes s’y sont mis et sont devenus opérateurs dans ce microcosme lucratif. Bref, pour qui aime l’art tiers-mondiste, il ne faut pas trop se poser de question sur la provenance des œuvres et ce qu’elle implique comme moralisation du secteur. Le pillage des œuvres d’art et des matières premières sont les éléments visibles de l’influence néfaste de l’esprit occidental sur les cultures des pays émergents. Cela ne date pas d’aujourd’hui : la paupérisation politique a suivi la décolonisation pour donner, la plupart du temps, des gouvernements corrompus ralentissant considérablement le développement des peuples africains. Dans la hiérarchie des catastrophes, l’hémorragie des œuvres d’art représente peu de choses aux yeux de la population. A moins d’une évolution considérable des amateurs-vendeurs occidentaux qui se remplissent les poches, rien à l’horizon avant un bon bout de temps.

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Art Africain.

Pourtant, les artistes africains, spectateurs de notre monde délirant, peuvent moraliser leurs propos. Ils peuvent nous dire qu’ils ont perdu quelque chose que nous aussi allons perdre sous peu. Nous connaissons des difficultés de conservation des œuvres d’art dans les musées constitués par nos ministères de la culture occidentaux. Car l’objet œuvre d’art a perdu bien des qualités des praxis du métier. Ce qui a pour effet de questionner les responsables des deniers publics sur l’opportunité de conservations coûteuses d’œuvres qui parfois vont perdre même le concept que leur attribuaient les artistes de manière primordiale : ce qui est essentiel dans l‘art contemporain, c’est le concept… Ils vont le perdre par défaut, l’œuvre se consumant en se dématérialisant : l’œuvre tendait à l’éternité, aujourd’hui elle tend à se consumer, elle est biodégradable, mais de manière accélérée. Pour se résumer, l’évolution des contextes de création s’affaiblit depuis l’abandon de l’histoire. Bien sûr, l’histoire se construit sur le changement : tout doit évoluer, surtout l’art. La peinture, malgré tout, a repris pied, de même que la sculpture et le dessin. Sauf à vouloir niveler le cosmopolitisme des cultures, nous serions avisés de réaliser un audit informel des contextes qui président aux philosophies des diverses expressions artistiques. Pas pour restaurer ce qui existait avant ce que l’on nomme pompeusement « l’avant-garde », cela serait trop d’honneur pour une appellation qui ne veut plus rien dire aujourd’hui.

Art primitif / Océanie.

Mais pour restaurer démocratiquement le pluralisme nécessaire à toutes les expressions artistiques qui, si l’on n’y prend garde, vont disparaître, faute d’être enseignées, dixit Claude Lévi-Strauss [5]. Les vérités d’aujourd’hui ne seront peut-être pas celles de demain. Même si ce n’est qu’une anecdote, je vous relate tout de même le refus d’accepter le galeriste Claude Bernard [6] à Art Brussel [7]2011 parce qu’il souhaitait présenter Zoran Music [8], preuve que la philosophie libérale consumériste [9] des années cinquante, prévoyant le remplacement des objets consommés après un certain laps de temps programmé, commence à faire des ravages, non plus seulement dans l‘électro-ménager, mais aussi hélas, dans le monde de la culture.

Fast food culturel ou slow food culturel? That is the question…N’est-il pas?

Ab origine fidelis

Dario CATERINA.

Le 22 juin 2012 pour Droitdecites.

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[1] L’Afrique, pour moi, a toujours été la métaphore parfaite d’un monde dont l’ensemble des constituants – les êtres vivants comme les éléments de la nature – sont en interaction, comme un univers complet à l’échelle de notre monde. Elle reste pour moi, malgré le fait que je n’y ai jamais mis les pieds, un univers littéraire, à l’instar de ce que fait Jean Giono dans son œuvre.

[2] C’est véritablement chez moi une obsession : l’art n’est pas dépendant du niveau de culture de celui qui le produit, il n’est certainement pas tributaire non plus de la politique, au sens que celle-ci n’est pas un préalable à son existence. Ce qui ne m’empêche pas – et je suppose la même chose de la part d’autres artistes – d’être engagé dans la vie sociale et humaine de la cité. Je pense que le plus simple des hommes peut atteindre plus de profondeur artistique que n’importe quel artiste bardé de culture. Car l’art n’apparaît pas toujours à celui qui le cherche, même si celui-ci a toute la culture nécessaire à la compréhension du phénomène.

[3] Rodin signe la fin de l’art de la sculpture produit classiquement et annonce l’art moderne en Europe. Il reste néanmoins l’un des tout grands sculpteurs qui, j’en ai l’intuition certaine, doit avoir aimé le modelage de la terre  plus que tout, y compris la sculpture produite hors culture occidentale.

[4] Ousmane Sow est un artiste sénégalais qui a réussi à s’imposer dans le monde de l’art occidental tout en préservant un lien esthétique et philosophique avec ses origines africaines.

[5] Claude Lévi-Strauss fut le premier à faire le constat d’une cassure culturelle entre tradition, métier et art contemporain. Sa prédiction risque de s’avérer exacte quant à la disparition de savoir technique faute de pratiquants capables de l’enseigner…

[6] Claude Bernard est un galeriste français qui a, depuis de très nombreuses années, défendu des artistes tels que Francis Bacon, Zoran Music, David Hockney, Ipousteguy, etc.

[7] Art Brussel est une foire d’art qui a rejoint le quarteron des foires les plus importantes en Europe. Je m’en réjouis, tout en regrettant le manque d’ouverture dans les choix, mais l’on peut faire ce reproche à plus d’un événement de la sorte…

[8] Zoran Mušič est un artiste qui a eu son heure de gloire il y a quelque temps déjà. Donc, son tour est venu d’être déclassé par l’establishment de l’art actuel exprimé ici à travers les responsables de la foire de Bruxelles. Est-ce grave ? Je ne le crois pas, car son œuvre plaide pour lui plus que ne le pensent ses détracteurs.

[9] Il s’agit ici d’un élément extrêmement sérieux. J’ai pu visionner un reportage sur les questions débattues par des spécialistes responsables des ventes des grandes industries dans les années cinquante aux Etats-unis. La réalité dépasse la fiction, le cynisme des objectifs à réaliser est sidérant : comment faire pour accélérer la consommation, c’est-à-dire le renouvellement de la production des objets consommés ? Affaiblir la fiabilité des produits, en confiant aux ingénieurs la tâche de fragiliser les éléments. Nous savons aujourd’hui que les ampoules électriques ont été modifiées en ce sens, car les ampoules des débuts du XXe siècle avaient une durée de vie supérieure à celles produites dans les années cinquante. Appliquez au monde de la culture les mêmes principes de consommation et vous réaliserez l’intégration marchande des œuvres d’art dans le monde libéral de l’industrie. Et oui, nous y sommes…

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Paysage sculpture / photo Dario Caterina.

La sculpture et la virtualité.

Aborder la virtualité dans un domaine comme la sculpture et faire correspondre une justification postmoderne à l’utilisation de l’image dans le milieu comme pratique sculpturale est déjà dans les mœurs de beaucoup d’artistes qui pratiquent cette nouvelle esthétique. Le pas, qui depuis un certain temps a été franchi, philosophiquement, dans les esprits, est certainement le signe d’une évolution inéluctable de l’interprétation du vivant, réalité tangible, et du vivant virtuel, c’est-à-dire une reproduction du vivant postposée en stase du réel.

De quel questionnement s’agit-il, quand on tente de définir la réalité et la virtualité ? Une réponse multiple est nécessaire. Elle impose toutes sortes de points de vue positifs ou négatifs à la réflexion sur ce que sont les échanges de l’esprit dans la réalité du corps comme récipient des phénomènes. La création et les arts en général supposent l’acceptation évidente des évolutions technologiques concomitantes à la nouveauté esthétique qui, de facto, incarne cette lente transformation du monde qui se déroule tous les jours sous nos yeux, par stratification des phénomènes. L’utilisation du virtuel dans le domaine de la pensée trouve dans beaucoup d’activités intellectuelles de quoi justifier son existence. L’écrit en général, à travers la presse, les livres, justifie déjà, à la faveur de son développement sur le Net, d’une présence suffisante pour délivrer au plus grand nombre un espace de savoir et d’échange considérable, depuis maintenant une bonne vingtaine d’années, et ce n’est qu’un début. Droit de Cités, exemple parmi d’autres, ne fait qu’entériner une pratique du Net qui rétablit l’idée de la culture pour tous, certes virtuelle en son support, mais dont la diversité des points de vue permet l’exercice d’une parole et d’une pensée diversifiées, parfois poétiques, politiques, sociologiques ou simplement humaines. La virtualité du Net est parfaitement justifiée et mise au service de la communication pour tous. Mais passons aux arts en général, où le questionnement est plus délicat.

L’art de la danse, comme pratique abordée du point de vue de la sculpture, permet de démontrer la réalité de la vitesse expressive des sentiments quand ils sont vécus en direct au travers des corps qui les expriment. La présence spatiale des corps permet une définition de ceux-ci par le mouvement. La communion qui naît entre les spectateurs et les danseurs exprime parfaitement l’idée du partage, presque en direct, des effluves de la transpiration des corps, dans l’effort expressif qu’ils réalisent au profit de l’art. Cet aspect contextuel de la réalité de l’art trouve sa justification dans une redécouverte très ancienne de la nécessité du recours au corps pour exprimer une réalité transcendée par le jeu métaphorique de « Je joue la vie, je danse la vie, je peins, je sculpte la vie, je réécris la vie, je pense la vie, etc. ».

Il s’agit en fait de réaliser une architecture multidisciplinaire d’un même corpus d’âmes sensibles à travers toutes sortes de pratiques nécessaires à l’humain, pour tenter de comprendre l’avènement de son éternelle apparition au réel. L’on conçoit aisément l’avancée considérable que représente, dans beaucoup de domaines, l’outil virtuel. Celui-ci permet des communications accélérées de tous types – culturel, affectif, informatif, etc. – ; dans le fond, il raccourcit considérablement le temps de communication relationnelle entre les êtres humains. Avec quelles influences ? Paul Virilio [1] aborde ces divers aspects avec beaucoup d’acuité dans ses différents travaux. Et puis, ironiquement, le virtuel permet aussi d’évacuer les contacts olfactifs entre les individus… J’entends déjà les commentaires de certains… : « Et c’est tant mieux, dehors les puants ! » Mais il y a là une question sous-jacente importante, plus générale, de la dérive d’une aseptisation des relations entre les corps et il ne s’agit pas de salle de bains – si l’on manque un jour sa toilette, cela se sent et c’est désagréable -, mais de l’appauvrissement des échanges des sens, qui sont nombreux dans les contacts humains. L’art virtuel est aseptisé, comme des éléments trempés dans le formol : propres. Les propos font sens, mais il y a un manque…

Au-delà des matériaux qui existent déjà, tout est sculpture… les odeurs à travers l’olfaction, la lumière, le son, etc. La sculpture a, au sens premier du terme, une existence effective, un rapport effectif au réel. A contrario, on peut se poser la question de savoir si la nécessité d’exposer des postes de télévision ou de dérouler des vidéographies signifie, comme dans l’esprit de Nam June Paik [2], s’approprier le réel ? Ou au contraire une volonté consciente – ou inconsciente – de contourner la virtualité de l’image pour lui donner un corps… La sculpture s’ouvre aux nouvelles technologies numériques pour permettre, plus aisément, l’approche sensible des concepts nécessaires à l’élaboration de projets monumentaux. Cela implique une forme de participation active aux développements du virtuel et de la création artistique. Ce nouveau média permet une virtualité d’existence de la future œuvre sculpturale qui trouvera une pérennité à la faveur de vidéographies documentaires retraçant le vécu artistique, les actions telles que l’ action painting, le body art, les performances, les installations, etc.

Nous pouvons aborder l’angle virtuel du côté du théâtre également, du cinéma bien entendu, et de la musique avec les logiciels de création musicale. Tous les arts sont concernés par la virtualité ou par la réalité : fût-ce un choix librement consenti, il s’agit tout même d’une réalité qui a des conséquences non négligeables sur la compréhension du temps et son impact sur le rythme de la vie. La virtualité implique des changements positifs et négatifs, sans que cela soit identique dans les faits pour tout le monde. Certains individus s’accommodent parfaitement des changements qui s’organisent dans leurs vies, lentement et inexorablement, pour durer. Le théâtre a lui aussi bénéficié de l’avancée technologique que constitue la vidéographie, qui a permis une sauvegarde documentaire des créations scéniques éphémères. Les médias numériques ont permis, comme le CD pour les musiciens ou le cinéma, de fabriquer des « conserves » culturelles, consultables à souhait, en dégustation postposée.

Bill Viola [3]

Pour le monde culturel, les conférences et la vidéographie documentaire, le CD d’enregistrement de philosophes ou de conteurs d’histoires, rendent accessibles des produits de culture à un nombre considérable de consommateurs qui ne peuvent pas se permettre financièrement l’expérience vraie du théâtre, du concert live, ou de la conférence payante.

C’est, après tout, du cinquante-cinquante… la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide… Les comédiens sont des passeurs de messages subliminaux. Ils vocifèrent les diatribes des auteurs de théâtre en transpirant leur exaltation, leur interprétation des textes qui leur sont confiés. Ils fustigent tous les travers de notre société en démêlant les contradictions de nos défauts les plus vils. Ils stigmatisent la politique dans ce qu’elle a d’absurde et dans son incompétence patente à résoudre les problèmes des citoyens. Ils campent des personnages dignes d’un délire kafkaïen. Ils divertissent leurs auditeurs jusqu’au désespoir. Ils vitupèrent contre le mensonge, en tenant pour responsable la mentalité petite-bourgeoise dont nous sommes tous plus ou moins victimes, un jour ou l’autre. Ils mettent au jour la pornographie ambiante de notre société, la guerre, la faim, les dictatures, etc. Non pas la nudité des corps et du sexe, mais la pornographie des tartuffes et des esprits veules qui conduisent le plus souvent les populations les plus faibles à leur perte, en ayant auparavant profité de leurs faiblesses. Ils réinterprètent la vie pour être tellement vivants pendant que la scène se déroule, ils vivent in situ, dans l’instant même, leur propre vie en en interprétant une autre, petit décalage subtil qui permet de justifier l’éloignement, pourtant si proche de l’art et de la vraie vie. Dans cet exercice, l’art devient la vie par procuration, le temps d’un recueillement autour des spectateurs. Le danseur, lui aussi, transpire de tout son corps pour incarner, l’espace d’un instant sublime, la fusion de son art avec le public. Celui-ci reçoit l’énergie développée par le danseur comme une offrande artistique qui lui rend ses espérances inconnues. La communion opérée en temps réel permet une sorte de gratuité de l’événement, malgré le paiement nécessaire du billet d’entrée. Le musicien réalise la même performance en inondant l’oreille de sensations heuristiques, qui permettent une récréation de l’âme, une quiétude, l’énergie ou les douleurs s’incarnant dans une catharsis artistique.

L’œuvre du sculpteur et du peintre, elle aussi, a son olfaction. Une vraie senteur de travail. Les artistes travaillent sans trop le savoir pour une non-virtualité de leurs créations. Les corps virtuels n’ont pas d’odeur, certains préfèrent cette évolution du cleaning généralisé. L’image virtuelle est parfaite sans les odeurs de transpiration des corps qu’elle représente. L’art tient dans une certaine humanité palpable. À ce propos, Jo Delahaut [4], peintre abstrait, expliquait, lors d’une interview de la RTBF, son attachement à l’imperfection de ses tableaux alors que de prime abord, ses œuvres renvoient esthétiquement à une illusion de perfection. Pour lui, cet aspect d’humanité que recèle l’imperfection permet de représenter le déroulement de la vie, de sa vie en temps réel. Le résultat artistique est plus qu’une œuvre, il est le temps écoulé à vivre la peinture. Si l’instant est fécond, la toile le lui rend bien, elle l’aura aidé à vivre sa vie. Cette option de réalité des œuvres d’art est essentielle à leur élaboration et à leur existence en tant que témoin du temps de l’artiste, ce temps qu’il utilise pour chercher inlassablement à couvrir l’espace, dans l’espoir que ce déroulement ne cesse jamais d’être un moment précieux de découvertes.

En résumé, opposer le corps réel et le corps virtuel, c’est facile. Mais il en va autrement de contester l’évolution négative sur les esprits d’une surconsommation d’éléments virtuels. Une certaine esthétique de la vie en pâtit. L’expérience liée à certaines pratiques de proximité totale, c’est-à-dire de réalité du réel, est en passe de ralentir les échanges de contacts. Nous ne sommes pas forcément des spécialistes de la sociologie des médias, mais sans beaucoup nous tromper, nous pouvons penser que le virtuel gagne des parts de marché sur la vraie vie. La saveur des choses est essentielle à un certain type de qualité de vie. Un critique de cinéma de la télévision belge, Sélim Sasson [5], donna en son temps certainement un des premiers points de vue sur le numérique, en émettant des réserves sur le résultat des premiers dessins animés réalisés à l’aide de programmes numériques ; sa sentence évoqua le côté plombé des couleurs et le caractère mécanique des personnages. Nous sommes nombreux à avoir constaté un affadissement du dessin artistique des personnages des dessins animés des studios de Walt Disney [6]. Les progrès techniques sont exponentiels et ce n’est pas fini. Peut-être que de bonnes surprises nous attendent dans l’espace contemporain avec l’utilisation du numérique comme nouveau média. Le mélange de technicité et d’éléments archaïques a déjà cours dans les milieux artistiques depuis Duchamp. Cela n’hypothèque en rien les aptitudes à utiliser l’espace réel comme lieu où l’art s’intègre parfaitement à la réalité sociologique des communautés.

Ajouter au lieu de soustraire permet un biotope plus riche en termes de diversité artistique. Comprendre les situations complexes de la déconstruction commencée par notre époque, et qui touche en profondeur les réalités culturelles, peut permettre de mieux accepter les changements inéluctables opérés par les nouveaux médias de connectivité en réseaux, qui dépassent largement le monde de l’art. Le savoir technique est de moins en moins important et pris en compte dans les pratiques de l’art. Les moyens numériques ont investi la musique depuis déjà très longtemps. La photographie et la vidéographie l’espace des plasticiens. Les chorégraphes utilisent de plus en plus le support vidéographique dans leurs mises en scène. Le livre électronique est le sujet de débats entre ses défenseurs et ceux du livre papier. Ceux-ci évoquent, là aussi, la sensualité olfactive du papier et du toucher dont l’existence est mise en danger. Bref, l’époque est déconstructive sans que nous n’identifiions correctement les implications à long terme – l’écologie des sens devient une question incontournable pour notre société postmoderne.

Quid de l’art ? [7] Il va bien. Dans le domaine de la vente d’œuvres d’art, il n’a pas à s’en faire : 41 % du marché de l’art a migré vers la Chine, 27 % aux États-Unis, 18 % en Angleterre, 4 % vers la France, 1 % en Allemagne. Les autres… ?

Qui rogat, non errat.

Dario Caterina,

Le 8 mars 2013

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[1] Paul Virilio est un urbaniste essayiste français, né en 1932 à Paris. Il est principalement connu pour ses écrits sur la technologie et la vitesse dont l’alliance constitue à ses yeux une « dromosphère ».

[2] Nam June Paik est un artiste sud-coréen né à Séoul le 20 juillet 1932 et mort à Miami le 29 janvier 2006. Il est considéré comme le premier artiste du mouvement d’art vidéo[]. Il fut notamment lauréat du prix de la Culture asiatique de Fukuoka en 1995 et du prix de Kyoto en 1998.

[3] Bill Viola est un artiste américain né à New York le 25 janvier 1951. Il s’est principalement illustré par la création d’installations monumentales.

[4]iv Jo Delahaut (Vottem, 22 juillet 1911 – Schaerbeek, 20 février 1992) est un artiste belge. Membre de la jeune peinture belge d’après-guerre, il fit ses études à l’Académie des beaux-arts de Liège.

[5] Sélim Sasson était un critique cinéma de la RTBF, en charge également d’une émission d’art. Dans les années 1960, il avait eu un propos qui encore aujourd’hui me frappe par son aspect péremptoire. Je le cite : « […] la sculpture a définitivement basculé dans l’abstraction… » On sait ce qu’il en est advenu par la suite, mais il y avait aussi de sa part une toute première critique de cinéma adressée à la toute première réalisation par les studios Disney d’un film numérique. Son appréciation était à tout point de vue celle d’un esprit qui donne la préférence au fait main. Les couleurs lui semblaient plombées et les dessins mécanisés, sans beaucoup d’âme… Il semble à tout le moins que la perte d’une certaine humanité affaiblit la création…

[6] Disney, pour beaucoup, est jugé meilleur dans les productions anciennes que celles plus récentes. Les dessins avaient beaucoup plus de tonicité et de naturel que les dessins animés confiés à un ensemble plus important de dessinateurs spécialisés en numérique.

[7] Le marché de l’art se porte bien. Le déplacement des achats vers l’Asie se poursuit sans interruption, à la hausse depuis un certain temps déjà. La Chine semble être en passe d’engloutir une bonne part des ventes d’œuvres d’art anciennes et modernes… Le dragon culturel est en marche.

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Martine Droixhe / photo Pierre Bianchini.

Martine Droixhe

Ou la peinture comme miroir de l’esprit.

La peinture-peinture et la sculpture-sculpture sont des locutions apparues lorsqu’il devint nécessaire de faire la distinction entre diverses pratiques artistiques en lutte idéologique entre elles. Pour certains artistes, être le plus proche possible de l’intégrité de la peinture ou de la sculpture s’exprime à travers un choix simple : l’œuvre est le tableau — ou la sculpture — tel qu’il est constitué et apparaît phénoménologiquement à la vue du spectateur. L’œuvre est présente dans la réalité de l’espace, un point c’est tout, sans pathos. Les artistes qui font ce choix abordent souvent leur statut de peintre et/ou de sculpteur à travers le prisme du métier pour déjouer le piège contemporain du transdisciplinaire. En effet, l’artiste postmoderne quitte définitivement l’artisan pour devenir sociologue au service de la pédagogie sociologique. L’horizontalité de la culture, phénomène lié à la déconstruction de la verticalité culturelle des deux derniers millénaires, a eu un effet de démocratisation des possibilités créatives qui a entraîné une décontraction de la création sur le principe laconique que tout est possible, tout est acceptable, tout fait sens, et que nous pouvons transcrire comme ceci : l’art contemporain a permis l’avènement de l’individu et des mythologies privées, en réaction au monde grec et chrétien au sein desquels les artistes œuvraient pour la verticalité d’une culture de civilisation.

La peinture et la sculpture ont toutes deux vécu la même transformation. Plus profonde pour la peinture avec les suprématistes , et plus radicalement neutre, voire froide, pour la sculpture avec les minimalistes. En art, surtout à l’époque moderne du début du XXe siècle pour la première, et juste après la Seconde Guerre mondiale pour la deuxième, les nouvelles tendances résultaient souvent de réactions à d’autres mouvances contradictoires. Cette déconstruction a eu des effets importants sur l’installation de nouveaux concepts artistiques. Aujourd’hui, c’est la mode du transdisciplinaire , la nouvelle doxa, qui va faire des émules : c’est chic… Pas toujours convaincant, mais parfois pertinent. Toutes ces transformations vont-elles permettre une plus grande diversité de points de vue ? Ou vont-elles a contrario provoquer une idéologisation de l’art avec pour conséquence l’instauration d’un canevas réducteur — un pédagogisme ridicule de l’œuvre d’art — dans lequel le travail de l’artiste contemporain devra s’intégrer pour exister… ? La question n’est pas encore tranchée. Ce n’est pas nouveau, les années 90, au XXe siècle, ont eu leur lot de débats au bout desquels les contradicteurs ont fini par simplement rester sur leurs positions respectives. Que cherchaient les intervenants dans ces débats ? Imposer leur point de vue. C’est-à-dire pour les uns alerter sur les dangers de la déconstruction philosophique de l’art… et pour les autres concevoir de bonne foi les critiques envers l’art contemporain comme une tentative d’affaiblir les libertés de création et d’empêcher l’avènement d’un monde nouveau symbolisant l’avenir.

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Martine Droixhe / photo Pierre Bianchini.

L’art actuel, au sens postmoderne du terme, est la seule voie acceptable pour ses défenseurs. Quid de l’art moderne et des peintres traditionnels ? À la poubelle ? Une précision s’impose : beaucoup de débats au sujet de l’art contemporain sèment la confusion. Il ne s’agit pas, en tout cas en ce qui me concerne, d’un combat d’arrière-garde contre l’art actuel. De très grands artistes ont permis des avancées marquantes ; d’autres se contentent de suivre en file indienne… Il s’agit plutôt de démontrer un basculement quasi exclusif dans le choix de l’art contemporain par les institutions publiques, les universités — à travers leurs spécialistes de l’histoire de l’art — et certains établissements d’art plastique, qui pensent devoir suivre le credo culturel des grands penseurs de l’État. In fine, le choix philosophique qui tente d’imposer l’art contemporain comme si celui-ci était le représentant idéologique d’une pensée claire, voire éclairée, symbolisant l’époque culturelle actuelle, est en marche dans les esprits. Alors que dans les faits, il s’agit d’une « guerre de religions ». Un signe qui ne trompe pas : à la Biennale de Venise, le Vatican présente des artistes contemporains qu’il sponsorise très adroitement pour mettre le pied dans l’art actuel et y être associé en tant qu’opérateur. C’est un signe parmi d’autres marquant le début d’une nouvelle querelle dogmatique — laïcs contre croyants —, plus pacifique celle-ci que les précédentes, mais néanmoins significative d’un certain état d’esprit.

Bref, ce débat est complexe, à la mesure de la dualisation des esprits et il s’exprime comme la métaphore d’une guerre au lieu d’incarner un réel échange critique de valeurs, dans un esprit de bonne gestion des savoirs. Encore une fois, la diversité — dans le sens des philosophes — n’est pas ce qui préoccupe le monde de l’art, alors que paradoxalement les écologistes et la gauche sociale en ont fait leur cheval de bataille politique.

Pour en venir à la peinture-peinture , il faut tout d’abord rappeler que l’art abstrait a permis à la peinture d’atterrir dans l’espace de la réalité tangible. L’exploit de cette apparition a été rendu possible principalement par le questionnement des suprématistes et des divers courants d’artistes abstraits qui ont tracé la voie. La peinture, étant sa propre représentation dans l’espace concret de son lieu d’exposition, devient purement objective : elle est. La sculpture minimale, elle, bascule dans une indéfinition de genre, elle flirte avec le design, elle est froidement objective. Mais ce n’est pas aussi simple, il y a chez certains peintres et sculpteurs, dont fait partie Martine Droixhe, une part de métaphysique poétique qui les éloigne des représentants intellectuels purs et durs du monochrome et du minimalisme. Dans le fond, la peinture apparaît dans la même sphère spatiale que la sculpture, elle intègre l’espace du réel : phénoménologie de l’atterrissage dans la réalité.

Pourquoi l’art doit-il passer par un questionnement permanent de sa propre existence ? L’artiste doit-il interroger politiquement le monde dans lequel il vit ? C’est-à-dire avoir une fonction de gentil géo-sociologue de la culture… et par là même participer à la sociologie de la société dans le rôle d’animateur culturel ? Il s’agit bien ici d’une dérive philosophique, elle n’est pas nouvelle. Je me souviens d’entendre un camarade des Beaux-Arts, qui était à l’époque communiste, dire avec humour à notre professeur d’histoire de l’art : « En Russie, on vous aurait mis au goulag pour ce que vous avez dit lors de votre cours. » C’est dire si la politique est tendre avec l’art. La droite et la gauche n’ont pas les mêmes réflexes mais ont les mêmes effets… Il faut tout de même constater qu’avoir fui l’inspiration chrétienne de l’art depuis la Révolution française pour finalement transformer les artistes, au nom d’un principe de gauche, en animateurs culturels, est bien là un dévoiement néfaste de l’intégrité de l’art comme espace réel de liberté. Son asservissement à la politique ou aux croyances est bien réel… Choisissons la liberté, pas les servitudes, de quelque bord que ce soit.

En résumé, les artisans du passé, les artistes modernes ou les artistes contemporains sont d’un même genre. Nous pouvons chacun faire exister, sans anachronisme, ces trois orientations au sein de notre époque. Mais paradoxalement, nous vivons en réalité une fermeture idéologique, les médias et les actions culturelles tendant à fermer leurs portes aux artistes libres, au nom de la doxa culturelle qui veut que « bêler art contemporain, c’est plus chic ». Beaucoup d’artistes résistent et c’est tant mieux, le temps plaidera pour la diversité…

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Martine Droixhe / Photo Pierre Bianchini.

Venons-en à nos artistes, radicaux dans les choix qu’ils opèrent en dehors des sentiers battus de l’animation culturelle. L’œuvre de Martine Droixhe est à cet égard un bon exemple de ce qui pousse un artiste à radicaliser son propos pour parvenir à une certaine synthèse et à une épure salutaire, en dehors de tout clivage et des modes actuelles. Elle n’est pas la première, tant s’en faut, mais elle participe au mouvement continu, depuis le début du XXe siècle, des peintres qui ont eu l’intuition de la couleur comme élément de base d’un tout au sens philosophique du terme. De par l’exigence constructive de sa réalité tangible, la couleur est, pour l’artiste qui pratique, vit la peinture et en fait son média privilégié, l’élément essentiel qui le guide dans sa recherche artistique. Bien entendu, la monochromie radicale que certains artistes ont été amenés à privilégier récemment est comme la métaphore d’un chemin infini. Certains pensent à la fin de la peinture comme à une impasse, à la fin de l’histoire. Quelques critiques d’art et autres historiens ont écrit dans leurs publications et manifestes la fin de l’histoire et du récit comme la fin des avant-gardes : il n’y a plus rien à explorer, la déconstruction constructive est en marche, le monde ancien est mort, vive le nouveau… Ils se trompent cependant au sujet de la peinture quand ils prétendent que celle-ci doit être dépourvue de métaphysique. C’est peut-être pour eux une façon de continuer la guerre des religions. Bernard-Henri Levy, devant un tableau de Mark Rothko, a eu la sentence suivante : « Devant un tableau de Mark Rothko, on se trouve devant un temple. » Tout à fait subjectif, mais c’est son droit de le prétendre. L’œuvre de Martine Droixhe est parfaitement significative de la réalité d’une dualité présente en son sein. Le choix d’expression qu’elle fait participe d’une lente émancipation de l’esprit et du cœur spirituel. Il ne s’agit pas d’une spiritualité religieuse, mais d’une métaphysique de l’art qui se différencie d’une partie de l’art contemporain. En effet, celui-ci s’oriente vers la sociologie culturelle alors que Martine Droixhe déroule sa vie à travers l’émotion picturale et le travail qui permet de l’atteindre. Sa peinture construit sa vie, parfois autour d’une douleur, puis atteint une récréation de l’âme qui lui confère une métaphysique sensible dénuée de religiosité. Apparaît alors une métaphore, celle de son âme mise au monde à la faveur de la couleur, comme un miroir sublime d’un sang blanc ou coloré. L’art comme construction d’un monde invisible, pourtant tellement nécessaire à celui qui le cherche, est un espace de liberté que l’on doit mériter. Martine Droixhe exerce avec respect et générosité le métier de peintre que lui ont enseigné certains professeurs des Beaux-Arts. L’histoire de l’art, découverte grâce à un enseignant à la fois historien et artiste, et la singularité d’un professeur de peinture très éloigné de son choix esthétique actuel, lui ont permis d’emprunter un chemin personnel et une voie sur laquelle bien d’autres artistes ont marqué l’histoire de l’art avant elle. Et ce sont ces artistes-là, ses pairs, qui, présents à son esprit, lui permettent de faire partie d’un mouvement qui n’est pas près d’être relégué dans l’histoire de l’art. La peinture et la couleur font partie de sa vie d’artiste et accompagnent le déroulement de ses émotions tout au long du temps qui passe.

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Martine Droixhe / Photo Pierre Bianchini.

Le paradoxe aujourd’hui, pour les peintres adeptes de la peinture-peinture comme Martine Droixhe, est donc de concevoir l’art comme une catharsis et une résistance, permettant de rester dans une certaine continuité philosophique défendue, en leur temps par, Piet Mondrian, Kazimir Malevitch , Ad Reinhardt , etc. Ceux-ci furent des précurseurs, leur peinture était vivante, au sens où elle représentait pour eux un moment privilégié et parfait de recherche de liberté, pas nécessairement visible dans le résultat peint, l’essentiel étant le moment de plénitude lui-même, le temps de vie passé à tenter de mettre au jour un art de chercheur, qui donnait un sens à leur vie d’artiste. Beaucoup de tentatives pour peu de résultats, mais n’est-ce pas la vérité de tous les artistes qui se respectent, et qui refusent d’adopter les postures imposées pour plaire aux commissaires ?

Comme beaucoup d’artistes-peintres mais aussi de sculpteurs, dont les œuvres participent de la même épure, Martine Droixhe fait sienne cette volonté de réaliser des œuvres qui communiquent une ascèse salutaire à la « chamanisation » de l’œuvre d’art comme résultante d’une modestie constructive.

Dario Caterina.

Le 22 octobre 2013 pour droitdecités.

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op

Foire d’art contemporain de Bruxelles . Photo / Dario Caterina.

L’art contemporain : phénomène de foires ?

Ou, l’hermaphrodisme de l’art contemporain et son auto fécondation artistique. L’auto reproduction dans son biotope naturel, les foires d’art contemporain. L’eugénisme comme solution politique à la reproduction de l’art contemporain et assurer sa pérennité cultuelle.

« … J’ai vraiment l’impression que l’on assiste à un long processus d’enterrement de l’art. Je visite les foires d’art depuis la fin des années soixante-dix. Je n’ai pas le même plaisir ici que celui que j’éprouve dans les musées… ».

Voici exactement la réflexion que j’ai entendue par hasard, lors de notre dernière visite de la foire d’art contemporain de Bruxelles. Ce qui m’a donné envie de réaliser ma chronique en adoptant provisoirement ce point de vue, comme point de départ d’un essai sur la mort du désir dans la pratique de l’art contemporain. En fait, la question peut être tout simplement politique.

A peine cette réflexion exprimée par un visiteur, j’ai entamé la visite de la foire en marchant le long des allées composant le premier hall. L’impression furtive de ce spectateur, je me suis demandé si je la ressentirais également lors de la vision des œuvres qui constituent le début du parcours. Nous devons être extrêmement nombreux à  ressentir cette impression, avec différents niveaux d’appréciation. Tout d’abord, il faut considérer ce point de vue comme relevant de l’expression du malaise qui nait au sein des non-amateurs d’art contemporain. Pour ma part, ma position est plus complexe, mais allons de l’avant. Ces non-amateurs opèrent un refus assez simple de l’art contemporain et de ses nouveaux codes. Surtout, ils n’adhèrent pas aux changements esthétiques qui en résultent. Toute nouvelle voie doit s’affranchir de sa non-comestibilité pour les tenants des voies anciennes qui, elles, font le fondement de cultures consommées avec le recul de l’histoire. Disciple secondaire, ou disciple postérieur, chuchoterait Kierkegaard ?

Dans les années soixante- dix, dès les premiers évènements artistiques importants, apparait la structure discursive d’une nouvelle ère. Celle du prolongement conceptuel de l’œuvre de Duchamp. Il y a bien un entre-deux, en l’occurrence l’art moderne, qui a un peu freiné l’avancée spectaculaire du règne du concept. Et il faut tempérer en précisant qu’il est réducteur de croire que la seule œuvre de Marcel Duchamp soit à la base de l’art contemporain. Léonard de Vinci déjà optait pour une fonction cognitive de l’expression artistique. Goya, Cézanne, les symbolistes sont les préconceptuels qui annoncent la suite. Je pense que depuis une quinzaine d’années, le concept a cessé d’être le seul ferment en tant que fondement de l’art actuel. Celui-ci est remplacé actuellement par la sociologie discursive. Il est donc normal d’avoir des réticences à adouber des œuvres d’art, en tout cas annoncées comme telles, alors que les codes de la culture historique ont toute la peine à s’y accrocher…

On ne peut s’empêcher de penser à la teneur du substrat qui constitue l’acte créateur, quand l’on compare les gestes nécessaires à l’éclosion artistique du point de vue ancien ou moderne. Prenons par exemple deux artites, l’un est espagnol Bernardi Roig et l’autre italien Michelangelo Buonarroti. Le premier joue l’objectivité réaliste, usant de la présence de l’effet image réelle, sans être véritablement de la sculpture. L’autre, celle de Michelangelo, harmonie sculpturale utilisant la tragédie, se sert de la présence du corps comme tragiquement empreinte de sentiments, mais réalise une véritable sculpture architectonique, jouant sur l’œuvre vue comme un univers au delà du réel. L’objectivité de Bernardi Roig s’exprime, elle, dans une relation à la réalité humaine qui produit la sensation d’existence de la réalité objectivée. La sculpture de Michelangelo traduit la valeur que l’on suppose comme la métaphore parfaite de ce qui constitue l’essence d’une œuvre d’art. Voilà peut-être confusément ce que peut ressentir un spectateur, sans oser ou pouvoir l’exprimer ? Bien sûr, cela ne disqualifie pas l’œuvre contemporaine. C’est bien là un des enjeux politiques de cette question. Porter une critique sûre en usant de valeurs anciennes porte à faire croire – en tout cas c’est le crédo des absolutistes pro art actuel – que c’est par conservatisme que les détracteurs de l’art contemporain usent de leur mépris face à la nouveauté.

On a souvent associé au passé le concept de détenteur du savoir juste. Ce sentiment s’est maintenu monolithiquement jusqu’au début du XX° siècle. Non sans raison, mais souvent par conservatisme, et cela a provoqué des réactions de rejet injustifiées par rapport aux avancées de l’art contemporain. Parce qu’il faut bien le reconnaître, il y en a eu et pas des moindres. Il n’y a qu’à se remémorer les enjeux des peintres théosophes [3] du début du siècle passé. Ceux-ci ont permis d’identifier une part importante de l’expression artistique spirituellement axée sur l’indicible, la non-figure. Somme toute, cela nous amène à considérer l’art comme un soutien à la quête spirituelle d’un dépassement de l’esprit, annulant l’existence. L’on rejoint la beauté du dépassement de soi comme but à atteindre pour améliorer sa propre substance spirituelle.

Levinas vient quelque peu bousculer le postulat de la non-figure en posant la question de l’autre comme incontournable pour le siècle qui débute

Dans l’exemple suivant, nous nous confrontons à une problématique architecturale et picturale autour de deux conceptions qui s’affrontent par psychologisme [4] induit. Cela peut nous sembler bizarre d’appeler à la rescousse la psychologie, surtout dans ces temps perturbés par la corrida orchestrée par les matadors anti freudiens. Cela dit en passant, cette question est d’importance, car le choix est bien de savoir si la psychologie peut remplacer la métaphysique, même si celle-ci est déjà depuis longtemps mise en cause par certain philosophe «…nos philosophes ne sont-ils pas là pour ravaler au quotidien et au banal les choses surnaturelles ?… » [5]. On oublie un peu vite l’intérêt du mystère dans la construction mentale des êtres humains. Tout ne se voit pas, et tout ne s‘explique pas. Il ne s’agit pas de croyances religieuses ou superstitions moyenâgeuses, mais d’un point de vue que n’auraient peut-être pas renié les théosophes. Tout cela avec les nuances du libre arbitre, sentiment qui tend à disparaître sous les coups de boutoir de la pensée unique…

Si l’on compare les deux reproductions ci-dessus, la politique n’est pas absente de l’exercice auquel on se livre. L’interprétation kafkaïenne n’est pas loin quand nous regardons la première reproduction. Il s’agit sans doute d’une interprétation d’un certain rôle fascisant de l’architecture, du moins on peut le penser. L’artiste veut, peut-être, nous expliquer ce qu’il ne faut pas accepter ? Surtout, la déshumanisation architecturale du début du modernisme. Pourtant, nous savons que tout est éphémère. Même si beaucoup ont cru, comme pour la sculpture, que l’abstraction architecturale comme artistique avait balayé définitivement le pathos figuratif, nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien. Nous voyons resurgir des tentatives hybrides d’architecture écologiquement verte. Le musée Jean Nouvel à Paris et ses jardins exotiques est un bon exemple. L’impression ressentie est très éloignée des synthèses du constructivisme [6] du XX° siècle.

Pourtant, nous pouvons penser que rêver la citée idéale n’est pas obsolète, puisque celle imaginée par la renaissance reste un rêve à atteindre. Pas pour tout le monde, mais en tout cas pour tous ceux qui pensent qu’il est primordial d’allier certaines exigences physiques avec celles de l’esprit…

Pour ce qui concerne la représentation politique en art, les deux exemples ci-dessous sont symptomatiques de deux vissions qui n’ont cessé d’apparaître dans l’histoire de l’art, jusqu’à nos jours.

Le portrait en pied de Mao Tsé -Toung, doucement irrévérencieux, nous parle de la contestation en chambre de la politique d’un des plus grands autocrates de l’histoire. Le point de départ de son action a des résonances positives pour qui, spirituellement, porte dans son cœur l’amélioration de la condition humaine comme valeur absolue. Pour peu que l’on considère le noir qui recouvre la sculpture comme négatif, le message peut sembler clair : l’action politique de Mao Tsé -Toung fut néfaste à son peuple. On ne peut qu’être perplexe devant l’ambiguïté de cette posture : l’artiste ne fait que clamer, sans beaucoup de risques, ce que nous savions déjà, de surcroît dans les lieux feutrés d’une foire d’art contemporain. C’est l’occasion d’une petite digression, mais le propos est tout de même lié à ce qui précède. Ma visite n’a pas eu lieu lors du vernissage, mais j’ai reçu des échos du profil sociologique des visiteurs présents à cette soirée inaugurale. Paraît-il qu’il y avait beaucoup de jeunes collectionneurs bien peignés, col de chemise négligemment ouvert sur poitrail imberbe (là, j’en remets une couche). J’exagère à peine : en fait, il s’agit de jeunes riches, mis comme il faut, qui s’encanaillent au mimétisme suivant : l’art contemporain est jeune, insolent, incompréhensible, sexuel, bling-bling, indécent, torturé, fait de tout et de rien, il s’adresse à personne et à tout le monde, en un mot, c’est nous. Donc, ces acheteurs se représentent l’art contemporain comme un insigne militaire que l’on accroche à son veston, comme un grade d’élévation culturelle auquel on souscrit par l’acquisition des œuvres les plus pointues du marché. Quoi ? C’est exagéré ? Quand on y pense, déambuler dans une foire d’art contemporain, c’est un peu comme faire le tour de la foire agricole, l’aspect aristocratique en moins. En effet, il s’agit de présenter les plus belles bêtes, au sens de production et de reproduction. Les artistes n’échappent pas à ce mimétisme. Ils sont purs dans leurs ateliers, mais sans doute le pragmatisme de l’enfoirement leur fait-il perdre leur virginité. La politique s’en mêle depuis peu. La communication que l’on voit fleurir expliquant au grand public que l’art contemporain nécessite une pédagogie explicatoire, est douteusement tendancieuse. Car qui ne peut être d’accord avec le soutien porté aux artistes et l’intégration de ceux-ci comme acteurs culturels dans l’espace public ? D’abord, il existe un enseignement officiel des Beaux-Arts, donc un soutien s’inscrit dans la logique de l’action publique. Ensuite, soutenir la recherche, qu’elle soit scientifique ou artistique, est un devoir pour les élus. L’embêtant, c’est qu’en fait, il s’agit de marketing. La diaspora qui s’occupe de l’art contemporain est souterraine dans son action, elle tend à vendre une esthétique à l’insu des décideurs publics qui délèguent le pouvoir de décision à leurs collaborateurs. Elle est mi-publique, mi-privée. De fait, les décideurs sanctifient les choix opérés et abandonnent la culture à des opérateurs financiers qui se comportent avec l’art de la même façon que s’il s’agissait d’un produit marketing coté en bourse. Bref, on patauge dans la mélasse du terre-à-terre marchand. Ce n’est pas nouveau. Par contre, Philippe de Champaigne [7], en peignant le Cardinal Richelieu, clairement, fige une sorte de bête politique comme il en existe beaucoup dans l’histoire. À la seule différence près que la peinture peinture accompagne ici l’œuvre comme un élément extérieur au sens du sujet peint, racheté en quelque sorte par la grandeur de l’art du peintre. La question des convictions jansénistes de Philippe de Champaigne nous amène aussi à interroger la notion de commande, que doivent gérer les artistes assistés par le pouvoir. C’était la règle à l’époque : pas de salut sans protecteur. En effet, de Champaigne fut certainement en contradiction avec sa pensée quand il dut réaliser un portrait du plus fervent adversaire du jansénisme. Il n’est pas sûr que cette histoire ne recommence pas, mais sans art…

Un autre secteur ? Un art artisanal. Depuis quelque temps déjà, le design et les objets artisanaux réapparaissent dans les foires d’arts contemporains. Là aussi, les actions individuelles et publiques semblent agir de concert. Pourquoi pas, après tout : tout est dans tout, l’époque veut cela. Nous pouvons considérer que dans ce secteur, les mêmes questionnements

peuvent assaillir les spectateurs. Les raisons sont moins franches, car un objet décoratif est plus soumis à la subjectivité douce que les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art. Quoique, peut-être avons-nous tort de penser cela, car la beauté [8] des objets (ici, paradoxalement, ce n’est pas un problème de parler de beauté, alors que pour les chefs-d’œuvres…) participe elle aussi d’une approche philosophique. Surtout quand ces objets, comme ceux de la Grèce antique par exemple, sont intimement liés à une culture et véhiculent l’idée du monde et du cosmos que se fait une société donnée. Cette remarque est valable pour bien d’autres cultures anciennes. Il y a l’exemple, tristement négatif, des imitateurs africains de leurs propres sculptures anciennes, dont ils inondent le marché touristique. Ils tentent vainement de créer de nouveaux objets dans la veine de ce qui s’est réalisé de mieux tout au long de l’histoire africaine. Paradoxalement, c’est peut-être dans l’acceptation du monde contemporain que les artisans africains renoueront avec la nouveauté (voir la céramique de gauche ci-dessus).

Ce n’est pas parce que les Grecs anciens étaient de grands artisans que les artisans grecs contemporains en sont également. L’art produit au nom d’une culture résiste mieux au temps que l’art créé pour un marché…

Jaume Plensa, grand sculpteur catalan, sauve systématiquement ma visite à la foire de Bruxelles. Sa réinterprétation des styles anciens ne me laisse jamais indifférent. La faculté qu’il a d’utiliser toutes les esthétiques avec un grand sens de l’équilibre émotionnel, de la texture et de la profondeur spirituellement et métaphysiquement contemporaine, est remarquable. Je termine avec lui pour exprimer, à ceux qui en douteraient, mon adhésion à une forme d’art contemporain qui ne suit pas une voie de négation du corpus poétique, mais prolonge celui-ci par l’instinct de vie nécessaire à l’art. La proximité d’une œuvre ainsi que sa concordance avec des voies anciennes augurent de la pérennité d’une certaine émotion métaphysique immatérielle.

En conclusion,  mon périple dans les foires d’art contemporain depuis quelques années tend à se terminer. La lassitude d’une manifestation artistique light lui donne bien des apparences sociologiques lassantes. On y découvre de façon récurrente l’appauvrissement en vitamines du discours artistique vu sous l’angle de la métaphore de la nourriture. Dans notre société tout est light, les rapports humains, la conscience politique et les enjeux culturels en générales. Les foires d’arts n’échappent pas à ce constat. Les actions culturelles sont multipliées par mille, qui s’en plaindrait. Pas moi, mais la profondeur du substrat qui s’en préoccupe ? Si nous perdons les liens avec les notions qui étayent la profondeur d’une culture, nous participons bien involontairement à l’acculturation des pratiques artistiques. La question est immense:  il s’agit de savoir comment faire vivre la cité, telle que l’ont rêvé différent moment de l’histoire, y compris les mouvements de gauche avec le constructivisme, même si ceux-ci sont tombés dans les mêmes pièges du pouvoir que l’extrême droite la plus dure…

Je n’ignore pas que l’art contemporain appelle de toutes ces forces le corps à la rescousse. Comme le dit Michela Marzano [9] dans le titre de son livre, la pornographie ou l’épuisement du désir, « …les conduites  pornographie finissent par effacer le corps en dépouillant l’individu de sa subjectivité… ». Il n’est pas dit que le désir soit présent de facto dans toutes les productions artistiques contemporaines pour perpétuer l’espèce…

Il y a la volonté de puissance des décideurs et celui de l’art. À nous de choisir…

Dario CATERINA.

Le 6 juin 2013 pour Droitdecites.

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[3] Les artistes qui se réclamaient de la théosophie au début du XX° siècle furent de grands artistes, importants pour l’histoire de l’art. Cette doctrine a pour crédo de relier entre elles toutes les religions sur un point de convergence qui consiste à dire que l’homme tente d’approcher le divin à travers elles. On peut en déduire que la vérité est en fait partagée par l’ensemble des religions, qui possèdent toutes une part de vérité. Grâce à des artistes tels que, Kandinsky, Mondrian, Pollock, Ensor, il y a eu des avancées esthétiques considérables pour l’art moderne et l’art contemporain, je pense ici à l’expressionnisme figuratif, l’expressionnisme abstrait et au mouvement minimaliste des années soixante.

[4] Je pense sincèrement que ce qui arrive à Freud est une bonne chose. Car la simplification qui consiste à croire que tout peut trouver une explication dans l’étude du mental  psychologique est  réductrice. L’amour ne serait de ce point de vue qu’échange physiologique et n’existerait pas ? La colère le résultat d’un mauvais équilibre hormonal ? Etc. Il doit y avoir une part de vérité à ces affirmations, certains philosophes s’opposent à ce sujet ; Hegel ou Kant ? Mais ce qui importe c’est la désobéissance de la nature à vouloir toujours présenter des exceptions à la règle aux exégètes de celle-ci. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec le mystère ?

[5] Shakespeare : Tout est bien qui fini bien, II,3.

[6] Le constructivisme architectural est né en Union soviétique dans les années vingt. Le mimétisme avec une certaine vision philosophique plus qu’architecturale de l’architecte du Reich d’Albert Speer n’est pas sans exprimer une morale. La beauté architecturale est neutre du point de vue de la fonction de super sculpture, mais perd toute sympathie quand son rôle devient un asservissement à une métaphore à visée  politique.

[7] Philippe de Champaigne fut, quand j’étais étudiant, un des peintres que j’appréciais le plus. Je ne le rejoins pas dans son époque sur la question de sa religiosité, mais plus sur la réalité de sa peinture. Bien que le Jansénisme propose une vision plus profondément sincère et exigeante du religieux  que ce qui avait cours à l’époque. Il est certainement un des peintres qui s’est occupé le mieux de la texture du corps de sa peinture. C’est évident essentiellement dans les portraits des personnages qu’il peignit dans ces compositions solennelles. Mais surtout dans les tableaux qu’il a réalisé de sa fille à Port Royal.

[8] La beauté est un terme que l’on utilise plus en art, de peur de faire resurgir des concepts anciens. Sublime est plus adéquat, mais bon, de temps à autre la beauté apparaît comme une récompense la ou on ne l’attend pas.

[9] Michela Marzano : «  La pornographie ou l’épuisement du désir ». Éd. Buchet Chastel, 2003, 294 p.

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Arsenal — The Broken Kilometer, Walter de Maria / photo Dario Caterina.

La 55e biennale d’art contemporain de Venise — Résistance ou adhésion.

La visite de la biennale de Venise a permis aux étudiants de l’atelier de sculpture de se prononcer en toute subjectivité sur leur appréciation des œuvres d’art qui y sont présentées. Cela a ouvert un échange informel sur les points de vue des uns et des autres, parfois concordants, parfois distants, dans leurs conclusions. Ces différents commentaires ont débuté sous forme de jeu et autour d’un repas où j’ai pris la liberté d’installer un dictaphone. Cela n’a pas permis tout de suite de détendre les propos, l’enregistreur a eu un effet d’intrusion désagréable. Pourtant, lors de la soirée que nous avons passée en compagnie d’amis de Pierre Portier près d’un campus universitaire, autour d’un verre, tout s’est débloqué et la discussion a été positivement animée.

Dès notre retour de ce voyage très réussi, j’ai proposé à qui le souhaitait de réaliser la reproduction au choix d’une œuvre qu’il appréciait particulièrement et d’y joindre un texte de réflexion sur son sentiment à la vue de celle-ci.

Le choix, évident pour moi, de l’œuvre de Walter de Maria The Lightning Field, est motivé par l’expérience qu’il fait de la sculpture muette de toute pédagogie. Cette œuvre célèbre n’est visible que par peu de candidats spectateurs, mais elle reflète bien la philosophie de la sculpture investissant les lieux naturels pour s’y adosser et adouber l’art chamanique post art contemporain .

Que nous dit l’art contemporain ? Voilà le premier questionnement qu’a proposé Mathias pendant la visite de la biennale. Cette réaction est concordante avec la difficulté que nous pouvons tous ressentir à la vue de tant d’œuvres d’art en si peu de temps. L’idée d’adhésion ou de résistance est bien la question à se poser à la vue d’une grand-messe de l’art contemporain. Pour y répondre, il ne suffit pas d’être pour ou contre, mais de tenter de savoir où l’on se situe par rapport aux enjeux des pratiques liées à la production d’œuvres d’art et au contexte qui permet l’avènement de celles-ci pour les candidats artistes qui terminent leurs études.

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Pavillon égyptien

De quoi cette biennale parlait-elle encore ? Je ne sais pas, de plein de choses sans aucun doute, d’art contemporain. Qu’en est-il de l’amour, et de la beauté ?

Mathias Voets

J’ai personnellement vécu un moment très intense en compagnie de jeunes artistes qui ont démontré l’intérêt et l’intelligence de cœur qui les conduit à se forger une opinion sur l’art et la phénoménologie de son apparition. Certaines prises de position reflètent très profondément la nature ambiguë de l’existence de l’art contemporain. Même si, dans l’ensemble, les opinions sont favorables, elles comportent néanmoins des questionnements critiques qui ne trouvent pas de réponse satisfaisante dans l’immédiateté de la vision des œuvres exposées. Le recul nécessaire à la digestion des tentatives d’incarner l’art que nous avons pu découvrir tout au long de la biennale permettra certainement, avec le temps, de dégager un substrat d’émotions qui fera sens à leurs yeux. Ils ne sont pas dupes, même si leur envie de progresser est réelle, ils désirent réaliser un parcours sans faute quant à leur implication en faveur de l’art. Ils s’investissent avec bonheur dans leurs études artistiques dès qu’ils sentent la liberté les guider. Bien sûr, ils sont conscients du marché, des commissaires, et de toutes les vicissitudes qui les attendent autour de la doxa de l’art contemporain. Soyons confiants, certains tiendront, d’autres participeront… Nous-mêmes, avons-nous résisté assez ?… Ils sont libres de tenter l’aventure artistique, chaque fois revisitée par la jeunesse.

Bref, il ne s’agissait pas, à travers ce voyage, de créer une troupe homogène de défenseurs de la sculpture. L’atelier de sculpture souhaite ne pas faire l’erreur du formatage, qui concerne tellement d’enseignements artistiques qui embrassent la mode du design et de la sociologie horizontale… si prisés des adeptes de l’esthétique positive du sens qui a déjà fait de nombreux ravages dans l’art actuel. Somme toute, ce qui importe pour l’équipe pédagogique de l’atelier de sculpture, c’est de permettre et d’encourager l’avènement d’un homme, d’une femme, nouveaux en leur esprit, à la faveur de la découverte d’eux-mêmes : leur art comme un miroir d’eux-mêmes, une deuxième naissance.

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Pavillon israélien — Gilad Ratman

L’installation retrace l’expédition d’une petite communauté qui entame un voyage souterrain depuis Israël. Un tunnel fantastique qui ne connaît pas de frontières ! Le périple des grottes débouche dans le pavillon même, un trou à l’entrée témoigne de leur passage. À l’arrivée, les membres du groupe investissent le lieu et chacun commence son autoportrait en émettant des sons primitifs. Tous les éléments ne sont pas livrés d’un coup, ils sont distribués au cours de la visite par des projections vidéo ou quelques traces tangibles, ce qui leur attribue un pouvoir suggestif très fort, et surtout permet à l’œuvre de se passer de commentaire ! Les cris de liberté n’ont pas de but pédagogique. L’art qui se passe d’explication se vit… et l’expérience est intense.

Jonathan Voleppe

Le pavillon israélien n’a laissé personne indifférent. La force dégagée par la présence de l’œuvre a permis à beaucoup de spectateurs d’accepter plus aisément le principe de l’installation transdisciplinaire. L’œuvre de Gilad Ratman est une production véritablement réussie de l’art actuel grâce à la rencontre de différents et nouveaux médias utilisés dans l’art contemporain.

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Finlande — Déconstruction/reconstruction

Les bouleaux (photo 1) que le visiteur aperçoit en arrivant au pavillon finlandais s’avèrent en réalité des arbres reconstruits : des rondins et des bûches grossièrement assemblés. En apparence, la signification d’origine est préservée : le bouleau est un arbre qu’on trouve sur les terres scandinaves et qui est donc représentatif de la Finlande ; mais la fonction d’arbre qui pousse, d’arbre vivant, est perdue. Une autre s’y est substituée qu’il nous faut décrypter. Remarquons en passant que le thème de l’arbre associé à celui de la reconstruction convient bien à Venise, dont les fondations reposent sur des troncs d’arbres enfoncés dans le sol.

Ce travail d’un artiste finlandais, Antti Laitinen, est intitulé Reconstruction de l’arbre (Tree Reconstruction). Il a abattu cinq bouleaux dans sa ville natale de Somerniemi, les a débités et transportés dans le Giardini. Ensuite, il a recomposé le puzzle sur la pelouse du pavillon finlandais, donnant aux arbres une sorte de résurrection.

Dans une interview, Laitinen aurait décrit ses bouleaux comme des arbres de Frankenstein. La fabrication de ces créatures couturées renverrait ainsi aux mêmes questions que posait déjà le roman de Mary Shelley : quelle est l’essence des choses ? Un bouleau reconstitué est-il encore un bouleau ? Est-il laid ? L’artiste serait-il ce créateur fou usurpateur qui tente de recréer la vie à partir d’éléments morts et donne naissance à une créature monstrueuse parce qu’artificielle ? À l’heure où la science cherche toujours à percer les secrets de la vie, et maintenant qu’elle est capable de reconstituer des tissus vivants pour nourrir ou guérir, l’arbre reconstitué de Laitinen nous interroge : quelles sont les implications de l’acte créateur ? Quelle est sa responsabilité ?

J’ai trouvé dans le travail d’Antti Laitinen une parenté d’inspiration avec le travail que j’ai entamé sur le pommier, un arbre de ma région. Je parle de travail plutôt que d’œuvre, d’abord parce qu’il s’agit d’action, d’expérimentation, de travail physique dans et sur la réalité physique de la nature, ensuite parce qu’il s’agit de processus qui s’inscrivent dans la durée.

Le média de l’artiste finlandais, c’est la nature ; les paysages de son pays natal lui fournissent atelier, matériel et inspiration : arbres, îles, eau et glace. Il déconstruit bouleaux, forêts, lacs… pour les reconstruire dans son ordre à lui. À travers ces reconstructions qu’il pérennise via photos et vidéos, il laisse transparaître sa communion avec la nature, son goût pour les tâches physiques qui s’étendent sur de longues périodes de temps, un humour absurde qui interroge sur le « refaire » de l’art (ou des technologies).

Mireille Schmidt

Au sujet du pavillon finlandais, je ne peux m’empêcher de penser à certains critiques d’art qui prétendent que l’art contemporain (il faut entendre ici l’art actuel le plus pointu) qui posséderait une inspiration régionale (ici il faut entendre le biotope culturel) est un non-sens : l’art contemporain est-il lui aussi victime de la mondialisation ? Le cinéma du Suédois Ingmar Bergman et celui de Federico Fellini sondent tous deux les âmes et le média est le même – la pellicule. Pour le reste, l’issue du propos est tributaire de deux cultures d’inspiration très différente. Plus il y a de cultures qui nourrissent l’art, plus le monde est vivant et plus il s’enrichit à travers la diversité des points de vue.

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Pavillon portugais

Dans le cadre de la biennale des arts contemporains de Venise, que l’on a découverte dans le cadre scolaire, un pavillon a retenu mon attention plus que les autres : le pavillon portugais. En effet, en plus de son contenu que j’expliciterai après, il est important de noter que ce pavillon était le seul à être non pas sur la terre ferme mais sur l’eau, dans un bateau sur les quais longeant le Giardini. Ce bateau fut décoré, extérieurement, d’une vue panoramique complète de la ville de Venise sur céramique. J’ignore si cette impressionnante réalisation entrait dans le cadre de la biennale, mais elle mérite néanmoins que je vous signale sa présence. Les travaux, ou plutôt le travail présent dans ce pavillon, m’a beaucoup plu. Il s’agissait d’une réalisation en textiles de différentes couleurs, emplis de diodes et plongés dans le noir.

Là naissait une sensation vertigineuse créée par ces textiles nous donnant d’une part une sensation de douceur familière, de refuge, et d’autre part leurs formes non terrestres nous soumettaient à un aspect inconnu et « étranger ». On se serait crus enfermés dans une pièce vivante, bercés par la respiration régulière que lui offrent les mouvements de l’eau se trouvant en dessous et autour de nous.

J’ai été impressionné par ce mélange d’aspects, me trouvant dans un lieu accueillant mais vivant, auquel nous étions tout à fait étrangers. À l’image de celle d’un virus dans le corps humain, notre « assimilation » à cet endroit ne se fait pas naturellement. Je n’entends pas par là une critique, mais plutôt un constat. Nous sommes dans ce pavillon soumis à un biotope qui n’est pas le nôtre, comme spectateurs d’un monde mouvant qui aurait l’air d’être venu d’ailleurs, d’une autre planète, d’un autre temps.

Je ne sais pas si l’auteur de cette œuvre souhaitait qu’elle ait un tel impact sur les spectateurs, ou tout au moins l’un d’entre eux. Je serais curieux d’entendre le discours de cet artiste, qui primerait sur le mien. Mais en attendant, l’impact qu’a eu sur moi le pavillon portugais n’est aucunement oubliable.

Jimmy Gilis

Le pavillon portugais, très original dans sa conception, est effectivement l’œuvre la plus étrange en son installation. Elle produit toutes sortes de sensations heuristiques qui assaillent le corps du spectateur. En résumé, le spectateur entre dans l’estomac de l’œuvre, où lui-même peut devenir un élément de vie confirmant la réalité de l’œuvre.

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Photo de la place Saint-Marc, Claude-Henri Danloy.

Ce périple académique formé par un groupe d’étudiants artistes éclectique nous a permis de fusionner nos connaissances mais aussi, par la même occasion, de confronter nos idées et de mettre en commun nos différents points de vue. Cette aventure a aussi, je pense, permis à chacun d’élargir son champ d’intérêt artistique à d’autres idées, concepts, matières, choix, sensibilités et techniques à appréhender. Les débats et la dialectique entretenue par le groupe ont permis une animation de celui-ci durant tout le séjour qui l’a rendu plus vivant et communicant, et donc plus efficace quant à son travail de recherche extrascolaire. Chacun a pu, entre autres, proposer des pistes à approfondir et suggérer certaines déductions tout en en refusant d’autres, avec toujours la volonté d’argumenter ses choix. Je pense que nous avons tous été touchés au moins une fois par une des œuvres de la biennale et par le cadre historico-artistique magnifique que Venise a offert à nos yeux. Ce cadre comptait d’autant plus que de multiples petits pavillons de la biennale étaient dispersés non seulement dans le Giardini et l’Arsenal, mais aussi dans Venise, ce qui nous obligeait à parcourir la cité et à profiter de sa vue pour nous rendre dans ses différents endroits reculés, parfois cachés ou passant inaperçus, et les découvrir. J’ai ressenti nos affects, toutes les émotions qui nous traversaient se décupler sous l’effet de la beauté du cadre et des œuvres s’y intégrant, mais aussi grâce à la dynamique de groupe mise en place. Nos perceptions furent, elles aussi, chamboulées par notre changement d’environnement, qui permit à tous de percevoir de nouvelles choses, de sentir l’air de la lagune s’engouffrant dans nos narines, de goûter les mets vénitiens, de toucher d’autres dimensions, d’autres rêves, d’autres vies, et qui, quelle que soit l’importance de cette expérience sensorielle pour chacun d’entre nous, persiste en nous et nous influence, consciemment ou inconsciemment, dans nos choix. Enfin, nous avons aussi cherché à mettre au jour les concepts de visible et d’invisible, définis explicitement ou suggérés implicitement au travers des œuvres, afin d’en rassembler les idées génératrices de sens, de pouvoir comparer les idées et les œuvres entre elles, d’établir des rapprochements ou d’en cerner les différences. Nous avons donc aiguisé notre regard et notre lecture à la compréhension de tout travail artistique dans ses tenants et ses aboutissants, ce qui nous a également permis de poser une comparaison avec notre propre travail et notre vision de l’art. Le bilan d’une telle expérience reste pour moi positif, comme toujours quand il est question de découvrir ou de redécouvrir des artistes, des œuvres et des cadres aussi beaux et intéressants que celui que Venise nous a offert, physiquement et intellectuellement parlant, car nous en sortons toujours imprégnés dans notre moi profond, quel que soit le degré d’influence perçue. Il est donc pour moi essentiel de nous forger des expériences, de découvrir, de ressentir, d’entrer en contact direct avec les œuvres afin de pouvoir partager et mettre en commun nos expériences, mais aussi de nous remettre en question afin d’évoluer dans le monde artistique et dans notre propre vision de l’art.

Claude-Henry Danloy

Le texte de Claude-Henry exprime véritablement le contentement de l’ensemble des participants à ce voyage d’étude. Les photos nombreuses de Venise qu’il a réalisées sont magnifiques. Venise est en soi une œuvre d’art… Le court moment de vie que nous y avons vécu nous a probablement changés. N’exagérons pas la portée d’une telle expérience, mais ne boudons pas le plaisir de rencontres heuristiques que nous avons tous plus moins appréciées. Elles furent artistiques, humaines et récréatives.

Déambuler dans Venise le long des canaux permet des échanges de sensations diverses. L’art, prétexte à discussions et interprétations de toutes sortes, permet aux étudiants en sculpture, en scénographie et en peinture d’échanger leurs points de vue qui parfois se rencontrent et parfois se distancient dans leurs appréciations.

Ce fut aussi l’occasion de découvrir de belles âmes, je pense ici particulièrement à Sarah de Raikem, étudiante en peinture, dont l’empathie communicative fut bénéfique à l’ensemble du groupe. Un dernier élément : la beauté de la jeunesse a toujours le dernier mot, à Venise…

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Arsenal

J’ai beaucoup aimé cette œuvre exposée à l’Arsenal, la vue que l’on découvre à l’intérieur nous donne l’impression d’être au cœur de la nature. Ce qui est intéressant, c’est qu’à l’intérieur de la niche, une série de trous invite le spectateur à découvrir un univers enchanté. Ce qui m’impressionne dans ce travail, c’est le rendu de la matière et de la technique.

Isabelle Charon

L’œuvre choisie par Isabelle se trouvait à l’Arsenal. Cette sculpture est un élément important de la thématique des Espaces de la mémoire de la biennale. Il est positivement intéressant de constater que le spectateur a tout loisir d’interpréter l’œuvre d’art en libérant son esprit pour son seul plaisir. Il y a bien une contradiction à penser qu’une œuvre d’art est pédagogique… Quel mot horrible !

Bref, pendant la visite de la biennale, beaucoup d’œuvres m’ont rassuré sur l’avenir d’une certaine conviction chamanique qui hante encore l’esprit d’artistes métaphysiques, à l’exemple d’un sculpteur comme Hans Josephson, modeleur remarquable d’œuvres qu’il crée avec ses mains ; de Walter de Maria, chamane tellurique et grand géomètre de l’espace, qui réalise des sculptures/installations qui possèdent une grande charge spirituelle ; ou encore, pour finir, de Gilad Ratman, dont le travail touche le cœur avant tout.

Alterius non sit, qui potest esse sui.

Dario Caterina

Mathias Voetz ; Jonathan Voleppe ; Mireille Shmidt ; Jimmy Gilis ; Claude-Henry Danloy ; Isabelle Charon.

Le 18 novembre 2013 pour Droitdecites.

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Photo Dario Caterina.

Les ultramodernes primitifs.

« Une alternative à l’ imagerie de l’image dans l’art contemporain

actuel ?

Les artistes qui utilisent un formalisme expressionniste éprouvent beaucoup de difficultés à être admis dans le giron des artistes d’art contemporain. Pour être homologuées, leurs œuvres doivent être débarrassées de toutes les scories du passé propres à une expression empreinte de douleurs feintes. Dans le cas de Bacon [1] par exemple, les visages et les corps défigurés, douloureux dans leurs expressions, provoquent le dégoût de ses détracteurs, ceux-ci lui reprochant sans doute inconsciemment son homosexualité et la difficulté d’exprimer sa douleur sans recourir à un esthétisme rosé qui cadre peu avec la réalité des vrais sentiments. On peut penser que dans le cas de Bacon, les premières toiles étaient, peut-être plus justement, démonstratives d’un expressionnisme authentique. C’est possible… Néanmoins, son art est sans ambiguïté un des plus grands moments de l’histoire de la peinture du point de vue de l’ultramodernisme primitif. Les huis clos de ses toiles, réalisées à la faveur de la solitude exprimée par la charge émotive de ses coups de pinceau, convient à partager avec lui un moment d’introspection issu d’un moment de vie du peintre. Certains exégètes ne manqueront pas de considérer que l’expressionnisme comporte le meilleur comme le pire, à l’exemple d’un Veličković [2], souvent décrié par une certaine intelligentsia qui lui reproche une forme esthétisée de l’énergie picturale dans son œuvre, au détriment d’un réel sentiment expressif… Pas sûr !… En résumé, probablement s’agit-il de savoir qui peut être désigné comme héritier légitime d’un Goya, d’un Ensor, d’un Soutine, etc., et comment l’on détermine chez les artistes d’art contemporain le niveau d’expressionnisme sémantiquement ad hoc, avec les préoccupations postmodernes de l’art contemporain actuel.

Pour débuter, il faut dresser la liste des artistes dits ultramodernes primitifs. Certains artistes de la Trans-avant-garde [3] italienne méritent de facto d’y figurer : Mimmo Paladino, Sandro Chia, Francesco Clemente et Enzo Cucchi. Mais on y trouve aussi Anselm Kiefer [4] qui, pour ne pas être simplement « un expressionniste du terroir allemand », avec toutes les ambiguïtés européennes du rejet et de l’acceptation de son histoire, participe également d’un anti-virtualisme de l’art ; Georg Baselitz [5] et sa déconstruction de la sculpture, qui a ouvert une voie réelle à un nouvel expressionnisme teuton ; Joseph Beuys [6], naturellement inspiré par la force du souvenir que l’on ressent dans son corps et dans son âme ; Antony Gormley [7] par son habileté à utiliser la figuration fiction comme matière artistique ; Mathias Voetz, candidat artiste qui trouve son souffle et la respiration de la liberté dans ses œuvres douloureuses dans leur accouchement, mais tellement authentiques dans leur primitivité ultramoderne. Il y en a bien d’autres, des sculpteurs qui méritent de figurer dans cet espace, très restreint, d’une certaine efficacité de l’énergie créatrice authentique. Il ne faut jamais croire que c’est fini…

Notre époque mérite bien que des artistes réalisent encore le lien anthropologique avec un flux ancien construit à chaque fois dans l’urgence du sentiment d’être au monde, et tentent de le définir par la forme. Cette métaphysique de l’objet [8] est une réalité qui remonte à la nuit des temps, quand l’homme se définissait par son rapport à l’espace qu’il découvrait à l’intérieur de son corps spirituelle.

L’expressionnisme a pris plusieurs formes tout au long de l’histoire de l’art, encore qu’à l’époque moderne celui-ci est apparu chez beaucoup d’artistes d’une manière balbutiante pas toujours véritablement profonde. Le peintre Soutine [9] fut certainement un des grands représentants d’un expressionnisme hérité d’un passé qui puisait son inspiration dans les grands chefs-d’œuvre des anciens, précurseurs à leur insu de ce qui allait advenir des voies esthétiques qu’ils avaient ouvertes par leurs intuitions picturales. Certains sculpteurs, comme Rodin [10] — même si celui-ci représente, au moins pour une partie de sa vie, le dernier sculpteur à thèmes classiques à préfigurer l’art moderne —, ont permis le dégagement du modelage de la terre glaise de l’enlisement de la pure figuration néoclassique. Medardo Rosso [11], que l’on range parmi les impressionnistes, fut néanmoins avec Rodin un libérateur du formalisme de la sculpture du XIXe siècle en général. Goya, Ensor et bien d’autres ont véritablement été, à des degrés divers, les passeurs entre ce qui existait déjà en filigrane dans certaines œuvres des anciens et l’art moderne du début du XXe siècle. Un pas de plus a ensuite été franchi par des artistes sculpteurs qui ont repris à leur compte la nécessité d’être authentique dans le geste, avec une décontraction qui ne manque pas de participer à la transversalité du propos et à la même recherche que le jazz par exemple, qui libère le thème musical nécessaire à l’esprit, par l’improvisation indispensable au corps de l’art. Pourquoi cet aspect de l’art expressionniste est-il positivement une bonne réponse à l’imagerie de l’image contemporaine ? Certainement parce que l’éloignement de la nature qu’entraîne la vie contemporaine dans les villes permet une désincarnation du corps et le réduit à l’image. Cet aspect philosophique ne se limite pas seulement à la sociologie du biotope des individus d’une société, mais il a des effets sur la culture et la permanence des sentiments humains et touche à l’échange de l’affectivité et de l’amour.

Autre exemple : Georg Baselitz a produit une œuvre extrêmement importante, axée essentiellement sur la peinture, la sculpture et le dessin. La force avec laquelle il permet à ses sculptures de représenter un art brut expressionniste confère à son propos artistique un engagement total dans une réalité expressive universelle. Il n’est pas seul dans cet engagement, mais sa particularité est d’avoir réintégré dans l’art contemporain une forme de vérité de la pulsion artistique. Celle-ci correspond à une réelle et totale implication de l’énergie créatrice qui prend sa source dans les tripes, juste au milieu du corps. Rodin, avant lui, avait déjà préparé l’avènement de l’énergie pure au service de la tension dans la sculpture. Rodin a clos le XIXe siècle, le néoclassicisme et le romantisme avec une toute dernière avancée de la sculpture préfigurant l’expressionnisme moderne.

Il est clair que, pour être un sculpteur resté traditionnel dans les sujets abordés à travers ses œuvres sculpturales, il n’en est pas moins porteur d’une libération expressive du modelage qui permet d’entrevoir les libertés formelles à venir qui ne manqueront pas de représenter un retour primitif à une vérité universelle enfouie dans la matière et de nouveau visible par tous.

Quant à Baselitz, il se permet de participer à l’expressionnisme détaché de la tradition de l’artisan sculpteur. En cela, il ne déconstruit pas le savoir de la tradition de l’art du sculpteur, il cherche à renouer avec l’histoire plus ancienne de la création d’œuvres d’art. Cette histoire, il y fait référence non pas en utilisant un savoir transmis par les compagnons ou les maîtres des cathédrales, mais simplement en retrouvant un geste libre, identique à une formule chaque fois reconnue dans l’âme de l’artiste : la gestalt [12]. En cela, le point de vue de Baselitz n’est pas à considérer comme un geste « déconstructeur » de l’art du passé, comme peut par exemple l’incarner l’art contemporain dans certains de ses aspects esthétiques et philosophiques. Il n’est pas en décalage avec l’histoire culturelle de l’art. Son point de vue n’est pas nouveau, il est simplement régénérateur d’un élan ancien de l’art, qui tranche dans le contexte contemporain par sa remise en question de l’attitude du minestrone artistique [13] qui baigne l’art actuel. Il reste simplement attaché à une pratique artistique débarrassée des scories de l’art bourgeois. Pour ce faire, il utilise l’instinct et le désir comme seuls préalables à son travail, dans le but de réaliser des œuvres impliquées totalement dans sa vie de créateur. La problématique de l’image concerne plus particulièrement les arts liés à son utilisation. La sculpture est peu touchée par cet aspect du problème.

La sculpture doit se méfier d’être seulement entrevue comme un objet plus que comme une œuvre d’art. Certaines définitions qui la concernent de manière négative peuvent s’appliquer à différents points de réalisation des œuvres et être étendues également à d’autres pratiques artistiques. Un exemple simple est à trouver du côté du théâtre, celui de la question de la réalité du jeu philosophique, souvent posée par les différences objectives entre une pratique en temps réel et une pratique en différé — en l’occurrence entre le jeu des comédiens et celui des acteurs de cinéma. En résumé, tous les états de la création de l’art sont disponibles sous la forme de fac-similés dans des possibilités de consommation individuelle à la faveur de la mise.4444444444

en boîte par les moyens actuels de conservation numérique télévisuelle et sonore. On le voit dans l’exemple du livre : au départ, avec les incunables, le livre rivalisait avec les plus grandes œuvres artistiques du moment ; par la suite, avec l’apparition du livre reproductible, il provoqua une véritable révolution dans la diffusion de masse de l’écrit. Le livre d’artiste que nous voyons apparaître dans les foires d’art contemporain réinstalle la formule de l’incunable. Nous pouvons pinailler sur le côté « devoir d’école » qui couvre cette pratique reprise dans l’ensemble des établissements d’art européen depuis un certain temps déjà. C’est bien là un des soucis majeurs de savoir comment enseigner l’art, ou plus directement si même on peut enseigner l’art. Les diverses modifications pédagogiques qui sont entamées dans les enseignements supérieurs européens sont révélatrices des objectifs d’évaluation du monde de l’art à travers une autoflagellation judéo-chrétienne mise au service d’une gestion libérale de l’enseignement. Encore une fois, cela met en évidence l’impossibilité de promouvoir, au plus près de la vérité, la liberté de l’art.

Mathias Voets

L’enseignement supérieur européen est victime de la science pédagogique des grands pédagogues, qui pensent à tort que l’on peut codifier l’apprentissage de l’art. Les artistes sont des chercheurs, ils construisent les conditions nécessaires à la création de leurs œuvres à la mesure de la compréhension du phénomène créatif qui les habitent. Chaque artiste individuellement prétend à autre chose que son alter ego, qui fait de même et aussi de suite. Donc, la complexité à codifier les chemins d’accès et à théoriser de façon pédagogique est particulièrement élevée. La véritable question est de savoir si on peut enseigner l’art, au sens où celui-ci est essentiellement un profond voyage dont personne ne connaît ni la destination, ni le paysage mental qui va apparaître à ses yeux pour prendre le corps de la poésie. L’université se trouve dans le même cas de figure quand elle met en place les conditions d’enseignement qui conduisent au savoir. Par la suite, elle abandonne positivement le candidat chercheur à la recherche fondamentale, celle qui représente l’aventure la plus profonde. Chercher de quoi est fait l’univers et tenter de définir les réalités telles que notre réalité dans l’espace… « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche.[14] »

En conclusion, les nouvelles technologies numériques conduisent logiquement les pouvoirs publics à vouloir les instituer comme des éléments nouveaux à utiliser. Elles sont déjà pour la plupart intégrées dans la vie de tous les jours et c’est tant mieux. La photographie numérique est l’occasion pour bon nombre de personnes de participer dans une certaine mesure à une nouvelle possibilité artistique. Le monde actuel est bombardé d’images en tout genre, faciles à réaliser et à insérer dans les œuvres d’art. La vidéographie, elle aussi, est une façon nouvelle d’exister en ce qu’elle permet, pour les candidats artistes, de nouvelles émotions. Mais un constat s’impose : pourquoi vouloir à tout prix installer une pensée hégémonique de l’image au détriment de ce qui est toujours vivant ? Pourquoi ne pas installer côte à côte toutes les pratiques avec le sentiment d’un enrichissement des possibilités artistiques ? Il est évident que le cinéma a pris l’ascendant sur le théâtre, mais sans le tuer. Le livre a supplanté définitivement l’incunable depuis plusieurs siècles et pourtant ce dernier revient modestement avec le livre d’artiste. La photographie n’a pas eu la peau de la peinture comme pourtant annoncé lors de son invention, mais elle a sans le vouloir asphyxié notre cerveau d’images, plus encore avec le numérique et ses jeux, jusqu’à l’écœurement. L’image de synthèse, pour peu qu’elle soit issue du jeu vidéo, soutient une non-réflexion autour de la réalité même du vivant. L’image est-elle un ennemi ? Non, sauf à réaliser la « promesse » du grain transgénique : nier la nature des choses, nier l’olfaction du monde, nier le corps à la faveur de la pornographie, et participer à la récréation collective du monde en créant des jeux plus inutiles que véritablement méchants.

Récemment, j’ai tenté de démontrer à un étudiant l’opposition entre la facilité à réaliser un portrait photographique instantané — l’accès est immédiat — et a contrario la difficulté à réaliser un portrait en sculpture. Un chef-d’œuvre est tout aussi difficile dans les deux cas, mais dans le cas de la sculpture, il y a une différence de taille : le méta-modelage

Nove sed non nova.

Dario Caterina

Le 22 février 2014 pour Droitdecites.

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[1] Francis Bacon, né le 28 octobre 1909 à Dublin et mort le 28 avril 1992 à Madrid, était un peintre britannique. Il lui fut beaucoup reproché, par les tenants d’un art contemporain plus actuel dans le propos et dans la philosophie, d’esthétiser la douleur. Le reproche n’est pas fondé, il semble comme souvent qu’il ait eu raison trop tôt : Bacon était un grand peintre ultramoderne primitif. Ses

détracteurs sont souvent des tenants d’un art modeste en apparence, mais extrêmement dictatorial dans sa volonté d’hégémonie de la vérité dans l’art…

[2] Vladimir Veličković, né le 11 août 1935 à Belgrade en Yougoslavie, est un peintre contemporain britannique du XXe siècle. Lui aussi est victime de la même sentence que Bacon, et j’ai été fort intéressé par son travail à ma sortie des Beaux-arts…

[3] La Trans-avant-garde est un mouvement artistique contemporain apparu à la fin des années 1970 en Italie. Il semble bien que la trans-avant-garde soit la première initiative d’artistes entrés en résistance contre la doxa de l’art contemporain. On n’aime ou on n’aime pas, c’est selon, mais il y a des œuvres extrêmement intéressantes qui ont été en concurrence de manière positive avec toute la production majoritaire dans les foires d’art contemporain où, dans les années 1980, la peinture disparaissait au profit de l’imagerie de l’image photographique.

[4] Anselm Kiefer, né le 8 mars 1945 à Donaueschingen, est un artiste plasticien contemporain allemand qui vit et travaille en France depuis 1993. Il est considéré comme l’un des artistes allemands les plus importants depuis la fin du second conflit mondial.

[5] Georg Baselitz, né Hans-Georg Kern le 23 janvier 1938 à Deutschbaselitz (ville rattachée depuis à Kamenz en Saxe), est un peintre et graveur allemand.

[6] Joseph Heinrich Beuys, né à Krefeld sur la rive gauche du Rhin inférieur le 12 mai 1921 et décédé le 23 janvier 1986 à Düsseldorf, est un artiste allemand qui a produit nombre de dessins, sculptures, performances, fluxus, happenings de vidéos, installations et théories, dans un ensemble artistique très engagé politiquement.

[7] Antony Gormley est un sculpteur anglais né le 30 août 1950 à Londres. Voici un sculpteur fabuleux, qui est positivement en adéquation avec l’époque contemporaine et l’art d’aujourd’hui.

[8] La métaphysique en art est un questionnement ininterrompu depuis des lustres. Les chamans, le christianisme, l’orientalisme, etc., questionnent l’objet de culte et lui confèrent un pouvoir d’évocation important. Notre époque interroge elle aussi l’objet, mais celui-ci est de plus en plus un objet de production sociologique au détriment de la métaphysique et de la poésie…

[9] Chaïm Soutine, peintre français est né dans l’Empire russe, dans le village de Smilovitchi près de Minsk dans l’actuelle Biélorussie le 9 juin 1893 et mort à Paris le 9 août 1943.

[10] Auguste Rodin (René François Auguste Rodin), né à Paris le 12 novembre 1840 et mort à Meudon le 17 novembre 1917, est l’un des plus importants sculpteurs français de la seconde moitié du XIXe siècle, considéré comme un des pères de la sculpture moderne. Rodin est à la charnière de deux grandes époques artistiques : pas assez néoclassique et plus romantique que déjà moderne. Mais c’est un point de vue subjectif…

[11] Medardo Rosso (Turin, 21 juin 1858 – Milan, 31 mars 1928), sculpteur italien, fut un important représentant de l’impressionnisme. L’œuvre de Medardo Rosso est à l’origine d’une libération de la forme qui présage en partie de l’expressionnisme moderne en sculpture. Là aussi, c’est subjectif…

[12] La gestalt est un élément structurant du travail de l’artiste. La phénoménologie de l’apparition de l’œuvre d’art est un mystère chaque fois renouvelé.

[13] Le minestrone artistique, nous pouvons être assez d’accord pour dire que c’est l’art contemporain actuel qui le crée… Comme nous sommes des artistes contemporains, nous faisons tous partie aussi des artistes qui font de la « transversalité du dimanche »…

[14] Julos Beaucarne, né le 27 juin 1936 à Écaussinnes (province du Hainaut), est un artiste (conteur, poète, comédien, écrivain, chanteur, sculpteur) belge, chantant en français et en wallon. Il vit à Tourinnes-la-Grosse, en Brabant wallon (Belgique). Cette phrase sur les chercheurs figure dans le texte d’une de ses chansons.

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Dario Caterina / Portrait d’homme / photo peinture.

Quelle philosophie pour la bande dessinée et l’art contemporain ?

A la faveur de l’ Exposition « Quelques instants plus tard » Galerie Huberty & Breyne.

Est-il légitime de se demander si la bande dessinée est une pratique artistique à ranger dans le domaine de l’art contemporain ? On ne peut que répondre positivement à cette interrogation.

Cette question a concerné également par le passé d’autres aspects de la création artistique, tels que la musique sérielle par rapport à la musique classique, le nouveau roman par rapport à l’âge d’or de la littérature classique, le living theatre et Corneille, les Merda d’artista de Manzoni et Van Eyck, etc. Bref, faut-il au préalable poser la question du degré de recherche fondamentale auquel la bande dessinée est parvenue ? Est-elle d’un niveau culturel suffisant pour permettre sa totale intégration dans le monde des commissaires-priseurs au même titre qu’un Rembrandt ? Peut-être, d’abord, un survol rapide du contexte où cette pratique artistique semble être apparue pour la première fois est nécessaire pour comprendre. Tout au moins pour savoir quand celle-ci a pris une forme qui ressemble à celle que nous connaissons aujourd’hui et que nous avons rangée au titre de 9e art.

L’idée que la bande dessinée serait en filiation directe avec des pratiques anciennes telles que les peintures rupestres de la grotte de Lascaux, les hiéroglyphes de l’époque égyptienne ou le Moyen Âge n’est pas très crédible. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les quelques spécialistes qui se sont déjà posé la question. En réalité, l’apparition d’une création que l’on pourrait nommer première bande dessinée se situerait plutôt en 1830 et aurait été publiée par un Suisse qui s’appelait Rodolphe Töpffer [1]. Celui-ci réalisa en effet pour la première fois une planche dont la forme, qui peut être considérée comme première du genre, sera adoptée par la suite par de nombreux artistes.

Lors du vernissage de l’exposition « Quelques instants plus tard » qui s’est tenue au Réfectoire des Cordeliers à Paris Sorbonne-Odéon, j’ai posé la question à Silvio Cadelo [2] pour savoir dans quel biotope, d’après lui, ont germé les prémices de la bande dessinée actuelle. Il m’a répondu sans une hésitation : « La presse ! » Il y a donc bien plusieurs écoles sur les liens exacts qui régissent l’apparition de la bande dessinée. Cela n’étonnera personne, étant entendu que la subjectivité dans le monde de l’art est une donnée essentielle. On se doit donc, pour déterminer la genèse d’un art, de réaliser une synthèse des diverses théories qui concernent la genèse de l’art en général.

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Jean Le Gac

Cette exposition d’art contemporain et de bande dessinée aux Cordeliers est née de l’initiative d’un galeriste bruxellois Alain Huberty [3] et de son commissaire d’exposition Christian Balmier. Le titre de l’exposition choisi, « Quelques instants plus tard », est une expression bien connue du milieu des dessinateurs et des scénaristes de bande dessinée. L’idée de permettre la rencontre entre les différents artistes des deux médias a permis pour la plupart des intervenants de réaliser une œuvre improbable, du moins au niveau de leurs pratiques habituelles esthétiques et techniques. Pour ce que j’en sais, cela fut positif pour l’ensemble des participants et même plus que cela pour certains. Donc, le pari est gagné. Certes, il y a des critiques et des sceptiques, mais pour les organisateurs, il s’agit d’un premier essai promis à un beau succès de foule.

Pour en revenir à la création des premières bandes dessinées, il nous faut examiner le rôle dévolu, dans la presse écrite, à la caricature de presse qui joua, dès le départ, le rôle de critique du monde politique, critique teintée de sarcasme. Honoré Daumier [4] fut un des premiers à participer à la critique politique à travers le dessin caricatural de presse, qui tenait en un seul dessin souvent percutant, et presque toujours sans commentaires textuels. Ce fut sans conteste le début, bien que flou, de ce qui par la suite évoluera vers la bande dessinée telle que nous la connaissons aujourd’hui. Après les premières caricatures ont suivi de petites bandes dessinées formées de plusieurs cases composant une ligne de dessins textualisés. Ces petites planches ont depuis subi les développements techniques les plus sophistiqués, tant de genre que d’esthétique. Elles concernent aussi bien les enfants que les adultes, et passent par la science-fiction, l’humour, l’érotisme, les voyages, l’histoire, le réalisme, etc.

Cependant, bien avant l’apparition de la presse, les arts traditionnels avaient déjà produit une visibilité du métier d’artiste au sens large, à travers plusieurs disciplines telles que l’architecture, les arts plastiques, la musique, la littérature et la philosophie de l’art. Pour tenter une approche et une compréhension de l’esthétique et de la phénoménologie de l’art, il est nécessaire de prendre du recul pour percevoir le développement jusqu’à nos jours de toutes sortes de tentatives artistiques, qui nous ont menés à l’art moderne et actuellement à l’art contemporain, résultat d’une fameuse remise en question. Toutefois, l’art « actuel » convient mieux, comme expression, si on souhaite comprendre la volonté de certains spécialistes et exégètes de l’art contemporain de faire la différence entre les artistes dits suiveurs de l’histoire et ceux qui rompent avec elle, en bêlant – pas tous bien sûr – « art comptant pour rien ». J’utilise ici un peu de sarcasme pour bien faire comprendre que, dans l’esprit de beaucoup d’amateurs d’art, il faut distinguer un art noble et un art mineur, cela n’étant pas près de cesser. De ce fait, la bande dessinée est exclue, pour les esprits purs, tout comme pour certains artistes plasticiens qui ont choisi de continuer l’histoire et de prolonger l’art moderne, dans notre époque postmoderne.

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Silvio Cadelo.

Cet ostracisme a pour vocation d’installer une hégémonie dans les esprits des amateurs d’art en général. Il s’agit, pour les défenseurs théoriques de l’art contemporain, d’accréditer l’idée que seul l’art actuel, adoubé le plus pur a droit de cité. Pour ce faire, il existe un cahier des charges, celui-là même qui produit actuellement une accointance entre les capitaines d’industrie et les musées d’art contemporain. En effet, ces derniers acceptent le soutien financier des premiers pour créer de nouveaux lieux d’art à vocation touristique ; de cette façon, les capitaines d’industrie deviennent des partenaires incontournables lors de la création des nouveaux musées, où, bien entendu, leur choix d’artistes pour composer les collections s’intègre de facto dans les collections publiques comme valeur culturelle pour tous. Cela permet aux grands collectionneurs de créer une plus-value énorme sur les œuvres d’artistes qu’ils ont acquises à un prix bien inférieur à celui qu’elles atteindront lorsque l’éclairage bling-bling du musée aura produit son effet. Pour résumer, le choix d’artistes réalisé par l’amateur éclairé devient le choix de tous et le prix de visite des musées rembourse, en prime, l’investissement de départ. L’exemple de la ville de Venise, qui confie un palais à la collection personnelle d’un grand amateur d’art, présage de ce qui va devenir un mode opératoire pour l’avenir des musées. C’est beau, le capitalisme…

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 Tanino Liberatore.

Et la bande dessinée, ou ce situe-t-elle? Les choix esthétiques de Tanino Liberatore [5] sont exemplaires en ce sens. Ils prouvent bien que la bande dessinée peut observer le monde sous l’aspect très contemporain de la force, de l’énergie, de la violence et de l’amour. Et surtout de la prospective toute mentale de l’auteur, comme un  artiste plasticien, il construit un monde étrange, comme un écrivain de romans fantastiques, il rassemble les métaphores des flux naturels en catharsis des sentiments et des corps en mouvements. À ce sujet, l’art de Pat Andrea [6] participe également de cette même recherche. Dans certaines de ses œuvres, certains critiques évoquent la vitesse et l’érotisme froid, s’agissant de toiles on ne peut plus figées dans l’imagerie et de leur composition en cascade et c’est bien là le paradoxe des grands artistes. C’est avec une très grande qualité d’exécution que Pat Andrea nous emmène dans un monde de vitesse, de chutes et d’hybridation des corps avec une grande lucidité. Il entre en connivence avec les dimensions d’un tableau, il sensibilise la toile, et elle devient la lucarne d’un monde imaginaire. Cette équation est simple, classique. Elle se retrouve dans toutes les œuvres de cette exposition. Avec l’élément simple d’un carré ou d’un rectangle blanc, comme une toile ou une feuille de papier, les artistes peuvent toujours montrer une part d’un monde inconnu, mais tellement sensible qu’il recrée l’âme de celui qui le contemple.

Ne soyons pas naïfs, ainsi va le monde de l’art et la doxa culturelle de l’art contemporain. Tous les artistes n’y sont pas représentés. Il y aurait beaucoup à dire sur le sens à donner à toutes ces contorsions pour évincer certaines esthétiques dérangeantes. D’abord, j’aime l’art contemporain et les amateurs d’art, comme tous les artistes qui tentent de vivre de leur art sans devoir y perdre leur âme. Et là, il est primordial de tenter de concilier toutes les visions d’un même corpus dit culturel, seule façon de garder le contact avec l’ensemble de ses éléments, même lorsqu’ils sont critiquables quand ils empêchent par exemple l’évolution de nouvelles tendances, ce qui fut le cas par le passé entre conservatisme et avant-garde artistique. Le monde change. Souvent, on entend dire qu’il est temps de passer à autre chose et d’accepter une forme de darwinisme artistique qui débouchera sur une autre culture, salutaire pour l’évolution culturelle d’une pratique séculaire : la loi de l’évolution pour homologuer toutes sortes d’œuvres contemporaines qui, de mon point de vue, et je ne suis pas le seul, laissent le spectateur sur sa faim. Bien sûr, cela ne m’empêche pas d’apprécier des artistes tels que Tony Gragg, Richard Serra, Joseph Beuys, Anselme Kiefer, Antony Gormley, Jan Fabre, James Turrell, Bill Viola…[7] Je ne me justifie pas, mais comme vous, j’en aime moins certains et c’est purement subjectif. Alors, pourquoi certains spécialistes de l’art  ne semblent  pas admettre le dessin narratif de la bande dessinée comme élément constitutif de l’art contemporain ? Cela permettrait, pour bon nombre de candidats artistes qui continuent à accepter une pratique classique, de se constituer une aire de création supplémentaire où se mouvoir. D’ailleurs, beaucoup d’artistes contemporains adorent la bande dessinée et ont même parfois produit, ponctuellement, quelques planches. L’amour que l’on peut porter à un Corto Maltese ou à des dessinateurs comme Fred ou Reiser naît de l’immense talent de créateurs authentiques qui résument parfaitement dans leur travail toutes les préoccupations qui justifient l’art, au sens où celui-ci permet de comprendre le monde, la poésie ou de divertir autour de la politique, du sentiment ou de la philosophie en général.

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Frank Pé.

L’œuvre de Silvio Cadelo, elle, nous ramène à un point de vue où nous pouvons entrer dans un monde imaginaire mais contemporain, par l’utilisation du nouveau média et de la vidéographie. Après avoir côtoyé l’œuvre de Moebius, il exerce dans l’espace réservé au fantastique, et met en images un ensemble de personnages qu’il a imaginés dans un monde futur personnel, qui nous renvoie aux différentes philosophies sous-tendues dans les romans de H.P. Lovecraft, Isaac  Asimov ou G. Orwell et surtout Van Vogt… [8] Il est certain que la proximité de l’enfance est réelle dans le monde de la bande dessinée. Elle nourrit la créativité de tous les auteurs et dessinateurs du 9e art, qui gardent à l’esprit l’importance que revêtent les premières sensations de l’enfance, lorsque l’on découvre la réalité de son existence dans l’univers, au sens philosophique. Dans un monde imaginaire où la réalité est transformée en un champ métaphorique du réel, la représentation de la vérité n’est jamais absente. Ce n’est pas parce que tout ce qui s’y passe est hautement improbable qu’il ne s’agit pas d’un espace réel. Il s’agit bien d’un média de narration où la philosophie de l’art existe au même titre que dans toutes les autres pratiques qui constituent le monde culturel en général. Percevoir la bande dessinée, véritable média de culture voué, pour une part substantielle, au monde de l’enfance, comme léger dans son contenu, est un jugement hâtif. L’œuvre de Frank Pé [9], par exemple, représente bien un monde merveilleux pour des jeunes et moins jeunes spectateurs, où les animaux trouvent une place toute franciscaine dans l’esprit de ceux-ci et in fine proposent une lecture politique en termes d’écologie, vitale pour notre monde en perdition. Sans faire allusion aux multitudes de spécialisations que la bande dessinée recouvre, on peut dire, sans se tromper, qu’il s’agit bien d’un art contemporain.

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Philippe Huart.

J’ai réalisé un choix personnel par rapport à l’intérêt que je porte à une certaine esthétique de l’art de la bande dessinée. Je souhaite ne pas oublier certains créateurs, tels Reiser, Gotlib, Bretécher, Fred, Franquin, Hergé, Jacobs… [10] Tous ces créateurs qui ont contribué évidemment pour une part importante à construire la bande dessinée lui ont permis d’ouvrir tous les champs d’expression esthétique inhérents à l’exercice de l’humour, la poésie, l’imaginaire. Un mot quand même sur Philippe Geluck [11], célèbre compatriote de la bande dessinée avec Le Chat et son esprit décalé, métaphore du bon sens populaire qui fustige l’absurdité de nos manies du quotidien les plus ridicules, et qui conduit à une philosophie de l’ordinaire non dénuée de bon sens. On peut remarquer qu’il n’est pas toujours nécessaire de posséder une très grande maîtrise du dessin pour représenter spirituellement l’âme d’un pays, d’une région, en l’occurrence l’âme bruxelloise. Car dans le cas du Chat, un certain esprit anarcho-surréaliste belge se prolonge à travers Geluck et prend sa source, probablement inconsciemment ou consciemment comme pour beaucoup d’artistes belges, dans l’œuvre d’un Marcel Mariën [12], d’un Louis Scutenaire [13] et peut-être même chez le ʼpataphysicien [14] verviétois André Blavier [15]. Il s’agit bien d’un esprit particulier qui représente les Belges francophones en général où la dérision, politesse du désespoir, chère plus particulièrement aux artistes liégeois, occupe le terrain créatif. D’ailleurs, c’est certainement ce qui fait le succès actuel de Geluck et de son chat que la France — bientôt le monde — gratifie de son affection.

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Pat Andréa.

Il faut aussi dire quelques mots d’Hergé, et là c’est plus délicat… Son rôle fondamental dans l’installation de la bande dessinée dans le monde contemporain n’est plus à démontrer, son importance est fondamentale pour la bande dessinée, comme celle de Walt Disney pour le dessin animé. Bien sûr, pour un certain nombre de personnes, à ses débuts il est un représentant typique d’un esprit politique de l’entre-deux guerres d’inspiration catholique conservateur. Tintin au Congo est un exemple de bande dessinée où règne un certain paternalisme issu de l’esprit de la Belgique coloniale. Bien entendu nous sommes dans les années 1930, il n’est pas étonnant que les lecteurs de cette époque partagent une même conviction condescendante vis-à-vis de l’Afrique et de ses habitants. Par la suite, son œuvre s’est transformée et s’est petit à petit éloignée de ce sentiment de supériorité insupportable des Européens envers les peuples des autres continents. En dépit de cet aspect polémique, Hergé est sans doute une sorte de pape de la bande dessinée pour ses millions d’amateurs de par le monde. La ligne claire représente le fond classique de la bande dessinée contemporaine. Hergé [16] souhaitait être reconnu comme un artiste à part entière… je pense qu’il n’y a plus de doute à ce sujet.

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Enki Bilal.

En conclusion, il me semble nécessaire de remettre à plat tout le microcosme de l’art contemporain en général, en vue de réaliser le bilan d’un monde postmoderne et des pratiques artistiques qui le composent. Le phénomène de vente de planches originales de bandes dessinées ne fait que progresser, pour rejoindre les ventes de tableaux de maître, et cela en agace plus d’un… Nous pouvons reposer les questions qui fâchent au sujet de ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas, n’en déplaise à la dernière commissaire de la documenta de Cassel. Sans exclusion aucune ni anathèmes en tout genre, nous parviendrons sûrement à considérer bien des pratiques artistiques avec bienveillance, y compris celles, parfois maladroites, de certains artistes. Je pense, ici, à Jan Fabre [17], artiste qui produit un art important, avec la force qui sied aux découvreurs de mondes inconnus. Peu importe, malgré leur obsolescence programmée, certaines esthétiques que l’on souhaiterait vouées définitivement aux gémonies pour des raisons idéologiques peuvent trouver un second souffle. Il reste la volonté individuelle des artistes indépendants comme rempart aux bêlements comptant pour rien des suiveurs de tout poil du label « art actuel » [18].

In varietate concordia.

Dario Caterina

Le 8 novembre 2012 pour Droitdecites.

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[1] Rodolphe Töpffer, Suisse né à Genève le 31 janvier 1799 et mort dans cette même ville le 8 juin 1846, est un pédagogue, écrivain, politicien et auteur de bande dessinée, considéré comme le créateur et le premier théoricien de cet art.

[2] Silvio Cadelo, auteur de bande dessinée, italien d’origine vivant à Paris. Multidisciplinaire, il est également scénographe, peintre et vidéographe.

[3] Alain Huberty et son commissaire d’exposition Christian Balmier sont les organisateurs de l’exposition « Quelques instants plus tard ». La galerie Les Petits Papiers de Bruxelles a mis sur pied une série d’expositions où des œuvres d’artistes contemporains et d’artistes de bande dessinée se partagent les cimaises.

[4] Honoré Daumier est un graveur, caricaturiste, peintre et sculpteur français dont les œuvres commentaient la vie sociale et politique en France au XIXe siècle. Dessinateur prolifique, auteur de plus de quatre mille lithographies, il est surtout connu pour ses caricatures d’hommes politiques et ses satires du comportement de ses compatriotes. Il a changé notre perception de l’art de la caricature politique.

[5] Tanino Liberatore, auteur de Ranxerox, le célèbre héros de bande dessinée, est d’origine italienne. Son personnage est une métaphore de l’énergie de notre époque postmoderne. Étant moi-même originaire de la Molise, région d’Italie peu connue du reste de l’Europe (Liberatore près de Chieti et moi près de Campobasso), j’ai l’impression de comprendre et de partager l’énergie de son personnage, mais c’est un leurre, chaque individu artiste étant un monde en soi. Et même si j’adore Frank Zappa tout comme Liberatore, j’ignore tout de ce qui préside, en son for intérieur, à la construction de son art que j’admire beaucoup.

[6] Pat Andrea est certainement un des artistes contemporains les plus proches dans son art de la bande dessinée.

[7] Tous les artistes contemporains cités sont, parmi d’autres encore plus nombreux, les artistes qui représentent à mes yeux, subjectivement, les personnalités importantes de l’histoire de l’art actuel. Tout le monde « s’en fout », car dans le fond, aucun de nous ne partage la même sélection. Dès que l’on cite plus de trois artistes que l’on vénère, on obtient rarement l’unanimité, c’est donc l’arbitraire total. Tout cela n’est pas grave, c’est seulement subjectif…

[8] Les quelques auteurs cités ici sont des maîtres à penser pour beaucoup d’artistes d’art contemporain de la région francophone de la Belgique. Peut-être également pour les artistes néerlandophones, mais pour combien de temps encore ?

[9] Frank Pé avec son Faune sur l’épaule représente bien à mes yeux un des artistes majeurs de la bande dessinée. Il ne se cantonne d’ailleurs pas à cette discipline, il défend, à la faveur d’une maîtrise parfaite du dessin et de la couleur, un savoir-faire mis au service d’une vision du monde en empathie avec le règne animal. Pour peu que l’on partage l’affection qu’il porte aux animaux, comme celle que nous ressentions au cours de notre prime enfance, cela nous rapproche d’un combat plus important encore qui peut se lire comme un manifeste politique adulte de défense d’un bien commun, le monde des animaux, nos frères du monde vivant. Un message profond, inséré dans une pratique ludique de dessinateur d’art, mis au service d’une récréation autour du monde animal et végétal.

[10] L’ensemble des noms cités des auteurs de science-fiction est significatif, mais non exhaustif. Ma mémoire me joue des tours, les spécialistes rectifieront…

[11] Philippe Geluck, que je considère, qu’il me pardonne, plutôt comme un « pur esprit au travail en dessin », n’en est pas moins un grand philosophe du rire et de l’humour froid surréaliste qui habite son chat. Le peu de mouvements qu’il insuffle à son personnage permet une lecture qui n’est pas sans rappeler celle des hiéroglyphes.

[12] Marcel Mariën est un écrivain surréaliste belge, poète, essayiste, éditeur, photographe, cinéaste, créateur de collages et d’objets insolites. Il est en 1979 le premier historien du surréalisme en Belgique.

[13] Louis Scutenaire est un écrivain et poète surréaliste belge d’expression française. Voici un de ses proverbes : « La seule bonne étude qui ait paru sur Balzac est son œuvre. »

[14] Le Collège de ʼpataphysique a été fondé en 1948, ses activités publiques se sont poursuivies jusqu’en 1975. Il a rouvert ses portes en 2000. À cette occasion, la Bibliothèque nationale de France présenta ainsi la ʼpataphysique : « Les concepts sur lesquels repose la définition de la ʼpataphysique ne sont pas nouveaux. De nombreuses « exceptions » ont joué un rôle fondamental notamment dans les découvertes scientifiques. Ainsi en est-il de la théorie du clinamen attribuée à Épicure puis reprise par Lucrèce, Cicéron et Plutarque : l’atome se dirigerait en ligne droite vers le bas en fonction de la pesanteur, mais il dévierait légèrement sur le côté. Repris par Rabelais notamment, le clinamen est un des « dogmes » de l’OuLiPo ».

[15] André Blavier, issu d’une famille ouvrière, est un des hommes à la pipe légendaires, comme Simenon. Sa découverte de Raymond Queneau va bouleverser sa vie. Sa lecture des Enfants du limon et du Chiendent fut décisive. « Queneau m’a permis d’échapper au désespoir et au suicide que j’envisageais dans les années 1942-43… Je ne peux pas dire que j’avais lu tous les livres, mais la chair était déjà lasse, et tout m’ennuyait. » Une amitié et une correspondance assidue vont lier les deux hommes. Alain Blavier fut le créateur du Centre de documentation Raymond Queneau de Verviers, qui devint opérationnel en 1976, à la mort de ce dernier. Il fut élu à l’OuLiPo comme correspondant étranger en 1961.

[16] Hergé, pour utiliser une métaphore simple, est incontournable et pourtant critiquable à bien des égards historiques et philosophiques, mais reste, en dépit des sables mouvants de l’histoire, certainement le plus grand de tous les dessinateurs de bande dessinée.

[17] Jan Fabre vient, de main de maître, de défrayer la chronique « des artistes d’art contemporain qui pètent les plombs ». En tous cas, c’est la sentence assez banale des Pharisiens au sujet des absurdités des artistes postmodernes. Il y a beaucoup à dire sur les dérives bling-bling des attitudes jusqu’au-boutistes du toujours plus loin de notre société médiatique à outrance. Vérifions, avec Witold Gombrowicz, si la pornographie ne serait pas dans l’esprit de certaines réactions un peu forcées…

[18] La difficulté de prendre le contre-pied de la pensée des amateurs d’art contemporain réside dans les effets pervers que produit la critique des idéologues de l’art contemporain sur le truisme persistant qui consiste à dire que tout ce qui est innovation est progrès. Avec ce type de raisonnement, on cautionne une fuite en avant incontrôlée vers parfois, pas toujours heureusement, il y a de très belles exceptions, une acceptation inconditionnelle de la nouveauté, sans esprit critique.

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Dario Caterina / technique mixte sur panneaux / dessin peinture & bois & plomb.

L’art contemporain actuel n’est pas seul!

L’art contemporain actuel est-il un mouvement esthétique parmi d’autres, tels l’art classique contemporain actuel et l’art moderne contemporain actuel ?

L’art contemporain actuel s’inscrit-il dans un paradigme ontologique parmi d’autres ?

Faut-il combattre la doxa qui règne dans les esprits éclairés qui considèrent que l’art contemporain actuel a remplacé tous les mouvements artistiques qui existaient avant lui ?

L’art contemporain actuel résiste-t-il à son auto-questionnement : est-ce de l’art ?

L’art contemporain actuel est-il une excroissance pédagogique « poétisante » de la sociologie ?

Les artistes entrepreneurs ont-ils adoubé l’idée selon laquelle l’art est devenu un secteur libéral comme les autres, business is business, etc. ?

Est — ce dans l’authenticité du vécu esthétique que réside le beau corps de la politique?

L’ intelligibilité du monde est-elle réalisable sans la philosophie quantique?… Ouf…

Y a-t-il nécessité à n’avoir qu’un seul paradigme pour que l’art contemporain actuel puisse incarner, à lui seul, l’art d’une nouvelle civilisation?

Le processus de création des œuvres d’art est somme toute assez mystérieux. Si l’on s’intéresse à sa propre expérience phénoménologique créative, on a déjà un premier point de vue sur la question. Le processus fut long dans l’histoire. Plusieurs milliers d’années furent nécessaires à l’apparition d’un pré-chamanisme, ferment d’une métaphysique supposée ou d’une poésie des premiers sentiments et sensations liés à la prise de conscience d’être au monde.

Les exemples sont légion dans le passé lointain, avant les premiers philosophes, où l’intelligence artistique était moins dictée par l’aspect de la pensée pédagogiquement scientifique, dirions-nous aujourd’hui, que par l’intuition d’expulser de soi la sensation d’un sentiment confus, mais très authentique, dans la pulsion qui fait apparaître l’art. Exprimer ontologiquement une vérité métaphysique du monde à travers son corps et son âme d’artiste, mettre au jour le corps de l’art. Une image du monde et la découverte de soi.

Plus près de nous en termes historiques, un exemple de la création musicale peut illustrer cet aspect de la compréhension du phénomène. Il n’y a pas de contradiction, rien ne les oppose. La musique contemporaine que l’on propose à l’IRCAM n’est pas la seule musique représentative de notre époque. Elle ne représente pas, à elle seule, l’art musical contemporain actuel. Le jazz, le rock, la chanson engagée, les musiques du monde et la musique électronique sont des représentants de la vitalité du secteur de la recherche musicale tout aussi valable. Nous pouvons prendre également l’exemple musical de deux compositeurs célèbres pour la qualité artistique de leurs compositions. Mozart incarne l’intuition poétique désacralisée de la composition musicale, et Bach le métaphysicien spéculatif du même exercice. L’un et l’autre se contredisent-ils ? Deux points de vue qui se parlent ou deux aspects qui livrent la bataille du primat de la juste attitude en art ? Mozart admirait le grand maître, les artistes ne sont jamais véritablement en guerre les uns avec les autres, ils sont au-dessus des idéologies qui naissent dans l’exercice du pouvoir du monde politique et de la finance internationale.

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Dario Caterina /  photo peinture /Dario Caterina .

Nous n’allons pas mesurer les proportions nécessaires du sentiment — sensation, intuition — ou de la pensée — idée — dans l’élaboration d’une œuvre d’art, que ce soit dans les arts plastiques, la musique, la danse, le théâtre ou la littérature. À l’évidence, une part de sentiment et de pensée se mêle à la gestalt. Mais la proportion est différente selon le choix philosophique auquel adhère l’artiste. Rien n’écœure autant les plus fervents défenseurs de l’art contemporain actuel que le sentiment primaire d’une sensation à l’extrême et du pathos de certains artistes classiques ou modernes. Le primat du concept, initié par Marcel Duchamp, les habite profondément et leur permet de justifier la déconstruction salutaire de la tradition de la peinture avec la nouvelle philosophie du même nom.

À l’évidence, notre époque suit les principes fondateurs de Marcel Duchamp dans ses applications idéologiques simplifiées, l’urinoire et la sculpture-objet, au détriment de la sculpture-corps de l’art qui intègre la quatrième dimension. Doit-on croire que c’est cela que souhaitait Duchamp ? Nous pouvons en douter. Une réponse possible à la doxa de l’art actuel serait de leur rappeler le symbolisme ambiant de la pensée du début du XXe siècle qui est plus l’expression de l’esprit scientifique lié à l’art et aux artistes cubistes et futuristes, que de celui d’un idéologue souhaitant faire école. Oui à l’esprit libre, oui à Rrose Sélavy, mais dans quel ordre ?… Orson Welles disait que tout ce que produisent et construisent les hommes est l’expression de l’énergie mise par ceux-ci pour plaire aux femmes — sous-entendu avec le corps de l’art —, le sexe étant l’incarnation même des sens et du corps mis au service de l’esprit — le premier féconde le second.

L’intuition conduit l’esprit qui découvre la nature… Son corps cède à l’expérience de l’amour… et celui-ci le transforme vers  l’intéllect de l’esprit qui le redécouvre comme un art sublime…

Nous pouvons, peut-être, parvenir au postulat suivant que l’art conceptuel tue l’idée en créant une distance entre l’idée et le réalisme du contenant de celle-ci — l’objet œuvre d’art qui la représente — et aggrave son cas en évacuant un processus de réalisation du corps de l’art à travers le corps de l’artiste et le modelage de la matière, par exemple dans la sculpture et la peinture …

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Dario Caterina Photo / peinture / technique mixte / Photo Dario Caterina .

L’art par le passé n’était-il finalement qu’un artisanat d’art atteignant parfois la presque perfection, et surpassé actuellement par l’art vrai découvert par l’art contemporain actuel?

Pour beaucoup de spécialistes de l’art contemporain, la nostalgie des peintres du passé est le signe d’une méconnaissance de l’avant-garde et de ses conséquences libératrices salutaires sur les pratiques artistiques d’aujourd’hui. Comment dire… ? En définitive, les artistes du passé étaient de formidables artisans et, en comparaison avec les artistes actuels, il leur manquait un élément important : le concept avec son vecteur qu’est la pédagogie de l’image de la réalité. Pour la sculpture, il s’agit de la sculpture-objet, qui conduit l’œuvre d’art à représenter non pas quelque chose — résultat d’une sensation phénoménologique de ce qui est —, mais un concept qui devient œuvre d’art par la sensibilisation de l’objet neutre par son réalisme — il est là, il est lui-même plus quelque chose — mis en situation d’élévation pédagogique par l’esprit et l’incarnation du concept plus que de l’idée.

L’art contemporain actuel… est-ce de l’art ? Il suffit de dire que cela en est pour que cela en soit…

Conséquence théorique : la fin de la civilisation judéo-chrétienne et la fin de l’histoire de l’art. Voici donc une nouvelle civilisation postmoderne critique, avec l’art contemporain actuel comme représentation de l’art d’une nouvelle civilisation. Doit-on adhérer à cette évolution inéluctable de l’objet œuvre d’art… pour pouvoir être un artiste de son temps ? Ou devons-nous entamer un débat, déjà abordé par des sociologues et des philosophes, sur ce qui constitue l’appropriation à son seul usage par l’art contemporain actuel — qui l’érige en doxa — de la pratique théorique de Marcel Duchamp (sans son consentement ?), et tente de l’appliquer de force par l’argent dans tout le landerneau des grandes manifestations d’art plastique internationales.

 

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Dario Caterina / photo dessin.

Il y a deux réponses possibles. La première consiste à considérer l’art ancien comme formidable, mais seulement du point de vue de la qualité technique et de l’extraordinaire finesse artisanale des œuvres produites. L’art contemporain est supérieur par l’aptitude qu’il possède, lui, à exprimer un point de vue critique sur le monde et à envoyer vers celui-ci un miroir d’interrogations pédagogiques, de concepts, qui ne sont plus liées à une quelconque métaphysique spéculative. L’œuvre se construit mentalement et descend en maîtresse sur la matière/objet.

Il ne s’agit pas de nier le génie d’artistes nombreux, comme Marcel Duchamp, qui ont construit depuis le début du XXe siècle une réflexion déconstructive sur les visions sclérosées des pratiques artistiques qui le méritaient, mais de clarifier les dérives qui en découlent. Il n’est pas sûr que Marcel Duchamp espérait se reproduire à l’infini, ni souhaitait prendre le pouvoir par sa seule pensée fulgurante sur la philosophie de déconstruction que représentent ses œuvres d’art encore mystérieuses, et dont l’exégèse est loin d’être terminée. Ah ! s’il savait l’utilisation équivoque de son génie que réalise l’ingénierie des marchands d’art, se servant uniquement de l’objet d’art pour « […] donner sa chance au produit… », en éliminant tous les concurrents — c’est-à-dire l’art ancien et l’art moderne — à seules fins de bon déroulement du commerce.

La deuxième opinion est simple : tout est possible en art, même ce qui ne l’est plus. C’est-à-dire un entrelacs de contradictions et d’incertitudes dans la substance des émotions traditionnelles des pratiques séculaires qui interrogent l’art contemporain actuel. Les artistes classiques actuels et modernes actuels sont vivants, ils interrogent l’art contemporain le plus dur d’aujourd’hui. Ils ne représentent un danger que pour le maintien d’une pensée unique pro-art contemporain actuel et cela gêne.

Nous ne sommes pas les seuls à le plaider, il y a des sociologues et des philosophes qui posent le problème bien mieux que nous à ce sujet. L’art contemporain incarné par la théorie des concepts – idées n’est pas le seul art représentatif de notre époque, tant s’en faut.

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Dario Caterina / dessin / peinture / photo / technique mixte & plomb & cuivre .

Notre époque contemporaine a-t-elle accaparé une forme de méthodologie de la pensée horizontale terre à terre à son seul usage pour promouvoir uniquement l’art désacralisé ?

Cette question est le prolongement du questionnement précédent. En effet, l’art contemporain ne peut pas faire l’impasse sur le questionnement de l’épreuve de l’art. Est-ce de l’art au sens où l’entendaient les époques précédentes, c’est-à-dire l’art classique et l’art moderne ? L’art contemporain se caractérise par une rupture ontologique avec l’art du passé, il se définit actuellement comme une excroissance artistique pédagogique de la sociologie ; en somme, comme une efflorescence de l’activité scientifique de la sociologie, sans les compétences scientifiques, remplacées par une interprétation incantatoire horizontale réaliste — objet terre à terre — du biotope social du monde actuel. Est-ce encore de l’art ou de la sociologie illustré par l’image?

Qu’en pensent les populations qui visitent les musées d’art ancien ou d’art moderne ? Beaucoup d’entre nous, les artistes, sommes des laïcs convaincus, mais nous sommes aussi nombreux, en tant que citoyens, à refuser d’en venir à s’interdire de se rendre dans les églises pour y contempler les oeuvres d’art  religieuses, sous prétexte que cela ralentirait l’avènement d’une nouvelle civilisation. Nous aimons tous les musées, sans exception, ou l’on peut apprécier  l’art classique, l’art moderne et l’art contemporain actuel. Nous pouvons raisonnablement accepter les différences d’interprétation du monde réel — Platon ou Aristote ? — ou ajouter une nouvelle voie sans pour autant remettre en question l’existence de l’art. L’art contemporain actuel (et son paradigme mono-ontologique) n’est pas le seul art d’aujourd’hui. Pourquoi ne pas plaider pour un nouveau paradigme philosophique de l’art contemporain, en vue de créer un après-art contemporain actuel : le classicisme, le modernisme et l’art postmoderne avec une nouvelle légitimité esthétique et un nouveau paradigme de cosmo-ontologie de l’art. Donc, nous pourrions considérer que l’art de peindre ou de sculpter, ontologiquement relié à des pratiques traditionnelles, n’est pas obsolète et ne doit pas disparaître. Ne laissons pas tout le terrain de la visibilité à un art contemporain sociologiste au détriment de la peinture et de la sculpture mêmes.

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Photo / dessin /Dario Caterina.

La poésie et la métaphysique sont-elles des points de vue philosophiques créateurs d’antagonismes ?

L’ultime questionnement  consiste à se demander s’il y a une contradiction à considérer possible la concomitance de plusieurs tendances esthétiques au sein du landerneau des exploitants de galerie d’art et des manifestations culturelles des pouvoirs publics. Vous allez me dire qu’elle existe de fait. Mais ce n’est pas aussi simple. Dans un passé récent, les galeries d’art étaient très cosmopolites dans leurs textures : de la plus petite aux plus grands espaces ; de la défense d’artistes modestes à la qualité la plus pointue ; de l’envergure financière la plus basse à la plus grande valeur en retour d’investissement. Un plus grand cosmopolitisme régnait dans les grandes manifestations d’art plastique organisées par les pouvoirs publics. Bref, il y en avait pour tous les goûts. Il ne faut surtout pas oublier que les galeries d’art existent sous la forme actuelle depuis très peu de temps. L’époque que nous vivons change considérablement les règles du lien qui unissait l’artiste et le marchand. D’abord, il faut savoir qu’il existe une poignée de galeries qui fixent les règles et définissent les critères d’adoubement des futurs artistes bancables. Chapeauté en cela par les collectionneurs les plus représentatifs du monde capitaliste néolibéral le plus brutal, où l’action et le travail sont les seuls chemins qui doivent mener à l’argent… Le Veau d’or est toujours debout…Ce point n’est pas vraiment nouveau, mais ce qui change, c’est l’inversion du phénomène. En effet, par exemple, pour promouvoir la nouveauté que représentaient à leurs yeux les nouveaux artistes, les galeristes œuvraient en prenant des risques. Ce qui les motivait n’était pas uniquement une rentabilité des bourses financières, mais une réelle adhésion à l’art quand celui-ci leur apparaissait dans les œuvres d’artistes innovants. D’abord l’amour de l’art, en pensant le rencontrer, et puis après seulement l’argent comme solidificateur du génie adoubé par la reconnaissance de tous.

Les convictions religieuses ou politiques importaient peu à l’amateur éclairé. Nous sommes loin du compte aujourd’hui. Nous amener à considérer que seuls les grands patrons de l’industrie qui font retomber sur une vingtaine de galeries leurs goûts en matière d’art possèdent le bon goût n’est pas acceptable… Il faut ajouter alors, pour être complet, les philosophes — pas tous, heureusement — qui adoptent le seul paradigme de l’art contemporain actuel, et uniquement celui-ci, et le théorisent comme inévitable.

L’on peut alors saisir l’ affaiblissement de certaines options esthétiques…  en faveur d’un seul point de vue ?

Ah ! Marcel… Ils sont devenus fous en ton nom.

Alius et idem

Dario Caterina,

Le 8 novembre 2014 pour Droitdecites.

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La philosophie quantique est très complexe, il ne m’appartient pas de tenter une explication ici. En gros, ce qui m’intéresse, c’est l’idée que phénoménologiquement, le monde ne nous apparaît pas exactement comme il existe. Ici, l’imaginaire est la seule solution pour tenter une approche, en tout cas pour l’instant… L’expérience de l’art ressemble très exactement à un monde que nous ne voyons pas, mais que nous cherchons dans nos expériences esthétiques, sans toujours l’atteindre, et ce indéfiniment dans toutes les œuvres d’art de toutes les civilisations humaines.

Les travaux de certains sociologues contemporains permettent d’approfondir scientifiquement tous les questionnements au sujet de l’art contemporain, étant entendu que la subjectivité règne dans les différents points de vue sur la question. Bref, dans les grandes lignes, il existe tout un terreau de réactions non réactionnaires au sujet de l’art contemporain actuel qui permettent de croire à un ajustement positif de la doxa sur le sujet.

> Les philosophies de Platon et d’Aristote résument à elles deux l’ensemble des questionnements et des points de vue qui sont en dialogue et en opposition depuis l’Antiquité. Il y a eu un foisonnement de nouvelles approchent philosophique très important entre les deux, et depuis peu la philosophie postmoderne de la déconstruction, un nouveau paradigme est né en philosophie.

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Photo / Dario Caterina / Biennale de Venise pavillon Belge.

Berlinde De Bruyckere

Lors d’un voyage à la Biennale de Venise avec les étudiants de l’atelier de sculpture, nous avons eu l’occasion de voir l’installation de l’artiste dans le pavillon belge. L’œuvre présentée était remarquablement mise en situation de scénographie et de recueillement — chamanique ? —, comme une présence non naturelle d’une humanité mêlée à la nature. Le (un) corps (arbre) meurtri de la nature (humaine).

Pour entamer cette chronique, nous devons penser à l’image de la douleur dans les pratiques artistiques et dans l’histoire des hommes et des diverses cultures du monde. Il n’est pas sûr que l’artiste soit dépositaire de la possibilité d’incarner à la faveur de ses œuvres une vérité sur la condition humaine qui réunirait autour de lui l’ensemble de cette part d’humanité. Il semble difficile de comprendre, à l’aune de notre morale contemporaine, les sacrifices humains réalisés depuis l’histoire des civilisations avec tout ce que cela comporte d’identification religieuse, chamanique, ou de croyances et superstitions de toutes sortes. Déjà par le passé, la nature était considérée comme un être vivant par bon nombre d’humains qui réalisaient intuitivement la nécessité de préserver les biotopes avec lesquels ils se sentaient en symbiose et redevables de leur existence.

Il semble bien que le problème de l’écologie contemporaine ne fasse somme toute que réintégrer dans notre époque la nécessité de rétablir une conscience de la chair du monde à travers les animaux, les paysages, l’eau, le vent, les saisons, etc. L’arbre dans cette nouvelle conscience des dangers qui nous guettent est un symbole précieux, la métaphore d’une nature indispensable à notre bonheur.

Bref, Berlinde De Bruyckere n’échappe pas à cette remarque, mais avec une nuance de taille : la sincérité de son propos semble nous embarquer dans un voyage de vérité qui trouble la conscience des spectateurs par l’existence d’une réalité décalée, mais ô combien actuelle.

Beaucoup d’essais artistiques ont proposé différents points de vue sur de nouvelles formes supposées représenter, aux yeux des artistes, l’idéal de conception qui fait sens. La forme — ou le concept — qui symboliserait une catharsis philosophique de ce qui est mais que l’on ne voit pas, sauf à le découvrir dans sa représentation universelle, rechigne à se livrer. L’exemple des artistes minimalistes qui ont permis de représenter un univers mental le plus pur possible a fatalement provoqué la réponse contraire d’autres artistes. Le retour du corps dans la quête de sens de l’art contemporain actuel est, somme toute, un juste retour de balancier.

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Photo / Dario Caterina / Biennale de Venise pavillon Belge.

Nous avons déjà attiré l’attention du lecteur sur la difficulté que notre culture contemporaine actuelle montre à accepter une esthétisation de la souffrance. Les œuvres du peintre Bacon avaient inauguré en leur temps la douleur — psychique ? — mise en scène dans un assortiment coloré que n’aurait pas renié Yves Saint Laurent. Ce décalage mis en scène dans les tableaux parfois vitrés permettait une intériorisation décalée totale de l’énergie de la peinture, comme la tradition de la peinture le permettait par le passé et que Bacon revisitait à la faveur de l’art moderne. Nous sommes nombreux à apprécier l’art de Bacon et à le considérer comme l’un des plus grands artistes du XXe siècle. Y a-t-il un hiatus entre une vision de l’art qui éloigne le sujet du spectateur par l’utilisation du modelage de la peinture et le rend ainsi immatériel… et la récente prégnance terre à terre dans l’art contemporain actuel d’un certain réalisme qui va encore plus loin que l’hyperréalisme du pop art ? La réalité n’est pas la vérité…

Il n’y a pas de différence entre la peinture et la sculpture quand les deux pratiques utilisent le modelage comme expression. Les œuvres de Berlinde De Bruyckere

sont particulièrement adaptées au territoire actuel des interrogations de toutes sortes qui participent de l’analyse de notre monde où l’écologie est devenue un élément constitutif de notre nature d’humain. Elle définit une réalité future qui globalise les angoisses et les peurs de la réalité actuelle de notre existence. Si l’on compare aux œuvres de Damien Hurst, avec ses animaux sous formol, il y a certes une première fois où un artiste utilise la matière vivante comme tube de couleur — dirait Duchamp. Damien Hurst n’est pas le seul. Un photographe comme Joel-Peter Witkin et certainement d’autres artistes ont ouvert la voie. La taxidermie existe depuis le temps des pharaons, et les tableaux de chasse ont permis d’immortaliser les animaux « prédatés » par les amateurs de trophées de chasse suspendus dans les demeures patriciennes comme des œuvres d’art… La chair animale ne les dérangeait pas… Berlinde De Bruyckere vise l’imitation du corps humain en utilisant à la fois la taxidermie, la cire et la peau d’un cheval. Elle fut une des premières à exploiter la métaphore de la nature (notre monde) qui souffre dans le prolongement de l’homme (le Christ sur la croix)

Le cinéma documentaire et de fiction, à travers plusieurs films dénonçant les réalités du monde qui dérangent l’ensemble des morales qui gouvernent notre sensibilité contemporaine, a souvent frappé pile là où ça fait très mal. L’exemple d’un film très remuant de Jacopetti[ii], Mondo Cane, reste comme le premier plaidoyer contre l’horreur au quotidien. La réalité est donc une arme extraordinaire contre une forme de cécité qui nous gagne tous plus ou moins et diversement. L’information télévisuelle, à travers les médias de l’image et les réseaux sociaux, nous a habitués à la pornographie de la mort sous toutes ses formes. Nous n’avons pas besoin de fiction pour côtoyer le dégoût, l’horreur et la vraie peur. La réalité suffit… mais ne s’agit-il pas seulement d’une part de la vérité ?

C’est peut-être pour cette raison que l’art, quand il interprète la réalité du monde, est en décalage avec celui-ci. Politiquement, l’artiste a un temps de retard qui est sujet à caution. L’esthétisation de la douleur du monde devient une posture pédagogique « poétisante » dans la chic attitude des galeries high-tech… Il est trop tard, sauf pour une dénonciation des faits, comme un médicament retard au constat.

Inévitablement, la question de l’art et de son action culturelle se pose dans des contextes partisans. Est-ce bien là que l’on attend son action ? Pourtant, les artistes ne peuvent être dans la cécité d’un monde qui les interroge sans cesse sur leur utilité à construire une culture de sauvegarde de la meilleure part de notre humanité.

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Photo / Dario Caterina / Biennale de Venise pavillon Belge.

Comment œuvrer au salut du monde en exerçant le métier d’artiste et construire une réponse positive libératoire ? De fait, les donneurs de leçons sont les premiers à essuyer les critiques. Les artistes peuvent passer leur temps à revisiter les faits a posteriori pour leur donner du corps. La force que peut contenir la représentation réaliste des horreurs commises il y a des lustres au cours des guerres et des conflits de toutes sortes permet de dire sa colère en l’incarnant dans des œuvres d’art. Le rôle critique des artistes est utile dans la mesure où ce besoin naît intimement, en profondeur, dans les fondations de l’œuvre de certains. Ce n’est pas le cas pour tous les créateurs. Certains artistes penchent plutôt pour une distance vis-à-vis de la réalité du moment. Celle-ci est parfois trompeuse dans sa substance. Avoir le nez sur les faits ne dit rien des implications à long terme et des ramifications des effets de toutes sortes qui découlent lentement des actions commises par le passé, et dont on constate seulement maintenant le résultat négatif… Ce qui est en cause, c’est la théorisation de l’art quand celui-ci est conçu comme une critique du monde existant — par voie de conséquence contemporaine — qui ne laisse aucune place dans les esprits pour toutes les autres interprétations du monde à long terme. La polémique sur l’art public[iii] vient apporter du grain à moudre sur cette question. En effet, l’idée que les installations d’œuvres d’art dans les espaces publics n’apportent que des œuvres consensuelles — et donc non critiques du biotope social dans la cité —, est une vision simpliste de l’activité artistique récente. Du moins si l’on considère que l’art doit se réduire à la critique sociale et politique du présent. C’est réduire l’art à une action terre à terre de la poésie… alors que bien d’autres voies sont encore à explorer sur les profondeurs des émotions poétiques et l’aura du néant.

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Photo / Dario Caterina / Biennale de Venise pavillon Belge.

Ce qui semble difficile à réaliser dans notre monde contemporain, c’est un investissement différé dans les tentatives de construire une définition du cosmos. Tout s’accélère, au point d’empêcher la distanciation nécessaire à la compréhension des phénomènes auxquels nous assistons, en n’ayant pas le recul suffisant pour comprendre la phénoménologie de la réalité du vécu. Nous n’ignorons pas les moyens que la pensée ultralibérale de notre monde occidental a mis en place tout au long de ses révolutions industrielles, pour devenir la plus grande boutique des pays démocratiques — et non démocratiques — du monde. Cette première place est en passe depuis quelques décennies d’être investie par la Chine, qui fait mieux que les États de l’Occident en polluant l’atmosphère et le biotope autant que l’a fait le monde occidental depuis la révolution industrielle du XIXe siècle… avec pour seule réponse des Occidentaux (le trait est un peu exagéré) de rouler à vélo pour sauver la planète et de fermer le robinet d’eau froide quand ils se brossent les dents…

Bref, la société libérale occidentale a érigé en mensonge la communication à destination de sa population autour du rêve américain conquérant le monde. Elle a construit une culture de la consommation qui a conduit la population à l’aliénation à un bonheur factice basé sur une consommation débridée d’objets. Cette aliénation gagne le monde : l’exemple des coupures de films à la télévision pour vendre leur salve de produits et de la « daube » de feuilletons de téléréalité aux scénarios affligeants est stupéfiant. Ce résultat, ils l’ont obtenu en érigeant le mensonge subliminal publicitaire comme une culture de la communication des images du réel… Les dirigeants chinois, eux, ne prennent pas de gant avec leurs artistes, ni ne demandent l’avis des populations sur les restrictions de leur liberté.  La trouvaille des Chinois est de produire le poison pour asphyxier le monde occidental tout en finançant le processus par l’argent du libéralisme.

Ce n’est pas tant l’avidité de l’argent à la faveur du goût des affaires de l’occident et de l’orient qui est le pire désastre que le vide dans les esprits, nécessaire au commerce journalier, c’est-à-dire une culture qui renonce à l’existence pour s’incarner dans un paradigme de vitesse consumériste… paradigme qui gagne le monde

Nous avons déjà abordé la réaction italienne du slow food et du slow life… peut-être les journalistes et les artistes doivent-ils eux aussi refuser la pornographie de la réalité à la faveur d’une déconstruction de l’image du désastre comme activité du quotidien à la télévision ou dans les ateliers… Parfois, l’œuvre de certains artistes[iv] n’échappe pas à la dérive du dollar… et à la malbouffe de l’art, comme le dit si bien Art Press.

Notre époque contemporaine est visible et hyperréaliste. Avoir le nez dessus détruit la vraie communication du sens de la politique d’une culture sociétale. Les politiques se trompent, les économistes se trompent, les artistes se trompent, etc. Si nous nous contentons d’être des acteurs travailleurs de la politique au jour le jour, nous perdrons — peut-être ? — toute possibilité d’imaginer le monde tel qu’il est réellement…

Dario Caterina

Le 5 janvier 2015 pour Droitdecites.

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[i] Berlinde De Bruyckere est une artiste belge qui, comme beaucoup d’autres depuis deux décennies en Belgique, représente son pays au plus haut niveau international de l’art contemporain. Jan Fabre, Panamarenko, Luc Tuymans, Wim Delvoye, Bob Verschueren, Freddy Beunckens et bien d’autres, perpétuent la visibilité d’un esprit artistique « belgicain » très varié.

[ii] Jacopetti, avec son film Mondo Cane, a bouleversé la communication de l’image au cinéma vers le spectateur. Le documentaire de fiction cinématographique a trouvé aujourd’hui un relais un peu différent dans sa conception avec le travail des artistes vidéographes actuels.

[iii] La polémique qui pointe au sujet de l’art public est significative du cadre idéologique que l’on tente de coller autour du rôle des artistes d’art contemporain. Certains souhaitent les cantonner dans un rôle critique sociologique de notre monde actuel. Il faut y voir un souci des partisans de ce point de vue : la volonté de récupérer l’argent public alloué à la production d’installations in situ pour le réinjecter dans les budgets des commissaires d’exposition à qui il en faut toujours plus pour assouvir leur art… Les belles expositions thématiques…

[iv] Jeff Koons est à l’art ce que la malbouffe est à la cuisine, c’est la sentence d’Art Press… L’Amérique a tout inventé de notre monde contemporain, le meilleur comme le pire…